MÈRE DE TOUTES LES VIGILES
Jn 20, 19-29
Vigiles du deuxième dimanche de Pâques – A (26 avril 1981)
Homélie du Frère Michel-Pierre MORIN
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ne nuit de Pâques, dans la cathédrale d'Hippone en Afrique du Nord, l'évêque Augustin avait dit à son peuple : "Cette vigile que nous célébrons est la mère de toutes les vigiles !" Et nous, nous célébrons, chaque semaine, à la veille du dimanche, la vigile. Qu'est-ce que c'est qu'une vigile ? Il y a eu la vigile de la Création, dont saint Augustin encore nous parlait tout à l'heure, cette attente du monde dans les ténèbres qui aspirait après le jour, la lumière, la vie. Il y a eu cette très longue vigile d'Adam, dans le sommeil de son péché et de sa mort, cette vigile où il renouvelait sans cesse, dans son cœur blessé par le péché, ce désir d'entendre encore le pas de Dieu, la parole de Dieu, qui lui étaient si familiers lorsqu'il était encore dans le jardin de l'amitié avec son Créateur. Il y a eu la vigile d'Abraham, celle de Moïse, celle du roi David. La vigile du prophète Élie fuyant sa mission et, le soir venu, s'asseyant sous un arbre en demandant à Dieu de lui retirer la vie parce que les ténèbres de l'opposition l'écrasaient. Il y a eu la vigile des pèlerins d'Emmaüs, la vigile de ceux qui ne comprennent rien, qui ne comprennent plus, qui rentrent chez eux, dans leurs ténèbres.
Il y a eu la vigile de Marie-Madeleine, qui était restée très tard le vendredi soir auprès du tombeau et qui était revenue très tôt le dimanche matin, toujours auprès de ce tombeau. Cette vigile du sabbat pendant lequel elle avait médité dans sa maison, probablement auprès de cette coupe de parfum qu'elle avait répandu aux pieds du Christ, mais qui était vide. Il y avait eu la vigile probablement de la vierge Marie, la mère de Jésus. Mais probablement vigile de silence puisque l'évangile n'en parle pas.
Il y avait eu la vigile de Nicodème, ce pharisien qui venait voir Jésus, la nuit par crainte des juifs, après le sabbat, lorsque la nuit était tombée, n'était-il pas revenu auprès du tombeau, fréquentant encore Jésus dans sa mort, sans s'approcher trop cependant pour ne pas être reconnu des gardes, car il connaissait ces gardes, étant lui-même membre du Sanhédrin ?
Il y avait eu la vigile des apôtres, vigile de peur, vigile d'inquiétude. Cette vigile où ils étaient enfermés, portes closes, cœur clos, intelligence close, par crainte des Juifs, par crainte aussi peut-être d'eux-mêmes. Il y avait la vigile du bon larron, peut-être la plus courte et la plus légère d'ailleurs, puisqu'il avait probablement accompagné le Christ dans sa gloire, la gloire de la Résurrection, en l'accompagnant aussi aux enfers et en disant à tous les pécheurs qui l'avaient précédé, à tous les criminels qui l'avaient précédé, leur redisant probablement : Voici ce que j'ai dit : "Souviens-toi de moi dans ton royaume ". Voilà ce qu'Il m'a dit : "Tu seras, aujourd'hui, en paradis." Et invitant ses frères pécheurs au même dialogue que lui.
Il y avait eu la vigile du Seigneur lui-même, dans le repos de sa mort, vigile où l'Esprit Saint ne s'était pas endormi, mais veillait là, dans la lumière, prêt à se manifester.
Il y avait eu la vigile des anges qui devaient tressaillir d'allégresse, assis sur le tombeau, dans l'attente imminente d'annoncer aux saintes femmes qu'Il était ressuscité, que leur vigile de peur, de crainte était terminée et que le Jour nouveau allait se lever sur leur visage et dans leur cœur. La vigile pascale est la mère de toutes ces vigiles, car dans la vigile des ténèbres de la mort du Christ, toutes ces vigiles de peur, de crainte, d'espérance et de tressaillement d'allégresse, se prêtaient à tout, mais n'avaient pas encore éclaté dans le cœur du monde, ni dans le cœur du chaque homme.
