THOMAS APÔTRE DE LA CONNAISSANCE
Jn 20, 19-31
Vigiles du deuxième dimanche de Pâques – B
(7 avril 1991)
Homélie du Frère Michel MORIN
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n a l'habitude d'appeler Thomas "l'apôtre du doute" et tous les prédicateurs se précipitent sur ce doute pour prêcher et pas toujours avec certitude d'ailleurs car le doute n'engendre pas la vérité. Je crois que Thomas n'est pas l'apôtre du doute mais l'apôtre de la connaissance et de l'exigence de la connaissance.
Nous avons deux phrases de lui dans l'évangile. Au moment de la Passion du Christ, dans l'entretien du Jeudi soir, Jésus dit à ses disciples : "Que votre cœur ne se trouble pas !" C'est une parole que nous devrions souvent méditer. Il explique qu'Il va quitter ce monde et retourner vers le Père. Il dit que les disciples connaissent le chemin. Il a l'air persuadé que les disciples connaissent le chemin. Alors Thomas lui dit : "Nous ne savons pas où Tu vas. Comment pourrions-nous connaître le chemin ?" C'est déjà le premier témoignage de cette exigence de Thomas qui veut savoir, pas simplement avec son intelligence mais avec son cœur, avec tout son être, où va son Seigneur.
Puis il y a cette autre phrase de Thomas qui n'est pas une phrase d'ailleurs mais une profession de foi : "Mon Seigneur et mon Dieu !"
Entre les deux apparitions du Christ, le dimanche de Pâques puis huit jours après, nous avons le premier témoignage du Christ ressuscitant du tombeau et disant à Marie-Madeleine : "Je vais vers le Père et votre Père !" indiquant déjà que l'évènement de la Pâque est la réponse à la question de Thomas : "Où vas-Tu ?" car Marie-Madeleine a sans doute raconté cela à Thomas entre les huit jours. Entre ces deux apparitions, il y a huit jours. Qu'ont fait les disciples pendant ces huit jours ? Ils n'ont rien fait ou plus exactement ils ont accompli durant huit jours, durant le temps liturgique, ce que nous, nous avons à vivre dans huit autres jours qui ne sont pas chronologiques mais qui est le temps liturgique de notre vie. Nous n'avons rien à faire. Entre les deux apparitions, il y a simplement, de part et d'autre, une exigence de connaissance qui nous est signifiée par Thomas. Thomas a raison de dire : Je ne veux pas croire sur des ouï-dire, je veux voir ! Notre foi chrétienne ne vient pas de ouï-dire ni de qu'en dira-t-on. Elle est basée, elle est fondée sur une vision. Mais c'est une vision qui n'est pas en arrière, c'est une vision qui est en avant car le Christ n'est pas derrière nous, Il vient vers nous. Et Il vient vers nous en nous faisant venir vers Lui. C'est exactement cela qui s'est passé pour cette apparition à Thomas. "Il vit !" et Il a attiré Thomas à Lui. "Quand Je serai élevé de terre, j'attirerai tout à Moi !" Il a attiré Thomas à Lui et Thomas s'est trouvé configuré aux plaies du Christ où il a mis sa main Et mettre sa main, ce n'est pas simplement toucher, voir un peu ce qui se passe, tâter c'est adhérer c'est donner la main, c'est ne former qu'un seul corps, c'est ne former qu'une seule chair, c'est s'identifier au Christ. S'identifier au Christ de la Pâque. Et Thomas a découvert à ce moment-là que le chemin qui conduisait au Père n'était peut-être pas ce qu'il croyait d'abord, mais c'était la chair même de Jésus-Christ, que c'était la personne même du Christ Ressuscité. Et c'est à ce moment-là qu'il a proclamé : "Mon Seigneur et mon Dieu !" Jésus lui dit alors : "Heureux es-tu parce que tu vois ! Bienheureux ceux qui croiront sans avoir vu !"
