J'AI GARDE POUR TOI MES CICATRICES
Ac 4, 32-35 ; 1 Jn 5, 1-6 ; Jn 20, 19-31
Deuxième dimanche de Pâques – année B (11 avril 2021)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS
Frères et sœurs, quelle curieuse mise en scène que celle de l'apparition à Thomas. Tout d'abord, cet intérêt presque médical et hospitalier – n'ayons pas peur du terme – pour le corps de Jésus. Thomas est comme nous, il veut savoir l'état de santé de Celui qui a été crucifié. Nous ne sommes pas ici dans une sorte d'allégresse où les disciples au milieu du cénacle battraient des mains en chantant : « Alléluia, Il est vivant ». Ce n'est pas tellement le style, c'est beaucoup plus austère. La première fois, ils étaient tout contents de L'avoir vu et ils l'ont annoncé à Thomas. Manifestement cela n'a pas marché parce qu'il a répondu : « Je ne vous crois pas, vous êtes complètement dans les vapeurs de votre enthousiasme, cela n'est pas digne de foi. Je veux toucher les plaies, là où Il a été frappé à mort ». Médecin légiste, c'est déjà tout un programme ! Ici, on ne voit pas d'abord les choses dans une dimension immédiatement spirituelle, où il faut croire parce qu'il faut croire, cela ne marche pas.
C'est pour cela que je suis si reconnaissant à Thomas d'avoir exprimé ses doutes. Au moins on peut croire, on peut accepter que la foi en la résurrection ne vienne pas d'une crise d'enthousiasme collectif, c'est certain. D'ailleurs, les autres disciples, même s'ils n'ont pas voulu mettre la main dans le côté du Christ, n'ont pas non plus manifesté une sorte de délire en disant : « Tout va bien, maintenant le monde est changé ». C'est beaucoup plus tranquille et beaucoup plus réfléchi que cela.
Ce que je trouve le plus intéressant ici, ce n'est pas simplement l'attitude de Thomas. Pour cela, nous l'aimons tous parce que nous sommes comme lui. Maintenant notre humanité est configurée à la nécessité de la démonstration scientifique pour un fait, quel qu'il soit. Par conséquent, nous approuvons tous Thomas. Mais l'attitude de Jésus est plus énigmatique à analyser parce que c'est quand même un peu bizarre de se montrer à la sortie de l'hôpital. Jésus a encore toutes les marques des plaies. Dans les autres apparitions, on n'en parle pas, Il ne se fait pas identifier par ses plaies. Mais là, Il se fait identifier par ses souffrances. Évidemment me direz-vous, c'est parce que Thomas l'a voulu. Certes, mais Jésus aurait pu ne pas lui répondre de cette façon : « Tu veux savoir où J'en suis ? Eh bien Je vais te montrer les ordonnances, la manière dont on m'a soigné et tu vas voir que c'est vrai ». C'est pour cela que je pense que c'est le dimanche de la vérité. C'est bien plus important que la miséricorde, même si la miséricorde est une chose tout à fait importante. Mais le dimanche après Pâques, c'est le dimanche où Jésus est vraiment ressuscité. C'est la démarche de Thomas, c'est vraiment le cœur même de la foi.
Alors pourquoi Jésus a-t-Il fait cela ? Je voudrais attirer votre attention sur l'interprétation qu'en donne saint Augustin. On peut dire qu’il n'était pas un béni-oui-oui par rapport à la foi et à un certain enthousiasme – oui, oui, Jésus est vivant ! Non, la prédication de saint Augustin est même parfois tellement trapue qu'il faut s'y prendre à deux fois pour l'écouter. Saint Augustin analyse donc ce récit. À un moment, il fait dire à Jésus une chose que personnellement je trouve extraordinaire – pour le coup je voudrais vous faire partager mon enthousiasme – pour commenter son intention, pour comprendre pourquoi Il a fait cela. Jésus dit à Thomas : « Je connais tes blessures et J'ai gardé pour toi mes cicatrices ». Je vous le signale tout de suite, le mot "cicatrice" n'est pas dans le texte évangélique mais dans celui de saint Augustin. C'est sublime parce que saint Augustin dit que ce n'est plus tout à fait le même ! C'est un Jésus qui est déjà dans une salle de rééducation, qui a gardé ses cicatrices et qui, s'il avait fallu, aurait gardé ses béquilles. C'est donc un Jésus en voie de résurrection. Et c'est extraordinaire car, il faut bien le reconnaître, on ne se remet pas de la mort comme si ce n'était rien du tout. On se remet de la mort, dans le cas du Christ ressuscité, peut-être aussi dans notre cas à nous, parce qu'on progresse par le mystère même de notre mort dans la découverte de la plénitude de notre humanité, de ce que nous étions sur la terre. Et quand nous étions sur la terre, nous étions comme le Samaritain couché sur la route de Jéricho à moitié sanglant et blessé, incapables de nous en sortir, comme Il était pendu sur la croix.