Et aujourd'hui, il y a la vigile de l'Église, la nôtre ce soir, celle de tous les chrétiens qui, dans leur cœur tiennent une part d'eux-mêmes éveillée dans l'attente du retour du Seigneur, dans l'attente de voir ce que Thomas a vu, dans l'attente de toucher le corps de Jésus ressuscité, comme Thomas l'a vu, dans l'attente de croire que le Christ est ressuscité, mais j'allais dire, sans la foi, simplement en voyant.
Mais la vigile de l'Église, comme la vigile pascale du Christ, est la mère de toutes les vigiles d'aujourd'hui. La vigile de celui qui souffre, du malade qui ne connaîtra pas la paix du repos, si ce n'est en quittant cette vie.
La vigile du prisonnier qui attend son jugement, qui attend sa mort dans l'étroitesse de sa prison et de son cœur. Prisonnier peut-être, comme le larron ne regrettant rien, prisonnier comme ce bon larron demandant, dans son cœur au Seigneur : "Souviens-toi de moi, quand tu viendras dans ton royaume !"
Il y a la vigile de ceux qui, comme Marie-Madeleine, pleurent auprès du tombeau de quelqu'un qui les a quittés. Cette vigile de tristesse, mélangée de désespoir, peut-être, et aussi d'espérance. Il y a la vigile de ceux qui ont le regard tourné vers les ténèbres, vers le péché, vers le mal. Ils ne sont pas en dehors de la lumière de la Résurrection, mais, parce que leur visage n'est pas encore tourné vers le Ressuscité, ils ne sont que dans l'ombre de la Lumière.
Il y a la vigile des chrétiens qui, là où ils sont, avec ce qu'ils sont, à l'image des apôtres, à l'image des Justes de l'Ancien Testament, attendent, parfois harassés, parfois heureux, parfois seuls, parfois avec d'autres, qui attendent que la lumière de la Résurrection s'achève, pas simplement dans leur foi, dans leur cœur, mais dans leur chair, lorsqu'à travers la mort ils verront le Christ ressuscité.
Il y a la vigile de l'Église qui attend le Royaume. Il y a la vigile, ce soir, des hommes politiques qui attendent, eux aussi, un certain royaume.
Frères et sœurs, lorsque l'Église, aujourd'hui, se rassemble, dans sa vigile sont inclus toutes ces vigiles de l'humanité, tout ce que le monde attend, tout ce que le monde pleure, tout ce que le monde craint, tout ce que le monde a de péché, de ténèbres, et tout ce que le monde a d'espérance, d'attente, de lumière. "C'est la création tout entière, dit saint Paul, qui aspire à la révélation des fils de Dieu."
Nous allons reprendre, après cette Pâque, ce rythme hebdomadaire de la vigile, précédant la célébration de la Résurrection, le jour du Seigneur. Il ne faudrait pas que ce soit une routine, ni une habitude fut-elle spirituelle ou liturgique. Cela ne suffit pas. Nous devons, lorsque nous nous retrouvons le samedi soir, veiller dans la prière avec tout ce que le monde contient, avec tout ce que le Christ a connu lors de sa vigile pascale. La prière nocturne de l'Église, c'est la mère de toutes les vigiles. C'est l'attente de tout le monde résumée dans la prière du cœur de la mère des chrétiens.
Mais nous ne serions pas là en attente, nous ne serions pas là à célébrer la vigile si avant, avant chacun d'entre nous, et depuis bien longtemps Dieu ne cessait d'être en état de vigile. Il y a notre attente, mais il y a aussi l'attente de Dieu, la longue vigile de Dieu qui attend que la lumière de la résurrection du Christ illumine le cœur et le visage de tous les hommes.
AMEN