CE N'EST PAS LA PREUVE QUI MANQUAIT A THOMAS
Ac 5, 12-16 ; Ap 1, 9-13 + 17-19 ; Jn 20, 19-31
Deuxième dimanche de Pâques – année C (27 avril 2025)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
« Parce que tu m'as vu, Thomas, tu as cru. »
Frères et sœurs, je ne sais pas si vous avez déjà prêté attention à ce petit détail dans le récit de l'apparition à Thomas. Tout d'abord, Thomas est quelque peu obstiné. Tant qu'il n'a pas de preuve tangible, il ne croit pas. Il est donc assez difficile à convaincre. C'est pourquoi, lorsque Jésus apparaît aux disciples rassemblés, les dix, puisque Judas avait disparu et que Thomas n'était pas présent, Il se montre à eux, Il leur montre ses mains, son côté, etc. Il leur prouve que c'est bien Lui, par ses cicatrices, les blessures de sa crucifixion. Les disciples voient donc Jésus.
Lorsque, plus tard dans la semaine, ils racontent à Thomas ce qu'ils ont vu, que Jésus était ressuscité, Thomas réagit avec scepticisme. Il déclare : « Voir, ce n'est pas suffisant. Je veux des preuves tangibles. » Il énonce alors ses critères : « Si je ne touche pas la blessure de ses pieds et de ses mains, si je ne mets pas la main dans son côté, je ne croirai pas. » Thomas symbolise ainsi les scientifiques d'aujourd'hui, qui ne se contentent pas de simples récits mais exigent des preuves concrètes.
Frères et sœurs, il est important de réfléchir à cela. La plupart du temps, nous sommes mis à l'épreuve parce que nous ne nous contentons pas de voir ou d'entendre ; nous voulons toucher et saisir. C'est une caractéristique du monde moderne. Nous sommes tellement sceptiques face aux fadaises et autres fariboles des "infos", que nous voulons voir par nous-mêmes. C'est le succès de la télévision : au moins, nous voyons. Thomas va encore plus loin. Il ne veut pas seulement voir, il veut toucher. Or toucher à son époque, signifiait saisir, s'emparer. C'est un geste de réconfort, comme lorsqu'un enfant angoissé demande à être pris dans les bras. Il veut toucher la présence de son père, de sa mère, de son grand frère ou de sa grande sœur. À ce moment-là, l'enfant est rassuré, sûr de ce qu’il éprouve.
Thomas peut être considéré de ce point de vue comme un esprit moderne, car il exige des preuves qu'il a lui-même définies. Beaucoup de gens pensent de cette manière aujourd'hui : ils veulent bien croire au Christ, mais selon leurs propres critères. La preuve par excellence, c’est qu’on peut saisir, empoigner, prouver. Ce n'est pas simplement une question de photo, car avec des outils numériques, on peut créer des images de résurrection. Thomas rejette donc le témoignage des disciples, la preuve par la vue, et déclare qu'il veut toucher par lui-même. Jésus, apparemment, prend Thomas au mot. Lors de la réunion suivante des disciples, Jésus vient et se place au milieu d'eux. Il leur dit : « La paix soit avec vous », signifiant qu'Il est venu leur apporter la paix, et non la guerre. Il leur dit également : « Recevez le Saint-Esprit », leur offrant ainsi la vie et l'amitié divines.
Jésus aperçoit alors Thomas et l'invite à s'approcher. Il sait qu’il voulait toucher. Il lui dit : « Voici mes mains, voici mes pieds. » Il est important de noter que Jésus ne dit pas à Thomas de toucher. Même après, lorsqu'il dit à Thomas : « Tu as cru parce que tu as vu », il ne mentionne pas le toucher. Notez que Jésus ne répond pas exactement à la demande de Thomas. Il lui dit : « Je me suis montré aux autres, ils M’ont vu. Toi tu veux plus, tu auras plus. Tu Me vois comme les autres M’ont vu. Je ne vais donc pas répondre exactement à ta demande. Il ne m’est pas nécessaire de Me soumettre à un examen médical pour prouver que Je suis bien vivant. Je suis là, tu Me vois comme les autres M’ont vu : ni plus, ni moins ».
