TOUCHE LE MYSTERE DE DIEU ET VIS LIBRE

Ac 5, 12-16 ; Ap 1, 9-11-13 + 17-19 ; Jn 20, 19-31
Deuxième dimanche de Pâques – année C (24 avril 2022)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

« Si je ne vois dans ses mains la marque des clous et si je ne mets pas mon doigt à l'endroit des clous, si je ne mets pas la main dans son côté, non, je ne croirai pas ».

 Frères et sœurs, permettez-moi de commencer la méditation de ce texte par une réflexion qui vous paraîtra peut-être insolite, assez actuelle, mais qui mérite tout de même qu'on y fasse attention. La question est la suivante : croyez-vous que le Verbe éternel de Dieu, le Premier, le Vivant dont nous parlait la lecture de l'Apocalypse, Celui qui est de toute éternité, la Sagesse de Dieu, croyez-vous que quand Il a décidé du moment où Il apparaîtrait dans le monde humain, quand Il s'incarnerait, croyez-vous qu'Il s'est dit : « Il faut que J'attende les meilleures conditions sociales et politiques pour que mon message soit entendu » ? Autrement dit, est-ce que Jésus, le Fils éternel de Dieu, le Verbe éternel, pouvait simplement se dire : « Je viens leur apporter mon petit lot de révélations sur la vie intime de la Trinité etc. Mais il faudrait que les conditions sociales, politiques, économiques soient les meilleures possibles pour qu’on M'écoute, qu'on Me comprenne et que ça marche » ? Si on regarde les événements, ce n'est pas tout à fait la manière dont Il raisonnait. 

En effet, si on regarde du côté de l'histoire du peuple juif, qui était pourtant choisi pour être celui qui accueillerait la promesse, on ne peut pas dire que les grands prêtres et l'entourage du sanhédrin de Jérusalem étaient le peuple par excellence le plus mordu pour essayer de faire que toutes les choses marchent bien, ou plus exactement et c'est peut-être cela le pire, c'est qu’il était persuadé qu’il faisait tout pour sauver la religion juive, et il était en train, sinon de la couler, du moins de compromettre gravement son avenir. En effet, cela n'a pas traîné, quarante ans après la mort de Jésus sur la croix, le peuple juif est entré dans la période de son histoire la plus terrible et la plus redoutable qui soit. Par conséquent, simplement du point de vue de l'histoire juive, Jésus n'a pas choisi le meilleur moment. S'Il avait choisi l'époque de Jérémie qui comprenait parfaitement bien le sens même de la souffrance humaine, cela aurait peut-être dû marcher. 

Si on regarde du côté romain, alors là n'en parlons pas. S’il avait fallu attendre que les lois romaines soient toutes en faveur du message évangélique des Béatitudes, Il attendrait encore. Dieu se dirait que ce n'est pas encore tout à fait le moment pour s’incarner parce que s’Il leur disait « heureux les pauvres », ils ne comprendraient jamais ; ou « heureux ceux qui pleurent », vous imaginez bien qu’à la cour d'Auguste, de Caligula ou de Néron, on ne pensait pas « heureux ceux qui pleurent », ce n'était pas leur problème. 

On est donc là devant une question incroyable qu’il faudrait se poser aujourd'hui. Est-ce que le déploiement, l'affirmation, la vitalité et l'avenir du christianisme dépendent des conditions sociales, culturelles et politiques qui le favoriseront ? Si c'était cela, vraiment, la manière dont avait pensé le Verbe éternel de Dieu, on attendrait encore ! Il ne serait pas venu parce que jamais les conditions n'ont été réalisées dans les sociétés pour que tout marche comme sur des roulettes. Dieu s'est-Il trompé ? A-t-Il mal calculé son affaire ? N’a-t-Il pas fait ce qu'il fallait faire ? Nous lui laissons la responsabilité de sa décision. De toute façon, c'est Lui qui a choisi, qui a décidé. Mais il faut bien dire qu'Il a choisi dans un temps où tout, apparemment, allait contre. Et qu'on ne nous dise pas que s’Il avait attendu à peu près trois siècles après, avec Constantin, un empereur romain convaincu à la poigne de fer, là, Il aurait largement baptisé tout l'Empire romain au jet d’eau, et tous se seraient convertis à grande vitesse. On aime ou on n'aime pas ce qu'a fait Constantin, mais on ne peut pas dire non plus que cela a été le grand progrès dans l'histoire de l'Église. Je trouve que du point de vue de la qualité du témoignage et de la profondeur même de la pensée et de l'engagement des chrétiens dans ces premiers siècles de l'histoire de l'Église, le temps des martyrs a été quand même nettement plus extraordinaire que l'époque de Constantin. Après Constantin, on a remplacé les martyrs par des évêques de cour, il faut quand même dire les choses comme elles sont. 

