LE PAIN QUI CONSTITUE LE PEUPLE
1 Co 15, 1-10 ; Jn 6, 1-15
Lundi de la troisième semaine de Pâques
(7 avril 2009)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Printemps au bord du lac de Tibériade
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uelques petites remarques sur ce texte que vous connaissez bien. Vous avez remarqué que saint Jean n'a pas la même manière de voir et d'analyser ce récit célèbre de la multiplication des pains.
En effet, deux choses marquantes différencient son propre récit du récit des autres évangélistes. D'une part, la mention de la fête de la Pâque. En effet, les autres évangélistes ne prennent pas le soin de rapprocher la date de la Pâque de la multiplication des pains. Or ici, pour Jean, est-ce un souvenir personnel ou une intention littéraire, on n'en sait trop rien, mais Jean veut absolument montrer que le geste que le Christ va poser est un geste pascal, c'est-à-dire un geste qui récapitule toute l'histoire et le statut d'Israël. Qu'est-ce qu'Israël a fait lorsqu'il a quitté l'Égypte par la Pâque ? il a traversé le désert, il a été nourri par Dieu pour trouver la plénitude de son identité de peuple. Pour Jésus, l'acte qu'il pose à ce moment-là est aussi un acte de société. C'est pour cela qu'on insiste tellement, les autres évangélistes le disent aussi, sur le nombre des participants. Le nombre n'est pas simplement là pour montrer que Jésus avait le pouvoir de multiplier les pains autant qu'il le voulait, c'est une lecture un peu naïve, mais c'est pour montrer qu'une totalité, cinq mille hommes sans compter les femmes et les enfants, c'est la manière du recensement qui n'était pas très paritaire, en tout cas l'évangéliste fait remarquer qu'il s'agit de tout un peuple qui est nourri. C'est tout un peuple qui est nourri dans sa dimension pascale, passant d'un état à un autre.
Tout le processus de la multiplication se réalise, mais après, Jean insiste sur le fait que le peuple veut le faire roi. A la constitution de peuple correspond la constitution d'une hiérarchie. Le peuple est constitué par le fait qu'il a été nourri, qu'il a échappé à la mort, mais il lui faut un chef et le peuple lui-même veut constituer Jésus comme prophète et même davantage, comme roi. Jésus refuse. Il ne veut en aucun cas qu'il y ait une ambiguïté sur la source de son rôle de Messie. Il est effectivement le roi de ce peuple, il l'est réellement, mais il ne l'est pas par le peuple qui veut le choisir comme roi, il l'est à cause de la mission qu'il a reçue. Pour Jean, c'est toute une réflexion sur la manière dont Jésus sera le Christ, le Messie, le chef, le roi, du peuple des sauvés, il ne le sera pas par un acte de plébiscite du peuple, ce n'est pas une monarchie élective, il sera roi par la volonté même de son Père qui lui a donné la mission de sauver le peuple.
Frères et sœurs, chaque fois que nous célébrons l'eucharistie, nous célébrons d'une certaine manière, la multiplication des pains. Quand on célèbre ce mystère, aujourd'hui désormais ce n'est plus le miracle de la multiplication des pains, mais quand on dit que ce pain est le Corps du Christ et que c'est le Christ qui donne ce corps, on veut dire exactement la même chose. Le pain qui nous est donné, le pain eucharistique que nous partageons n'est pas un pain qui vient de nous, c'est un pain qui est donné. C'est cela qu'on veut dire lorsqu'on dit que c'est le corps du Christ. Même si nous avons apporté le pain, comme le jeune homme avait apporté les cinq pains et les deux poissons, en réalité, ce qui le constitue comme pain, nourriture principe d'unité de la communauté que nous formons, c'est le Christ. C'est parce que le Christ le donne qu'à ce moment-là ce pain est véritablement son corps.
Que ce récit de la multiplication des pains dans saint Jean et les conséquences que nous verrons dans les évangiles qui vont suivre durant cette semaine dans le discours sur le Pain de vie, nous aide à mieux recentrer notre foi dans l'eucharistie. C'est véritablement l'initiative radicale de celui qui convoque son peuple et qui le fait devenir peuple par le pain qu'il lui donne et à travers lui-même qui se donne dans ce pain, que nous sommes effectivement l'Église, le peuple de Dieu.
AMEN