Et bien pour nous, c'est exactement la même réflexion du Christ, mais Il nous la dit à l'envers, en commençant par la deuxième partie. Heureux êtes-vous parce que vous ne voyez pas, mais bienheureux serez-vous parce que vous verrez ! Et qu'au fond notre dernière pâque ce sera cette expérience de Thomas où nous apparaîtrons dans le Christ, ou plus exactement le Christ apparaîtra en nous, au milieu des disciples rassemblés, ceux du ciel et ceux de l'Église quand nous verrons tout cela de l'intérieur, car notre mort ce n'est pas d'aller vers le Christ, c'est tout simplement que le Christ se manifeste tellement en nous que le reste éclate et tombe en poussière car ce n'est plus important. Nous vivrons donc cette vision où nous aurons simplement à dire comme Thomas : "Mon Seigneur et mon Dieu !" Mais nous ne le dirons pas un moment, ce sera le murmure, le chant la liturgie si vous préférez, de notre vie éternelle. Nous n'aurons qu'à dire "Mon Seigneur et mon Dieu !" et le Christ nous dira : Heureux étais-tu quand tu ne Me voyais pas encore plus heureux maintenant où tu Me vois.
C'est cela qu'ont vécu les apôtres et Thomas en particulier dans les huit jours entre les deux apparitions. Ces huit jours, c'est notre vie, c'est la vie qui va de notre première pâque, celle de notre baptême, à notre ultime pâque. C'est donc essentiellement un temps d'attente, où nous vivons comme Pierre le dit dans sa première épître, et s'il le dit aux chrétiens, c'est parce que lui-même l'a vécu dans ce temps liturgique.
"Sans le voir encore, nous tressaillons de joie, sûrs d'obtenir l'objet de notre foi, le salut de nos âmes." Entre ces huit jours, Pierre était sûr de voir un jour le salut de toutes les âmes, pas simplement dans le Christ Ressuscité sur la terre, mais lui-même entrant dans la résurrection du Christ.
Je crois que nous n'insistons pas assez, nous-mêmes dans nos prédications et tous dans notre vie spirituelle, pour signifier que l'Église est essentiellement cette part d'humanité qui, aujourd'hui, attend, qui aujourd'hui veille, qui aujourd'hui espère et qui hâte, de tous les moyens possibles, la venue du Seigneur. L'Église n'est pas une institution qui a "à dire quelque chose ou à se taire", à faire ceci ou à faire cela. Elle a d'abord à être cette vigilance. Et cette vigilance est nourrie par l'exigence d'une connaissance. Nous voulons enfin connaître, nous voulons voir, nous voulons mettre nos mains dans les plaies qui nous ont sauvés. Et cela, nous le verrons dans les termes mêmes qui furent ceux de saint Thomas. Nous les verrons dans le Christ Ressuscité qui porte encore en Lui les traces glorieuses, cette fois-ci, des blessures par lesquelles nous sommes sauvés.
Et chaque eucharistie que nous célébrons, et chaque moment de notre vie, s'il devient eucharistie, c'est simplement pour cette raison-là. C'est pour entretenir en nous ce désir, cette attente, cette vigilance de voir la gloire du Christ. Voir son corps et entrer, comme Thomas l'a fait, cœur à cœur, face à face, main par main, dans son mystère.
Alors vraiment nous pouvons déjà, avec les apôtres, vivre cette Vigile qu'il faut rythmer de dimanche en dimanche, car c'est vrai que nous avons besoin de ces rythmes-là, mais ces rythmes n'existent que pour nous signifier le sens même de notre vie, le sens même de notre existence qui est d'attendre cette venue du Seigneur. Et Il viendra "toutes portes closes", c'est-à-dire sans que nous en ayons une connaissance rationnelle précise, sans que nous en ayons la décision car c'est clos, cela ne dépend pas de nous. Il jaillira en nous, Il se manifestera au milieu de nous et nous n'aurons qu'à dire, comme Thomas : "Mon Seigneur et mon Dieu !"
AMEN