Donc frères et sœurs, au fond tel est le problème : est-ce que la qualité même d'une société pour que la foi soit vivante, qu'elle se déploie et qu'elle prenne toute sa dimension, dépend uniquement du fait des structures extérieures – surtout politiques et sociales, c'est cela qui nous préoccupe aujourd'hui – comme conditions même de l'épanouissement du christianisme ? A entendre certains, on a l'impression que si les sociétés actuelles n'étaient pas si sécularisées, si individualistes, si matérialistes et si démoralisées, et au besoin critiques et inspirées par Voltaire et l'esprit des Lumières, cela irait beaucoup mieux. En êtes-vous sûr ? Personnellement, je n'en suis pas sûr du tout. Parce que précisément, cet épisode de la foi de Thomas est incroyable. 

Que s'est-il passé ? Jésus, après sa résurrection, apparaît aux disciples. Aux disciples moins un Judas, moins un Thomas, donc à dix disciples. Et les disciples croient. Quand ils croient, ces disciples sont effectivement l’Église. Ce sont les piliers de l'Église, c'est comme cela que commence l'Église, par la foi au Christ ressuscité. Alors on peut se dire que normalement, ce sont les meilleures conditions pour évangéliser. Toute la plénitude des dix apôtres, les rescapés, qui sont pleins de foi, pleins de vigueur, pleins de moral au beau fixe, ils sont convaincus. Et apparaît Thomas, celui qui n’était pas là. Puis ils disent : « Nous avons vu le Seigneur ». Et ça ne marche pas. Et là, les dix disciples représentant toute l'Église disent à Thomas : « On a vu le Seigneur » et Thomas, qui n’est quand même pas tout à fait idiot, sait de quoi on parle. Il a vu, il a su que le Christ était mort. Eh bien ce témoignage de l'Église ne lui suffit pas. Thomas est le représentant de toute la résistance du monde à la foi. 

Alors que vont faire les disciples ? Ils ne vont pas lui dire : « Il faut que tu croies ». Ils n’ont même pas l'idée de se mettre à genoux et de dire une dizaine de chapelets pour que Jésus revienne, ce n'est pas du tout leur style. Alors que font-ils ? Ils attendent. Ils sont patients avec Thomas, qui sans doute doit continuer à leur raconter sans arrêt « si je ne mets pas les mains dans son côté, je ne croirai pas ». Ils supportent l’incroyance, et le fait de ne pas pouvoir annoncer l'Évangile dans les meilleures conditions qui soient. 

Et puis Jésus vient. Est-ce que Jésus commence par lui faire une semonce ? « Thomas, tu as vécu trois années avec Moi, tu pourrais quand même croire les autres quand ils te disent que Je suis ressuscité, tu pourrais te rappeler ce qui s'est passé et ce que J'avais annoncé… » Non. Que dit-Il ? « Mets ta main dans mon côté, mets tes doigts dans la trace des clous ». 

C'est extraordinaire. Jésus veut, exige que la foi de Thomas naisse, pas simplement de la discrétion de ses frères, qui apparemment ne se mouillent pas, ni de la présence de Jésus, mais de son injonction : « Mets ta main dans mon côté ». C'est comme si Jésus, à ce moment-là, lui disait : « Thomas, Je t'ai donné la liberté de croire. Mais qu'en fais-tu ? »

