DIEU IMPRÉVISIBLE
Gn 1, 1-2,2 ; Ex 14, 15-15, 1 ; Ez 37,1-14 ; Rm 6, 3-11 ; Mt 28, 1-10
Vigile pascale - année A (23 mars 2008)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
Les apôtres avaient suivi Jésus, certes, et Dieu sait qu'on le dit souvent, mais comment l'avaient-ils suivi ? Est-ce qu'ils avaient perçu quelque chose de profond dans son message ? Ou bien, n'avaient-ils pas petit à petit apprivoisé ce message à la manière dont ils pouvaient le comprendre, dont ils pouvaient en tirer profit : je voudrais bien siéger à ta droite ou à ta gauche au moment où Tu reviendras, des questions de pouvoir jusqu'au moment du dernier repas, des petites jalousies. Bref, en fait, ils avaient comme acclimaté Jésus à leur manière d'être et à leur manière de penser. C'est pourquoi, lorsque Jésus meurt, le réflexe c'est évidemment la peur, puisque ce Maître s'est mis en rupture avec le sacerdoce de Jérusalem et ceux qui sont chargés de faire régner l'ordre dans cette ville, eux-mêmes n'ont plus qu'à bien se tenir pour qu'il ne leur arrive rien de pareil.
On pourrait presque avoir l'impression qu'on est capable nous aussi, car ce n'est pas une exclusivité des disciples, mais nous aussi nous sommes capables de vivre avec le Christ en s'habituant à tout. La preuve, c'est que quand il fallait terminer les soins funéraires au tombeau, après le sabbat qui avait été un jour de grande fête puisque cela coïncidait sans doute avec la Pâque, ce n'était même pas les disciples qui s'étaient déplacés, ils avaient laissé ce soin à quelques femmes, qui elles, rassurez-vous, ne croyaient pas au miracle, venaient avec leurs pots d'onguents en espérant qu'elles pourraient rendre un dernier hommage au Maître qui était mort il y a deux jours.
Par conséquent, la résurrection surgit à une sorte de point zéro dans l'aventure des disciples. Il y a a eu le moment d'enthousiasme, cela a monté, puis petit à petit, cela a été le désenchantement, et au bout de ce désenchantement, le retrait, la peur, la déception, plus rien, calme plat.
Quand on comprend cette attitude, on comprend aussi ce qu'a pu signifier pour eux la résurrection. En fait, ils pensaient que Jésus, leur Maître, si extraordinaire soit-il, était intégrable dans leur univers familier, ordinaire, que Jésus allait pouvoir simplement redonner un peu d'élan à la tradition juive, à la tradition des Pères. Et là, quand il n'y a plus rien, c'est fini. Alors, au moment même où Jésus ressuscite, le signe même de la résurrection, c'est une sorte de rupture, d'abord dans la vie des disciples. Pour Jésus, évidemment c'est une rupture, mais pour les disciples, mettez-vous à leur place. Jusqu'ici ils avaient imaginé ce qui est imaginable humainement et maintenant, il fallait faire face à l'inouï, à l'inimaginable, à ce qu'on ne peut pas intégrer dans sa vie courante et dans sa vie quotidienne de tous les jours.
La résurrection, c'était ce moment, une aube, un début de journée, où alors qu'habituellement tous les autres jours c'était le programme déjà rôdé, déjà établi qu'on allait réaliser le plus soigneusement possible pendant les quelques heures de travail de lumière, et tout à coup, tout était décalé. Cela ne marchait plus, cela ne rentrait plus dans l'organigramme. C'est cela que les disciples ont appelé la nouveauté. Ils étaient bien placés pour le savoir, eux qui avaient raisonné toujours en termes de tradition, d'ancienneté et de choses qui se répètent indéfiniment jour après jour. Et voici que ce matin-là, c'était le jour que faisait le Seigneur, un jour de rupture par rapport à tout ce qu'ils avaient pu imaginer, chercher et penser.
Frères et sœurs, il faudrait que nous-mêmes en cette nuit de Pâques, nous puissions ressentir au plus profond de nous ce qu'a dû être l'émerveillement et à la fois cette attitude complètement perdue et décontenance aussi bien des saintes femmes que de la communauté réfugiée au Cénacle, et qui, ne comprenant pas vraiment ce qui se passait savait cependant que tout était changé, que plus rien ne serait désormais comme avant. C'était tellement difficile à comprendre que l'on imagine pourquoi Dieu a eu cette délicatesse, avant même que les femmes ne rencontrent Jésus, que ce soit un ange qui leur annonce la résurrection. Le monde céleste lui-même n'en croyait pas ses yeux. Si l'ange est là dans le tombeau en train de veiller, c'est parce que lui-même, représentant de tout le monde angélique qui est autour de Dieu, commence lui aussi à mesurer la transformation totale de la création visible, la nôtre, et de la création invisible, celle des anges, qui s'y est introduite par la résurrection de Jésus.
