MON SEIGNEUR ET MON DIEU

Ac 4, 32-35 ; 1 Jn 5, 1-6 ; Jn 20, 19-31
Deuxième dimanche de Pâques – année B (7 avril 2024)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Qui pourrait croire que dès les premiers temps de l’Église, il y a eu ce qu’on appelle aujourd’hui techniquement un conflit de générations ?

Frères et sœurs, il y a eu effectivement un conflit de générations, symbolisé par le fait que Jésus a dû apparaître deux fois dans le récit que nous venons d’entendre : une fois à ceux qui étaient là, les apôtres, et puis il y en avait un qui n’était pas là. C’est celui qu’on appelle Thomas. Ce Thomas représente en réalité tous les croyants des siècles à venir qui n’étaient pas là. Vous imaginez tout de suite comment se situe le problème. Il y a ceux qui ont été les témoins premiers et immédiats, qui ont vu Jésus ressuscité, qui leur a dit : « La paix soit avec vous, remettez les péchés etc. », ceux qui avaient véritablement eu une vraie apparition du Christ ressuscité sans qu’ils le demandent, sans rien du tout ; et puis il y en a un, Thomas, qui nous représente tous et qui, lorsqu’on lui dit : « Nous avons vu le Seigneur », répond : « Il ne faut pas exagérer, vous me racontez ça, mais c’est votre parole, rien ne me garantit que vous ayez raison ; vous dites que vous l’avez vu, n’était-ce pas une illusion ? Bref, votre discours ne me convainc pas ».

À travers ce conflit, ils sont contemporains, ils sont de la même génération, Thomas fait partie des disciples, mais précisément il symbolise ici le problème qui s’est posé très vite dans les communautés chrétiennes, c’est-à-dire qu’en moins d’une génération les disciples se sont dispersés pour annoncer l’évangile et en même temps, au début ils ont cru, ils ont entendu parler de Jésus ressuscité ; puis petit à petit, au fil des jours, au fil des années ils ont commencé à se dire : « Oui, mais qu’est-ce qui nous le prouve ? Eux ont eu la chance de L’avoir vu ! ». D’ailleurs Pierre a écrit plus tard à propos de ces apparitions : « Je suis étonné que vous, les jeunes chrétiens, sans L’avoir vu, vous L’aimiez ». Je ne sais pas si vous vous rendez compte du côté extraordinaire de cette perception.

Pierre n’est pas Thomas, il était là au moment de l’apparition de Jésus ressuscité, tout ébahi de voir que même après il y en a encore qui croient. Mais comme d’habitude, il y avait ceux qui croyaient et ceux qui ne croyaient pas. Comme dans nos communautés, je suis sûr que si on faisait un baromètre de la foi de chacun, on serait étonné, ce ne serait pas toujours à cent degrés de chaleur, et ça pourrait parfois être assez bas, peut-être même quelquefois au-dessous de zéro. Il ne faut donc pas se raconter d’histoire. La foi, la transmission n’est pas automatique et nous avons toujours tendance à dire : ah oui, mais si nous avions fait partie du groupe des disciples qui avaient été témoins de la première apparition de Jésus dans le cénacle, à ce moment-là bien sûr on aurait cru, c’était facile, Il était là.

Thomas représente exactement ces croyants mis au pied du mur, ces croyants que nous sommes aujourd’hui, qui remarquent bien qu’il y a une chaîne énorme de deux mille ans de témoignages de la foi, mais qui au moment même de réfléchir, se demandent s’ils croient ou non et si c’est vrai qu’Il est ressuscité et apparu aux apôtres. Nous avons tendance à dire – Dieu sait que dans notre monde les chrétiens ne sont pas vaccinés contre cette tendance du doute et des difficultés à croire – : « Si je ne le vois pas moi-même, je ne le croirai pas ».

