JÉSUS MANIFESTÉ A L'ÉGLISE

Ac 2, 42-47 ; 1 P 1, 3-9 ; Jn 20, 19-31
Deuxième dimanche de Pâques – année A (16 avril 2023)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

« Thomas, parce que tu M’as vu, tu as cru ».

Frères et sœurs, je ne sais pas pourquoi saint Thomas est devenu le modèle même de l’incrédulité. Certes, on peut parler de l’incrédulité de Thomas par rapport aux témoignages des Onze. Là, il manifeste vraiment ses doutes et ses questions. Mais vis-à-vis de Jésus, c’est une autre affaire. Je pense qu’il faut reprendre le dossier "Thomas" de fond en comble.

La question est la suivante : où le Christ ressuscité peut-Il se manifester ? C’est clair, Il ne veut se manifester que d’une façon, dans la communauté des Onze rassemblée au Cénacle. Il n’y a pas d’autre lieu où pourrait se manifester la présence du Ressuscité. C’est fondamental et tous ceux qui croient qu’on peut se faire une petite Eglise au fond de son cœur dans la moite intimité de ses sentiments, se trompent. Il n’y a pas de manifestation du Christ ressuscité en dehors de la communauté ecclésiale, de la communion de la foi et la charité. Même si les disciples meurent de peur, peu importe, Il est là. C’est pour ça qu’Il dit ce qui est le symptôme même de sa présence : « La paix soit avec vous ». La paix qui arrive par le Christ et avec Lui est la manière dont Il leur donne une nouvelle façon d’être ensemble. L’Eglise est le lieu de la paix, « la paix soit avec vous ». C’est pour cela que seuls les évêques ont le privilège de commencer l’eucharistie en disant : « La paix soit avec vous ». C’est le moment où on peut les assimiler à la mission et au mystère des apôtres. Le Christ ressuscité ne peut donc se manifester que dans l’Eglise, dans la communion réelle et profonde de tous les membres de l’Eglise.

De temps en temps cependant, certains ne sont pas dans l’Eglise. C’est le cas de Thomas, qui n’était pas là, sans doute préoccupé de ses affaires. On peut le comprendre, il fait partie de tous ceux qui, disciples du Christ, ont décidé le lendemain de sa mort et de son ensevelissement, que l’affaire était terminée et qu’il était inutile d’essayer d’insister : Il est mort, Il est au tombeau, c’est fini. Mais à cause de cela, il ne fait partie de la communauté de l’Eglise.

C’est là où les choses deviennent un peu plus étonnantes. Ce disciple qui s’est momentanément séparé, prenant ses distances par rapport à la communauté chrétienne des Douze, s’invente un nouvel itinéraire de foi. Remarquez bien que les apôtres n’avaient rien inventé. Ils étaient là mourants de peur et le Christ est venu au milieu d’eux, leur a dit « la paix soit avec vous » et les a reconstitués comme peuple de la paix. Ils n’ont rien demandé de plus.

Thomas au contraire, parce qu’il n’était pas là, dit qu’il voudrait pouvoir être sûr que le Christ est ressuscité et pose des conditions. Apparemment, c’est toute l’ambigüité de la démarche de Thomas, on peut admirer parce qu’il a entendu l’annonce de la résurrection et en même temps l’exigence critique implique qu’il veuille des éléments supplémentaires pour se faire une opinion. Il dit ainsi que s’il doit croire, telles sont les conditions. Il veut bien croire, mais pas l’Eglise. Comment alors ? Il veut toucher.

Le Christ attrape la balle au bond. Au bout de huit jours – c’est le rythme des huit jours qui dure dans l’Eglise jusqu’à aujourd’hui –, Jésus fait exprès de revenir dans les mêmes conditions. Vous remarquerez la manière dont Jésus va se manifester. Il aurait très bien pu dire qu’Il ne voulait pas faire honte à Thomas pour son incrédulité, lui donner rendez-vous à quelques centaines de mètres du Cénacle et lui faire toucher son côté. Non, Il fait exprès de se manifester dans les mêmes conditions : l’Eglise, le même mot, « la paix soit avec vous ».

On est à ce moment-là devant une situation parfaitement décrite et définie, et au milieu un disciple qui a posé des conditions pour croire à la résurrection. Que se passe-t-il ? Thomas est d’abord déjoué parce que Jésus – Je connais mes brebis et mes brebis Me connaissent – lui dit : « C’est ce que tu veux ? Toucher mes plaies, mon côté, avoir des preuves en touchant et non en voyant ? Vas-y si tu oses ». Je pense que c’est comme cela qu’il faut interpréter la parole de Jésus à Thomas. C’est un défi. « Tu as demandé un itinéraire personnel que tu t’inventes toi-même pour rejoindre ma présence de Ressuscité, vas-y, ose si tu le crois nécessaire ».

C’est là qu’il y a une coupure dans le texte. Tout le monde pense que Thomas a mis la main dans son côté, même le magnifique tableau du Caravage où l’on voit Thomas, un peu apeuré, hésitant à poser la main dans le côté. Mais on ne dit pas : « Thomas toucha et dit ». Il n’y a pas le mot "toucher". Jésus a dit : « Si tu as le courage, vas-y, touche ». Et Thomas n’ose pas toucher. Thomas répondit : « Mon Seigneur et mon Dieu ». C’est extraordinaire ! Jésus ressuscité accepte le défi de Thomas, mais Thomas n’osera pas aller jusqu’à toucher Jésus.