C'est exactement le problème de l'Église aujourd'hui. Elle a reçu le message du salut, à savoir que le Christ est mort pour notre salut, Christ est ressuscité pour nous faire entrer dans la vie. L'Église vit de cette foi, plus ou moins bien. On n'est pas des héros, on n'est pas encore des martyrs... Mais en fait, c'est vrai quand même qu'il y a des chrétiens aujourd'hui qui vivent dans l'Église, dans le mystère de l'Église, de la plénitude de la foi qu'ils ont reçue et que nous avons reçue au baptême. Mais qu'est-ce que Dieu attend de nous ? Non pas que sans arrêt, nous nous plaignions que les circonstances ne facilitent pas les choses, et que l'islam est en train de nous envahir, et que rien ne va plus et que les conditions morales de la vie sociale, de la société française ne vont pas ! Ce n'est pas cela que le Christ attend de nous : « Mets ta main dans mon côté. Retrouve l'initiative profonde de ta liberté de croire. Pas en attendant que quelqu'un te la souffle dans les oreilles pour que tu finisses par te bouger un peu. Non, retrouve la liberté profonde que Je t'ai donnée depuis que Je t'ai créé, depuis que Je t’ai enseigné, depuis que Je t’ai amené à Me rencontrer. Prends ce dynamisme et ce souffle de la foi qui est en toi, anime-le de ta liberté et crois ». 

Frères et sœurs, c’est bien cela le problème aujourd'hui. Que nous vivions dans une société sécularisée, qui s'en plaindrait ? Après tout, c'est quand même mieux que les persécutions de Dèce et de Dioclétien. Les sociétés anciennes étaient très religieuses, la société romaine tuait les chrétiens parce qu'elle pensait que cela sauvait les dieux romains. Nous ne sommes plus dans une telle bataille, nous sommes dans une société sécularisée, avec le fait que Dieu est le Créateur et le donateur de tout homme à tout moment de sa vie et de sa liberté, cela c'est le cœur de notre foi. « Je crois en un seul Dieu créateur du ciel et de la terre », même la société qui n'y croit pas vit quand même sur cet acquis. 

Après, que la société – que nous ne jugeons pas chrétienne, ni exemplaire – utilise cette liberté, mette en œuvre cette liberté pour des choses qui ne nous plaisent pas, c'est une chose. Mais que nous, nous nous plaignions que les autres se servent mal de leur liberté pour dire : « Il nous faut quelqu'un qui nous soutienne dans notre effort de liberté », c'est un peu à côté du problème. Si les chrétiens aujourd'hui ne disent pas, ne proclament pas l'absolu de leur liberté et qu'ils veulent absolument que le monde dans lequel on vit respecte simplement les conditions de cette liberté, ce n’est pas la peine, nous nous condamnons nous-mêmes, nous nous vouons à l’anéantissement.

Il ne faut pas se faire d'illusions, ce n'est pas quand on dit que le monde slave porte l'évangile très haut – on voit où cela mène – qu’on résout le problème. Nous n’avons pas besoin d'une sorte de réconfort de la société civile, technique, industrielle, informatique pour que le christianisme se répande. Ce sont des rêves enfantins. Et précisément, c'est une démission grave. Car à ce moment-là, nous perdons de vue ce qui fait le geste même de notre existence : vivre libres pour Dieu, « mets ta main dans mon côté », c'est-à-dire « touche le mystère de Dieu et après tu verras ». 

Vous allez me dire qu’on n'est pas des mystiques. D'accord, on peut dire que l’atmosphère n'est pas à cela aujourd'hui. Mais il n'empêche que ce que nous avons reçu au baptême, c'est non seulement que notre liberté créée a été sauvée, mais qu'elle est rendue capable par grâce de la plénitude de la vie par le Christ et avec le Christ. Et qu’en faisons-nous ? Un réinvestissement sur des pseudo-assurances culturelles, sociales ou d’une autre aspiration ? Nous nous moquons et nous nous ridiculisons nous-mêmes. 

Frères et sœurs, si nous ne sommes plus capables de comprendre l'enracinement de la foi, tel que le Christ nous l'a demandé, dans la liberté humaine, telle que le Verbe de Dieu l'a créée au moment où Il nous a donné la vie, si nous ne voulons plus voir cela, nous nous condamnons nous-mêmes. 

Frères et sœurs, aujourd'hui où nous célébrons le mystère de la foi de Thomas, il faut que nous ayons le courage de reprendre au point de départ, l'exigence de notre propre liberté, de notre manière d'être, de notre manière de vivre, qui n'est pas simplement de compter sur l’atmosphère, sur l'ambiance qui pourraient nous permettre d'être chrétiens ou qui nous faciliteraient la vie. La belle affaire, cela ferait quoi ? Rien du tout. Mais que nous comptions véritablement sur les enjeux mêmes de notre liberté. Sinon, nous perdons tout.