J’insiste beaucoup là-dessus parce qu’il ne faut pas croire que toutes les histoires que nous dit l’évangile sont simplement des histoires inventées. Ce n’est pas du tout le cas. Surtout dans les apparitions du Christ ressuscité, on nous montre la difficulté à croire. Même à certains moments, quand Jésus apparaît en Galilée, on dit : « Les disciples étaient remplis d’une grande joie, d’aucuns cependant doutaient ». Autrement dit, dès le début de l’Église, on a été confronté à ce problème. Il y a parmi nous – je suis sûr qu’il y en a beaucoup, j’espère les plus nombreux possibles – qui croient spontanément, qui accueillent cette bonne nouvelle du salut en disant que le Seigneur est vraiment ressuscité. Et puis il y a ceux qui à travers les épreuves, les deuils, les souffrances, les confrontations au mal, disent qu’ils veulent bien – les chrétiens sont des optimistes incorrigibles – mais quand même, c’est assez difficile à avaler.

Alors, l’histoire de Thomas était l’idéal, parce qu’il n’était pas là le jour de la première apparition. Il est donc assimilé à tous ceux qui n’ont pas pu avoir le témoignage immédiat et direct de la présence du Christ ressuscité, comme nous. Il faut alors retenir deux choses de cette affaire. La première, c’est que Jésus connaît le cœur de Thomas, Il sait que c’est un homme qui avait toujours des idées un peu folles : « Allons avec Lui et mourrons avec Lui ». En réalité, il n’est pas allé jusqu’au pied du calvaire, mais enfin c’était un homme de bonne volonté. D’autre part, à certains moments, il disait au Seigneur : « Que peut-on faire pour tant de monde, peux-tu guérir les gens ? » Thomas est la figure du douteur. Jésus l’avait admis dans ce groupe des douze et Il ne l’a jamais méprisé, Il l’a gentiment mis en boîte, pas plus. Et là, au moment même où Jésus apparaît ressuscité, Thomas une fois de plus fait un petit esclandre, très réduit : « Si je ne touche pas, je ne croirai pas ! » Alors Jésus s’est dit qu’Il allait le prendre au mot pour voir comment il réagirait. Jésus, une semaine plus tard – c’est le rythme de la semaine, de dimanche en dimanche, c’est depuis ce temps-là qu’on se réunit chaque dimanche pour célébrer la résurrection du Christ – fait attendre Thomas pendant huit jours et le huitième jour Il se manifeste. C’est intéressant parce qu’Il pressent que Thomas est un douteur et qu’il faut quand même lui remettre les points sur les i. Il dit : « Thomas, approche. Que veux-tu ? Tu veux toucher, approche-toi. Regarde mes mains ». D’ailleurs Il ne lui dit pas « touche mes mains », mais « regarde mes mains ». « Mets ta main dans mon côté », c’est-à-dire tu ne vas pas toucher mon corps, mais tu vas approcher de la plaie qui a percé mon côté.

En fait, que Lui dit-il ? « Thomas, Je vais faire pour toi la même chose que J’ai faite pour les autres, tu ne toucheras pas ». Toucher, c’est la preuve par excellence, quand on touche, c’est la maîtrise de la réalité que l’on touche. « Non, tu ne toucheras pas plus que les autres, au sens propre du terme. Tu ne toucheras pas plus que les autres, mais Je me mets au défi de ton doute. Ton doute était un défi vis-à-vis de Moi. Moi Je te mets au défi vis-à-vis de toi. Que vas-tu faire ? »

Et alors là, il se passe quelque chose d’extraordinaire, c’est que Thomas ne doit pas être très fier, donc il fait le geste tel que le Christ le lui demande et il s’approche pour voir simplement. Il lui dit : « Tu vois Thomas, c’était la même chose pour les autres et eux ils ont cru. Je ne vais quand même pas te faire toucher alors que les autres ont cru. Montre-moi que tu crois ». Et Thomas a une démarche absolument merveilleuse, tout à coup il comprend que la résurrection, le Christ ressuscité, ce ne sont pas d’abord des preuves par des indices, c’est-à-dire des choses repérables de ce monde. À la limite, c’est même le défi. À ce moment-là, il s’approche de Jésus ressuscité, il ne dit pas : « Oui, Tu es vraiment ressuscité, ça y est maintenant j’y crois », mais « Mon Seigneur et mon Dieu ! »

