LA BLESSURE ET LA GLOIRE

Jn 20, 19-29

Vigiles du deuxième dimanche du temps pascal – C

(10 avril 1983)

Homélie du Frère Michel MORIN

Cénacle : enfermés pas peur

L

 

es disciples étaient donc enfermés par crainte des juifs et c'est vraiment très compréhensible parce que les disciples étaient des hommes réalistes. Et l'on sait bien que lorsqu'on veut détruire, anéantir une bande il y a deux méthodes. La première c'est de tracasser les disciples de Maître, de commencer à les faire douter si c'est possible, à les faire quitter le Maître, puis, en définitive, à s'attaquer directement au Maître, une fois que tous ceux qui l'entourent et le suivent ont eux-mêmes disparu. La deuxième méthode c'est de s'attaquer directement au Maître, puis de surveiller les disciples pour voir s'ils n'auront pas, d'une façon ou d'une autre, continué l'œuvre du Maître. C'est cette deuxième méthode qui a été employée pour ce groupe dont le chef était Jésus. Et l'on comprend bien que, le chef exécuté, les disciples, les amis avaient tout intérêt à se cacher. Ils avaient peur d'avoir le même sort que leur Maître. Mais cela leur arrivera quelques années plus tard puisque, les disciples n'étant pas plus forts ni plus grands que le Maître, ils mourront de la même mort que leur Maître, une mort de souffrance, une mort de martyre. La différence, c'est qu'à ce moment-là, ils ne se cacheront plus. Ils se laisseront mener, toute peur bue, toute crainte disparue.

Je pense que l'évangile que nous venons d'entendre ce soir nous explique pourquoi. C'est un évangile qui est très johannique et qui reprend presque terme par terme l'épisode de la mort de Jésus. Dans saint Jean, quand le Christ est percé de blessures, son côté est ouvert, Il meurt et Il donne son Esprit. Ce soir, nous retrouvons le Christ ressuscité, venant donner son Esprit et venant, une nouvelle fois, ouvrir et offrir ses blessures. Car le corps du Christ Ressuscité reste un corps blessé. Le corps du Christ glorieux reste un corps stigmatisé et par la souffrance et par la croix. D'ailleurs, si, après la Résurrection, ses blessures subsistent dans la gloire, avant, au moment de la Passion, la gloire était déjà dans les blessures. Car, lorsque le Christ mourait, en sa chair d'homme, Jésus, le Fils unique du Père, veillait car "il ne dort ni ne sommeille le gardien d'Israël". Et lorsque la chair du Christ s'est endormie dans la mort, celui qui garde Israël, Dieu, le Dieu de l'Esprit, veillait, à l'intérieur même de cette chair enfouie dans le tombeau. Avant la mort du Christ, la gloire était présente dans la chair mais non encore manifestée. Après la Résurrection, la gloire du Christ est manifestée, mais ses blessures demeurent dans sa chair.

Et cela rejoint un autre événement que rapporte Matthieu quand il dit que, au moment de la mort du Christ, le rideau du Temple s'est déchiré. Saint Jean, dans son prologue, avait déjà annoncé que le Fils unique, le "Verbe qui est dans le sein du Père" venait habiter la chair humaine : "Le Verbe s'est fait chair" et la chair humaine de Jésus a voilé sa divinité. Au moment de la mort du Christ, quand sa chair se déchire, sa divinité est révélée. Le rideau du Temple s'écarte, la divinité de Dieu, habitant dans le Saint des Saints, localisée sur les chérubins, est désormais manifestée car il n'y a plus de voile, il n'y a plus d'obstacle, il n'y a plus d'opacité. Le véritable rideau qui se déchire pour que la gloire de Dieu apparaisse, c'est le corps, c'est la chair de Jésus Christ. Et c'est pour cela qu'au moment de ses blessures, avant où après sa mort, le Christ donne son Esprit, l'Esprit de Dieu, l'Esprit de la gloire, l'Esprit qui, depuis toujours, accompagne le peuple de façon mystérieuse mais réelle. C'est au moment où le Christ meurt qu'Il donne son Esprit et quand Il donne son Esprit, Il manifeste qu'Il est le Christ qui, quelques avant, est mort.