C’est particulièrement révélateur parce que Jésus ne se laisse pas dicter les conditions de sa manifestation. Il s’est montré à ses disciples, et ils ont cru. Pourquoi donc Thomas ne croirait-il pas à son tour ? Tel est, en réalité, l’enjeu de ce passage : quelle est notre propre attitude face à Jésus ? Cherchons-nous à Lui mettre la main dessus, à Le manipuler comme nous le voulons, demander des preuves ? Jésus ne se plie pas à ce jeu-là. Il répond à Thomas : « Je te traite comme les autres ». Et si l’on y réfléchit bien, qu’est-ce qui fait que Thomas va croire ? Il voit comme les autres, mais surgit une différence. Lorsqu’il refusait de croire, il était seul dans son coin. Il était absent lorsque Jésus s’était montré la première fois. Et maintenant, il est au milieu des disciples, c’est-à-dire au milieu de l’Église. Le fait d’être invité, avec le groupe des disciples, avec l’Église, avec les croyants, nous conforte dans la foi. Pour croire au Christ ressuscité, on peut croire bien sûr à ce que l’on a vu, ou aux récits que d’autres nous rapportent. Mais, en vérité, on croit parce que nous sommes rassemblés, non pas comme dans des réunions d’autosuggestion. Si tu veux croire, il faut que tu sois avec tes frères qui croient.
Voilà pourquoi, frères et sœurs, l’Église n’a jamais imposé de croire de manière autoritaire. Non, il faut croire parce que « tu es au milieu de nous ». C’est ça, l’apparition à Thomas. Ce qui lui manquait la première fois, c’est qu’il avait décidé de mener sa vie tout seul et de faire sa petite enquête médicale. Puis en fonction des critères qu’il aurait élaborés, il aurait cru ou non. Mais Jésus lui fait comprendre que maintenant qu’il est au milieu des disciples, il croit parce que les autres croient et parce que les autres ont témoigné de leur foi.
C’est par le témoignage mutuel des apôtres les uns pour les autres, au service des autres, que chacun découvre la réalité du Christ vivant. On pourrait penser qu’il s’agit là d’une forme d’illusion collective. Pourtant, les faits montrent qu’il y a dans toute assemblée chrétienne des personnes qui ne croient pas. Cela nous laisse l’entière liberté de croire ou de ne pas croire, mais il faut pouvoir être avec les autres pour croire.
C’est pourquoi, dès les origines, les chrétiens se sont rassemblés chaque dimanche, le "huitième jour", jour de la Résurrection, non pas simplement pour se réjouir ensemble, mais parce que ce rassemblement était en lui-même un signe, le signe que Dieu est parmi nous. Lorsque nous célébrons ensemble l’eucharistie, nous proclamons que le Christ est avec nous, qu’il nous rassemble et qu’il nous partage sa présence.
La conclusion est encore plus surprenante. Jésus dit : « Parce que tu M'as vu, tu as cru. » Il n'a pas dit : « Parce que tu M'as touché, tu as cru. » Il ajoute ensuite : « Heureux ceux qui ont cru sans avoir vu. » Ces personnes, c'est nous. Nous croyons sans avoir vu. Certains veulent des manifestations extraordinaires, des apparitions, des miracles. Mais ce n'est pas cela qui nous fait croire. Ce qui nous fait croire, c'est que le Christ est capable depuis deux mille ans de rassembler ses disciples, dimanche après dimanche, pour manifester la joie de vivre avec le Ressuscité.
N'oublions jamais cela : on n'est jamais croyant au Christ ressuscité tout seul. On est croyant au Christ ressuscité dans l'assemblée qui célèbre et authentifie le cœur de tous ici, témoigne auprès de chacun d’entre nous que le Christ est ressuscité. C'est le fait que le Christ nous rassemble qui est une preuve de sa résurrection.
Restons dans cette joie de Pâques et sachons apprécier que l'Église, même aujourd'hui, malgré ses imperfections, ses péchés, rassemble tous les croyants, tous ceux qui veulent écouter sa parole. Le véritable moteur de la foi en la résurrection, ce n'est pas de toucher ni même de voir, mais d'accueillir la vie de l'Esprit Saint par le baptême, la communion, les sacrements, et d'être ensemble, les uns avec les autres, les uns par les autres, de véritables disciples du Christ. Alors, nous pourrons dire comme Thomas : « Mon Seigneur et mon Dieu. »