HEUREUX CEUX QUI CROIRONT SANS AVOIR VU

Mc 16, 1-8

Vigiles du deuxième dimanche de Pâques – B

(14 avril 1985)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Issoire : Mon Seigneur et mon Dieu

C

 

ette parole du Christ à Thomas nous n'avons pas toujours facile à la comprendre. Il nous semble que c'est une sorte de concession ou de compensation. Comme nous n'avons pas eu la chance de voir le Christ, ni durant sa vie, ni après sa résurrection, comme nous ne faisons pas partie de ces apôtres privilégiés qui ont eu le bonheur de le voir, le Christ nous adresse, à travers Thomas, ce message : "Bienheureux ceux qui croiront sans avoir vu!" Bien­heureux peut-être d'une manière seconde, indirecte, inférieure à celle des apôtres, mais bienheureux tout de même. C'est un peu ainsi que nous entendons sou­vent cette parole du Christ.

Pourtant, en réalité, cela va beaucoup plus loin, car c'est vraiment par la foi qu'on est vraiment bienheureux. Ce n'est pas d'avoir vu le Christ sur la terre qui a rendu les apôtres bienheureux, ce n'est même pas d'avoir vu le Christ Ressuscité, c'est d'avoir cru en Lui. Et cela seul est leur béatitude, c'est-à-dire leur bonheur. Cela seul peut combler véritablement leur cœur, parce que cela seulement peut combler leur esprit, leur intelligence, leur désir de connaître le Sei­gneur. Après tout, quand ils ont vu le Christ sur la terre, ce qu'ils ont vu c'est la même chose que ce que voyaient les pharisiens, que ce que voyaient les grands-prêtres, que ce que voyait la foule, et au fond, tous ceux-là ont vu et cela ne leur a pas servi à grand-chose pour leur bonheur. Et quand ils ont vu le Christ Ressuscité les apôtres ont cru voir un fantôme, et s'ils n'avaient pas été conduits par la foi à adhérer à quel­que chose de plus profond que ce qu'ils voyaient, cela aurait pu rester une expérience un peu étrange qui n'aurait pas transformé leur vie. Ce n'est pas ce qu'ils ont vu qui les a rendus heureux, c'est ce qu'ils ont cru.

Cette foi nous est donnée à nous comme à Thomas, comme à Pierre, comme à Jean. Jean nous dit en parlant de lui quand il est entré dans le tombeau "le disciple de Jésus entra, il vit et il crut." Il vit et il crut. D'avoir vu n'était pas l'aboutissement de son expérience spirituelle, mais de croire, oui. Et cela nous est donné à nous aussi. Et pour quoi la foi est-elle notre béatitude ? Pourquoi est-elle notre bonheur? Parce que la foi n'est pas une connaissance humaine. Certes la foi est une connaissance obscure. Nous croyons "comme à tâtons", nous connaissons dans la nuit, dans les ténèbres, nous n'avons pas l'évidence de ce que le Christ nous propose de croire, de ce qu'Il nous révèle. Certes cette connaissance est encore im­parfaite, saint Paul le dit lui-même, elle attend la vi­sion, mais c'est déjà une participation à la connais­sance même que Dieu a de Lui. C'est la définition même que la théologie donne de la foi : la foi, c'est une participation offerte à l'homme de la connaissance que Dieu a de Lui-même. Alors, même si cette parti­cipation est encore très faible, très partielle, très obs­cure, même si elle ne comble pas toute notre attente et tout notre désir, quelle chose extraordinaire et incom­parable avec quelque vision que ce soit, de connaître déjà à la manière dont Dieu connaît, dont Dieu se connaît, dont Dieu nous connaît, dont Dieu connaît toute chose en Lui.

Quoi que nous voyions, quelles que soient les expériences, que nous avons ici-bas, quelle que soit la connaissance sensible ou intellectuelle, quel que soit l'approfondissement de nos pensées auquel nous puis­sions parvenir, quelles que soient les merveilles of­fertes à notre expérience, la connaissance que nous en aurons sera toujours une connaissance humaine, une connaissance à notre niveau, à notre mesure, une connaissance que notre intelligence, à partir de nos sens et de cette puissance extraordinaire de réflexion qui est en nous, se forge et se façonne. Tout cela est admirable, mais reste à mesure humaine. Tandis que la foi, c'est la connaissance même de Dieu, c'est la lumière de Dieu, c'est l'éblouissement du regard que Dieu porte sur Lui-même, du regard que le Père porte sur le Fils qu'Il vient d'engendrer et que le Fils porte sur le Père, c'est l'éblouissement de ce regard qui est rempli de lumière et qui est illuminateur. C'est cela qui nous est offert en participation, commençante certes, mais vraie, réelle. Alors, bienheureux ceux qui croient, même s'ils n'ont pas vu. Peu importe, car par ce qu'ils croient, ils sont déjà en marche vers la vision parfaite, non plus avec des yeux de chair ou une in­telligence d'homme mais une vision avec une intelli­gence d'homme transfigurée par la lumière de Dieu, quand nous le verrons face à face, que nous le connaîtrons comme Il se connaît, puisqu'Il nous fera entrer dans cette connaissance. Déjà Il nous y fait entrer par la foi. Déjà nous gravissons les premières marches de cet escalier qui doit nous conduire jus­qu'au ciel. Déjà nous faisons les premiers pas sur ce chemin de l'accomplissement de notre désir : voir et être comblés par Celui que nous verrons.

 

AMEN