Nous sommes très redevables à Thomas d’avoir posé la question et d’avoir douté car d’une certaine façon il a confessé, il a proclamé la résurrection du Christ encore mieux que ne pouvaient le faire les disciples quand ils lui ont annoncé quelques jours plus tard que Jésus était ressuscité. À ce moment-là, il s’est dit : « C’est Jésus, je Le reconnais, mais Jésus est vraiment le Fils de Dieu pour avoir fait une chose pareille ».

Autrement dit, c’est comme si Jésus disait à Thomas : « Tu as douté, mais finalement ton doute va servir à quelque chose. Ton doute va servir à découvrir en toi que Je suis une présence, présence du Seigneur, présence du Maître, présence de Dieu et Je suis une présence qui va bouleverser ton cœur parce qu’en approchant ta main de Moi, tu reconnais que Je ne suis pas simplement un homme comme tout le monde, tu reconnais que Je suis la source de la vie, la source de la foi, la source du bonheur et de la joie de l’évangile que tu vas annoncer ».

Au fond, je crois qu’il faut beaucoup défendre Thomas. La plupart du temps on se dit que c’est une belle histoire édifiante. Non, ça a été vraiment un itinéraire, et c’est quand même quelque chose que nous les chrétiens devrions réaliser : la foi n’est pas simplement de foncer tête baissée en criant que Jésus est ressuscité ! Ça, c’est l’enthousiasme un peu facile et qui généralement n’apporte pas grand-chose, c’est de l’auto-persuasion. La foi n’est pas de l’auto-persuasion. C’est lorsqu’on est mis en présence du Christ, qui évidemment ne nous apparaît plus comme Il est apparu à Thomas, et que nous sommes invités à dire : « Mon Seigneur et mon Dieu ». C’est d’un autre ordre, et c’est ça la foi, c’est ça l’itinéraire que Thomas, à cause de son doute, a pu gravir, franchir, à la demande du Seigneur. C’est donc cela le mystère de l’apparition à Thomas.

Je voudrais terminer en disant un petit mot à Leila et à Cibeli. Vous êtes toutes jeunes et vous avez la foi car quand je vous expliquais le Corps du Christ etc., j’ai vu que pour vous c’était important. Mais je dirai, vous aussi vis-à-vis de notre génération plus âgée, n’ayez pas peur de nous poser des questions. Pourquoi c’est comme ça ? Pourquoi les choses sont importantes ? Etc. Ce que je trouve terrible aujourd’hui, c’est que nous sommes devant une jeunesse qui n’ose plus interroger les générations précédentes. Même si ça embête vos parents, parrains, marraines, vos oncles et tantes et vos grands-parents, ça ne fait rien, posez-leur toutes les questions que vous voulez sur la foi. Aujourd’hui, dans la jeunesse actuelle, ce que je trouve un peu dommage, c’est que la plupart du temps, on n’ose pas poser les questions.

Soyez comme Thomas, considérez que Thomas est quelqu’un qui peut vous éclairer le cœur et surtout ce désir profond de rencontrer Dieu et de Lui dire : « Tu es mon Seigneur et mon Dieu ». C’est ce que vous direz tout à l’heure quand je vous présenterai le Corps du Christ, vous direz Amen. Amen qui veut dire : oui, c’est vrai, Il est vraiment là et d’une certaine façon, à ce moment-là vous serez au milieu de nous comme Thomas. Vous direz : « Le Seigneur est ressuscité, Il se donne à moi dans son Corps et dans son Sang ». Amen.