C'est comme si Jésus voulait montrer à Thomas – Il faut être saint Jean pour avoir interprété les choses comme cela – : « Oui, tu as raison, J'étais totalement dans la mort, J'étais vraiment mort, mais maintenant Je me montre à toi en train de Me reconstituer vivant ! » Il y a ici une vision de la résurrection, une sorte de pressentiment que la résurrection n'est pas simplement un conte de fées ni une histoire pour encourager les gens à dire : « N'ayez pas peur, la mort n'est qu'un mauvais moment à passer. » Non, saint Jean nous présente la mort et la résurrection de Jésus comme ce phénomène typiquement vital, parce que c'est cela qu'il faut bien comprendre. « J'ai gardé mes cicatrices », c'est cela que saint Augustin a derrière la tête. Les blocs de granit ne cicatrisent pas, ils cassent et c'est fini, comme tout ce qui n'est pas de l'ordre du vivant. Les étoiles explosent et c'est fini.
Mais qu'est-ce que la vie ? C'est ce qui porte en elle une capacité de surmonter tous les phénomènes de mort qui l'entourent. Les cicatrices ici, comprenez-bien frères et sœurs, ce n'est pas simplement de la poésie pour faire joli, c'est une véritable explication du mystère de notre résurrection. Oui, nous sommes des vivants et nous sommes des vivants dès que nous sommes créés, de la vie de monsieur et madame tout le monde. Mais au moment même où nous passerons par la mort, nous serons appelés de façon très mystérieuse à cicatriser, c'est-à-dire à entrer dans ce processus de redécouverte de notre humanité et de notre identité plénière à travers le fait d'être appelés et convoqués par Dieu. Cela peut vous paraître étrange mais je pense que quand nous entrerons dans le Royaume de Dieu – j'espère que nous y entrerons tous et que nous y célébrerons la liturgie d’André Gouzes comme à Saint-Jean-de-Malte... mais ça ce n’est pas écrit dans le texte ! –, nous serons tous un peu cabossés, nous ne serons pas impeccables, nous entrerons avec les blessures qu'a infligé notre péché. Mais nous entrerons là-haut avec ce beau processus de résurrection qui consiste à reprendre la vie que nous avions, comme nous étions, à ne pas nous lâcher là et à nous dire : « Maintenant, Je vais restaurer tes cicatrices, c'est-à-dire la vérité du rapport à Moi en tant que ta vie est pour Moi ».
Frères et sœurs, on oublie un peu cela. Personnellement, chaque fois que je fais un enterrement et que la famille a bien voulu me parler des derniers moments de la personne que l'on va enterrer, j'ai cela présent à l'esprit. Je me dis qu’on accompagne quelqu'un, on l'a vu vraiment avec les blessures et les plaies. Comme on le dit dans la Passion du Christ, on a décrit abondamment ses blessures et ses plaies mais « J'ai gardé mes cicatrices ». C'est-à-dire que la fragilité même de ceux qui sont morts, de ceux qui nous précèdent, devient un signe d'espoir.
Frères et sœurs, quand nous fêtons ce geste de foi de Thomas, n'oublions pas que ce n'est pas simplement Jésus qui est en train de cicatriser, c'est l'Église, c'est nous. À partir du moment où nous sommes baptisés, c'est le début de ce processus de cicatrisation dans lequel nous trouvons petit à petit la plénitude de notre être. Et tant pis si les balafres sont un peu profondes, tant pis si nous avons un peu de mal à nous en remettre, nous serons près de Dieu : « Touche ». C'est cela que veut dire Jésus à Thomas : « Oui, tu sais bien que j'ai souffert tout cela. Normalement, tu ne touches pas un cadavre, surtout selon les prescriptions de la Loi juive, mais touche quand même. Ce toucher, c'est ta manière à toi de reconnaître ma présence et même si ma présence est encore marquée par toute l'histoire de mes souffrances, c'est déjà en voie de cicatrisation ».
Frères et sœurs, je pense que dans cette période de pandémie de Covid, on devrait se souvenir un peu de cela. C'est vrai que ce n'est pas drôle de voir toute l'humanité blessée comme aujourd'hui. Mais en même temps, il n'y a pas de processus de vie qui n'implique d'une façon ou d'une autre un processus de cicatrisation. Sans arrêt, nous essayons de retrouver la plénitude de notre vie, sans arrêt, c'est un combat. Croire que la vie est simplement une sorte d'affirmation de position : « Je suis en bonne santé et je me débrouille tout seul » ? Non, c'est plus compliqué que cela. La vie, à la fois physique, biologique et la vie spirituelle, c'est toujours un combat. Et nous sommes invités à découvrir que dans ce combat, malgré les cicatrices, malgré les souffrances, c'est l'œuvre de la résurrection qui s'accomplit. Il est vraiment ressuscité !