LE BRÛLANT
Nb 21, 4-9
(3 avril 1989)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Image du Tentateur
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e Seigneur dit à Moïse : "Façonne-toi un brûlant !" C'est le nom de ce serpent. Et quand Moïse a fabriqué le serpent, il s'avère que quiconque est mordu par les serpents du désert, normalement la morsure était mortelle, quiconque est mordu et regarde le brûlant sera sauvé, ne mourra pas.
Ce n'est pas la découverte de l'homéopathie. Ce n'est pas qu'on veuille guérir le mal par le mal, mais c'est que la structure du mal a quelque chose d'étonnant. La morsure du serpent révèle sa nature profonde : il est un brûlant. Quand on est mordu, on est littéralement "brûlé" au sens où l'on emploie aujourd'hui cette expression. On est brûlé par le mal, car la caractéristique du mal c'est que, de temps en temps il fait du bien, cela est l'aspect sous lequel il est attirant, mais très souvent, il brûle et il mord. Et c'est précisément pour cela que Dieu dit à Moïse : "Façonne-toi un brûlant !" Mets sous les yeux du peuple les conséquences du mal. Fais voir à ce peuple, envahi dans sa révolte par le mal et le refus de l'obéissance, fais voir à ce peuple attaqué par les serpents, fais voir la conséquence ultime de la morsure qui est la brûlure.
Ainsi donc ce n'est pas tant le mal qui peut devenir source de guérison que l'état de brûlure induit par le mal, la blessure et la brûlure du venin. Ce n'est pas le mal par lui-même qui pourrait conduire à Dieu. On a parfois compris de manière fausse le mot de saint Augustin : "Heureuse faute !" Ce n'est pas que le péché en lui-même induise un comportement de salut, mais les conséquences du péché, la brûlure précisément du brûlant, le fait que le mal soit passé si près qu'il ait brûlé l'être qui l'a touché ou qui s'en est rendu complice. Et quand les hommes, au désert, dans la solitude, dans l'errance, dans leur itinérance regardent le brûlant, c'est-à-dire les conséquences ultimes de leur prévarication avec le mal, c'est le début de leur conversion.
Or c'est précisément en cela que le Christ dit à Nicodème qu'il a été préfiguré par l'épisode du serpent. Qu'est l'humanité de Jésus sinon la brûlure du mal ? "En toute chose excepté le péché", mais avec toutes les conséquences du péché. Il est Lui-même, dans son humanité, dans son corps, la brûlure du péché de l'humanité, la brûlure du mal qui est entré dans le monde. Et c'est pour cela qu'Il est l'icône de la souffrance, c'est-à-dire de cette morsure intérieure qui, d'une certaine manière, de la part de l'homme, est capable d'aller toucher à vif l'amour de Dieu.
Ainsi, on découvre là une articulation étrange mais tout à fait suggestive entre ce que saint Paul appellera "la colère de Dieu" : la morsure qui peut nous apparaître comme une face de la colère de Dieu, ce qu'on a appelé parfois la vengeance, et d'autre part la brûlure c'est-à-dire la souffrance de Dieu qui n'est pas aimé et qui est refusé par les pécheurs. Ce sont les deux faces du même amour qui est brûlant, brûlant pour l'homme qui a refusé, brûlant pour Dieu qui est refusé.
C'est précisément cela toute la métaphore portée par le texte de saint Jean. Le Christ, dans son humanité, est devenu brûlure visible du péché des hommes. Et quand Paul dit : "Il s'est fait péché pour nous", bien entendu, il ne dit pas qu'Il s'est fait pécheur, mais Il "s'est fait péché" au sens où Il s'est fait le lieu même sur lequel toute la morsure du monde avec son péché et ses refus de Dieu a pu s'acharner pour le brûler.
Et chose incroyable, c'est que la brûlure du mal a été métamorphosée. La brûlure du mal, par l'action du salut de Dieu, est devenu ce que dit Jésus à la fin de son entretien avec Nicodème : "une action qui devient lumière". C'est toute l'ambiguïté du feu qui tantôt peut être brûlure, et la plupart du temps, doit être lumière. Jésus, buisson ardent, a fait que Lui-même image de la brûlure du cœur de Dieu par le péché des hommes, est devenu, par son action de salut, lumière pour tous les hommes.
A travers cette lecture du dialogue entre Jésus et Nicodème, c'est tout le problème de notre relation de pécheurs au cœur de Dieu. Ce n'est pas vrai que, par eux-mêmes, nos péchés puissent, en tant que péchés, nous amener à découvrir Dieu. Souvent quand les convertis nous racontent leur histoire, ils confondent le péché avec la brûlure. Mais autre est le péché, autre est la brûlure. C'est généralement la brûlure qui convertit, ce n'est pas le péché.
Et dans notre cœur aussi, c'est la brûlure qui nous change, ce n'est pas le péché. Nous devons chacun d'entre nous, essayer de découvrir, au plus intime de nous-mêmes, ces endroits brûlés et dévastés qui souvent nous font mal, (car la brûlure est une blessure à vif, elle est une morsure de serpent), pour pouvoir découvrir comment le Christ est venu s'identifier à ces blessures, à l'humanité blessée par le péché pour que là commence à germer un fruit de vie et de salut.
AMEN