En fait, le mystère de la résurrection, c'est vraiment cet axe sur lequel tourne l'histoire entière du monde. Jusque-là, l'histoire du monde était ce qui pouvait arriver ordinairement, tel que les hommes pouvaient l'attendre ou le penser. Et voici que l'histoire devenait la possibilité pour Dieu d'introduire dans notre monde et dans notre histoire un changement si radical, si absolu, que désormais nos repères classiques étaient perdus.
Pour vous Audrey, Clément et Anaïs, ce soir, vous n'avez peut-être pas ressenti une émotion ou des sentiments absolument bouleversants au moment de votre baptême. Ce n'est pas une question de sentiments, je vous le dis tout de suite. La foi, c'est une question de fidélité à un Dieu qui est capable de faire surgir jour après jour, des choses, des événements et des bonheurs, mais aussi parfois de grandes difficultés dans nos souffrances, que nous n'aurions jamais imaginé. Et ce qui est inimaginable, c'est qu'Il sera toujours là avec vous pendant toute votre vie. Si vous avez été baptisés ce soir c'est parce que vous acceptez, quand vous avez dit : "Je crois", vous acceptez que le Christ vienne prendre une place dans votre vie qui vous mènera beaucoup plus loin que ce que vous pourriez penser et espérer à vues humaines.
Et pour nous frères et sœurs, qui sommes de vieux routiers de notre vie baptismale, qui avons beaucoup domestiqué Dieu et la résurrection, cela devient simplement la fête qu'on célèbre tous les ans, mais je voudrais attirer votre attention sur une chose : pourquoi aujourd'hui, depuis quelque temps, la question religieuse refait-elle surface de façon parfois si aiguë, si déconcertante dans nos sociétés et particulièrement dans notre société française ? Je ne crois pas que ce soit par désir de niveler tout par le bas, je ne crois pas que ce serait la peur de voir ressurgir un cléricalisme qui dominerait tout le monde à commencer par les autorités politiques et sociales. Aucun risque de ce côté-là, vu le peu de vocations.
Je crois qu'il s'agit d'autre chose. Cette crise n'est pas simplement chez ceux qui ne croient pas, mais c'est une crise qui nous interroge nous-mêmes et sur laquelle nous devrions beaucoup réfléchir. Pourquoi ? Parce que dans ce monde tel que nous le connaissons aujourd'hui, que nous soyons croyants ou non, qu'est-ce qui fait la trame de notre vie ? C'est que les choses se déroulent comme nous l'avons prévu. Nous détestons tellement l'imprévu que nous avons imaginé un système financier pour nous protéger de l'imprévu et qui s'appelle : les assurances. Effectivement, l'invention des assurances, c'est la consécration de la modernité actuelle. On tire le parapluie vis-à-vis de tout. Il n'y a plus de risques, tout normalement doit se dérouler comme prévu, selon les calculs, selon les mesures, et selon les désirs que nous avons. Or, si les religions inquiètent aujourd'hui, ce n'est pas simplement parce que certaines interprétations complètement aberrantes de la religion musulmane par exemple provoquent des attentats terroristes qui nous font peur à tous, mais c'est surtout parce que la religion quelle qu'elle soit, et plus particulièrement la nôtre, nous repose sans cesse la question : est-ce que vraiment le monde est fait simplement pour tourner sur lui-même ? Est-ce que chacun d'entre nous est fait pour tourner simplement dans sa petite bulle familiale, sociale, professionnelle, et que cela se passe bien tous les jours. Est-ce qu'un comportement de croyant, un comportement de disciple du Christ ce n'est pas d'abord et d'emblée admettre qu'il peut advenir dans notre monde quelque chose d'inhabituel, d'inattendu ?
Frères et sœurs, si les questions de religion se reposent de façon si aiguë aujourd'hui, c'est peut-être aussi parce que les religions sont entrées dans la dynamique des sociétés, et finalement, elles ont épousé cette dynamique de l'assurance, du confort et du repli sur soi de façon un peu trop facile ? Trop souvent, vous le savez, nos attitudes religieuses sont devenues des espèces de luxe spirituel, c'est-à-dire une sorte de petit supplément d'âme par rapport à la routine quotidienne de nos pensées et de nos actions. Or précisément, c'est là que toute interrogation religieuse devrait nous faire peur, car croire ce n'est pas simplement s'assurer dans un monde et plus spécialement s'assurer par rapport à cette partie invisible et inconnue qui est Dieu et son monde invisible, mais croire, c'est croire d'abord que Dieu peut susciter et faire naître de l'inouï, du nouveau. Et si la résurrection est pour nous le cœur de la foi chrétienne, c'est précisément pour cela, car lorsque les disciples ont réalisé que celui dont tout le monde disait qu'il était mort en réalité se manifestait à eux comme le Vivant, cela voulait dire qu'il avait cassé quelque chose dans l'économie habituelle du monde à laquelle ils étaient résignés, et qui désormais allait changer leur espérance et leur vie.
C'est l'enjeu face auquel nous sommes mis à chaque fête de Pâques. A nous d'y répondre, non pas en essayant de domestiquer une fois de plus cette religiosité qui finalement peut nous endormir et nous tuer, mais au contraire, de laisser notre cœur s'ouvrir à cette irruption et à cette soudaineté de la venue de Dieu en chacune de nos vies.
AMEN