Il y a donc un lien immédiat, essentiel, nécessaire entre la blessure du Christ et sa gloire. Et j'allais dire que la blessure du Christ dans son corps est, pour les hommes, une percée vers la connaissance de la gloire de Dieu. "Lorsque je serai élevé sur la croix", avait dit Jésus, "j'attirerai tout à Moi". - "De son sein, couleront des fleuves d'eau vive, Il parlait de l'Esprit qu'ils devaient recevoir". Le Christ, élevé sur la croix, a attiré les apôtres et les apôtres ont reçu, de sa blessure, de son côté ouvert, cette abondance de l'Esprit Saint. Et c'est l'Esprit Saint qu'ils ont reçu, qui leur a fait reconnaître que le crucifié de Jérusalem était le Dieu de la gloire, était le Dieu d'Israël, était le Dieu qui, longtemps, s'était caché derrière le rideau du Temple qui, quelques années s'était caché derrière le rideau de la chair, mais, désormais, l'un et l'autre étant déchirés, Dieu apparaît, Dieu se manifeste et ce que Thomas voit c'est la gloire de Dieu dans les blessures du Christ.

Cette gloire, désormais, il va pouvoir la toucher, c'est-à-dire, il va avoir avec elle un contact immédiat. Nous-mêmes, aujourd'hui, qui sommes l'Église, qui sommes dans la succession des apôtres, qui vivons de l'expérience et de la vision des apôtres, nous avons reçu, nous aussi l'Esprit. C'est pour cela que l'Église est la gloire de Dieu aujourd'hui, l'Église est la gloire du Christ. Et cette Église, elle est encore dans la chair tout en étant déjà remplie de l'Esprit, tout en vivant déjà de la gloire de Dieu. Ce que nos yeux humains discernent le plus souvent, c'est encore les blessures du corps du Christ, son corps qui est l'Église. Car la Pâque, si elle est totalement accomplie dans la chair de Jésus-Christ, n'est pas encore totalement accomplie dans la chair de chacun de nos corps, dans la chair de chacun des membres de l'Église. Et si nous sommes toujours dans le temps de la Passion, de la souffrance, de la mort, de la blessure sur la croix, du jugement de l'Innocent, de la condamnation à cause du nom du Seigneur parce qu'Il est le Fils de Dieu, l'Église vit toujours, également, de la Résurrection. Elle est remplie de cet Esprit, elle est comblée de cette gloire et déjà cette gloire la rend "sainte et immaculée, sans ride, sans tache", comme le disait saint Paul dans l'épître aux Ephésiens. Mais nos yeux humains ne voient pas encore l'Église dans sa Résurrection, mais simplement l'Église, corps du Christ dans sa Passion.

Alors, frères et sœurs, ce mystère de la Pâque du Christ qui est en même temps et obligatoirement le mystère de la Pâque de l'Église, contient, à la fois, pour nous, la blessure et la gloire. Parce que nous sommes baptisés, parce que nous avons reçu cette eau jaillie du côté du Christ, cette eau qui est l'Esprit, "fleuve d'eau vive pour la vie éternelle". Lorsque nous sommes témoins, sur nous-même ou sur les autres, de la blessure de la souffrance ou de la mort à cause du nom du Christ, nous devons dire, non pas dans la vision directe, mais dans la connaissance spirituelle, les mêmes mots que Thomas. En voyant l'Église blessée, nous devons croire en Jésus ressuscité et devant les blessures de l'Église, dire aussi : "Mon Seigneur et mon Dieu !" Autrement ses blessures n'ont aucun sens. Elles sont inacceptables, même inutiles. Nous ne voyons pas la gloire du Christ. Nous ne voyons pas plus la gloire de l'Église. Mais l'Église, parce qu'elle est blessée au nom du Christ, possède déjà cette gloire. Simplement, il faut accomplir la parole de Jésus : "Heureux ceux qui croient en cela, même s'ils ne le voient pas !"

 

AMEN