Dans notre imaginaire, dans notre manière habituelle de nous représenter les choses, nous pensons que Thomas est allé bravement toucher les plaies. Non, il ne les a pas touchées. Dans le geste même, il dit : « Tu es là, Tu es mon Seigneur et mon Dieu ». Sans oser mener jusqu’au bout son réquisitoire et sa preuve, Thomas découvre ce qu’est la foi. Il ne peut pas croire plus que les autres disciples. Si nous dans l’Eglise, estimons que nous croyons mieux, c’est probablement une erreur. En fait, Thomas est pris au piège de sa manière de penser la foi comme un acte d’audace et de prise sur Dieu. C’est une chose qui se produit encore parfois.

D’ailleurs, ça devient parfois contagieux, ça s’appelle le wokisme : j’invente ma foi, je la fais passer par telles et telles étapes, c’est la mienne et pour cela j’y crois. Je ne vais pas faire de saint Thomas le patron des gens woke, il m’en voudrait à tout jamais pour cette insolence. Mais vous saisissez la différence : autre chose est Thomas qui tout à coup découvre qu’il ne peut dire « mon Seigneur et mon Dieu » que de la même façon que celle dont les disciples ont proclamé le Christ ressuscité. Thomas a peut-être une apparition spéciale, mais il n’a pas une faveur spéciale de toucher le corps du Ressuscité. Entre nous soit dit, si on y regarde de près, qu’est-ce qui est le plus important dans le témoignage de quelqu’un, dans le signe même d’une présence ? Est-ce le toucher ? Ou est-ce le voir ? C’est tout le problème.

L’Eglise est ce peuple qui par sa présence accueille et voit le Christ ressuscité. On peut caricaturer et défigurer la foi de trente-six mille manières, nous en avons hélas aujourd’hui des exemples assez pitoyables, mais ça n’est pas la foi. La foi n’est pas toucher, tenir, maîtriser, c’est être illuminé dans son regard par une présence dont on n’est pas le maître. Combien de fois aujourd’hui, dans la manière dont nous pensons notre relation au Christ, essayons-nous de trouver tout de suite des moyens d’avoir prise sur Lui ? Eh bien non…

Frères et sœurs, cet évangile est aussi intéressant qu’important pour nous aujourd’hui. Si à certains moments nous essayons de caricaturer notre témoignage de foi dans une sorte de maîtrise sur le monde de la résurrection et sur la personne du Ressuscité, nous faisons une grave erreur. En fait, on ne peut pas maîtriser la présence du Ressuscité. Il arrive soudain, Il est au Cénacle, sur le bord du lac, Il est devant Marie-Madeleine etc., et ils ne Le reconnaissent même pas ! C’est précisément la question d’une présence réelle mais non maîtrisable, non mesurable par notre condition humaine. Un jour peut-être, je ne sais pas, quand nous arriverons au Paradis, ferons-nous la même prière que Thomas : « Maintenant je veux toucher puisque je suis près de Toi »… Rien ne l’impose.

Néanmoins, si la foi ne répond qu’aux conditions que nous même imposons, avec la meilleure volonté du monde, nous risquons tout le temps d’oublier le fait que la foi tient d’abord dans la participation, l’appartenance à une Eglise qui croit qu’elle peut surgir. Autrement dit en un mot, la foi de Thomas ne naît pas de son simple désir de vouloir faire mieux que les autres, mais de l’acte même du Christ qui se donne, présent, et qui ne veut se donner présent qu’à son Eglise et par son Eglise. C’est un programme redoutable, ça veut dire que le rôle de l’Eglise est la manifestation de la présence pour que nos yeux s’ouvrent, et non pas de nous permettre de nous manipuler les uns les autres, chacun avec son petit itinéraire de foi, de confession de foi.

Au contraire, cette foi est donnée, elle vient d’ailleurs et nous n’avons pas de maîtrise sur elle. Le grand témoignage de Thomas est ce que dit Jésus à la fin. Il ne dit pas : « Parce que tu as touché, tu crois ». Il ne reconnaît même pas le fait que Thomas ait voulu le toucher. « Parce que tu M’as vu – comme la communion de l’Eglise M’a vu auparavant, il y a huit jours –, c’est ainsi que tu peux croire, il n’y a pas d’autre chemin ».

Frères et sœurs, tout à l’heure nous allons chanter le Credo. Nous rendons-nous compte de ce que nous faisons lorsque nous le chantons ? Eh bien nous voyons. Nous ne touchons pas, nous n’avons pas de prise sur le mystère de la foi, sur le dogme, sur la présence du Ressuscité. Tout cela est donné. Tant qu’on ne comprend pas que le plus essentiel de tout ce qui nous constitue dans notre existence est donné, à commencer par la vie humaine que nous avons reçue, nous sommes définitivement bouchés à la perception de la présence du Ressuscité.