QUELQU'UN EST REVENU DE L'AU-DELÀ DE LA MORT
Gn 1, 1-2,2 ; Ex 14, 15-15, 1 ; Ez 37,1-14 ; Rm 6, 3-11 ; Mt 28, 1-10
Vigile pascale - année A (27 mars 2005)
Homélie du Frère Jean-François NOEL
Vous savez qu'on dit de nous dans les journaux, catholiques et protestants, que nous sommes un groupe culturellement persécuté. C'est assez intéressant. Nous ne nous sentons pas tellement persécutés, mais il est vrai qu'autour de nous, les médias aiment, non pas médire, mais méconnaître ce que nous sommes et ce que nous vivons. Et peut-être que nous ne savons pas leur dire, que nous n'osons plus le dire. J'écoutais il y a quelque temps, une interview d'une très belle actrice, très grande, vous trouverez son nom tout seul, elle a beaucoup de charme et de retenue et en même temps beaucoup d'impudeur, et je pense que c'est la définition du charme féminin, cette grande dame qui fait beaucoup rire, qui a fait de grands rôles, qui a connu de grands amours dans sa vie, de grands cinéastes et quelques autres intellectuels très renommés, racontait sans aucune honte, ses grands amours. J'écoutais avec beaucoup d'attention, les hommes qu'elle avait aimé, et un journaliste un peu plus curieux que les autres continue son interview et lui pose la question : "Et … croyez-vous en Dieu ?" Et elle a répondu : "Je ne peux pas répondre à cette question, c'est trop intime". C'est véridique, France-Culture il y a un an !
J'étais en voiture, je me suis dit : c'est plus intime que sa vie affective ? Et comme je l'aime beaucoup, j'ai voulu la défendre en moi-même et j'ai pensé qu'elle avait voulu honorer le propos et ne pas forcément tomber dans une sorte de confidence facile. Et en écoutant quelques confessions, parce que les gens se sont confessés avant Pâques, et sans dévoiler aucune confession, j'ai entendu, et je l'entends de plus en plus souvent, des hommes et des femmes en vie professionnelle, qui s'accusent de ne plus oser affirmer leur foi. Et ils me disaient que le pire n'est pas tellement d'avoir la foi, mais c'est d'avouer qu'on va à la messe, ça, c'est le pire du pire ! C'est bon pour les ringards, les bigotes et tout le reste … et quelques autres puisque nous sommes là ! Pauvre de nous ! Mais il paraît qu'il faut se cacher, ne pas le dire. C'est plus commode de faire un jogging le dimanche matin que d'aller à dix heure trente à la messe, surtout les messes si longues que nous avons ici. Est-ce que la foi est devenue difficile à affirmer, ou bien est-ce que c'est une affaire privée, confidentielle ? Est-ce que la foi est quelque chose qui me regarde à l'intérieur, et cela ne regarde que moi, et c'est moi qui décide ? J'écoutais aussi récemment une jeune femme qui venait pour un mariage, et qui était comme les enfants qui sont sur ce tapis, qui avait supporté des vigiles pascales très longues, et qui n'en gardait pas un très grand souvenir, à ma grande déception, mais qui voulait quand même se marier. Je lui demandais dans le cours de la rencontre, si elle avait continué, après avoir été endoctrinée à Saint Jean de Malte, si elle avait gardé un bon goût de la pratique, et elle m'a répondu : pas du tout, j'ai demandé à mon grand-père qui lui, allait toujours à la messe, s'il y croyait vraiment, et il s'est mis en colère. Elle n'a pas eu de réponse à sa question. Je lui ai demandé ce qu'elle en pensait, car elle était devant moi en train de demander un mariage, et elle m'a dit : je sens que maintenant je suis libre de décider d'aller à la messe quand j'en ai envie (j'ai vérifié, elle n'est pas ici ce soir, mais je vais quand même la marier). C'est incroyable, elle a bien compris que tout en ayant réalisé un certain progrès par rapport à son grand-père qui était obligé, elle n'est plus obligée. Maintenant, elle est libre de disposer de sa foi, mais il est certain qu'elle prend pour un progrès la liberté de pouvoir choisir de venir ou de ne pas venir. Mais elle est là pour un mariage parce qu'elle a l'intuition que cette histoire d'amour, elle ne peut pas le faire toute seule dans son coin et qu'il faut avoir recours au rituel catholique, ce serait quand même un peu plus sûr que ce qu'elle pourrait inventer par elle-même. Là encore, la décision de sa foi est à l'intérieur d'elle-même. Au fond, on demande à chacun d'entre nous, mais on ne vous a rien demandé en rentrant, on vous a donné un cierge, mais actuellement on demande à l'individu de vérifier s'il est en accord avec ce qu'on lui propose. Vous le voyez : parti politique, vote sur la constitution de l'Europe, maintenant, on vous interroge pour demander si ce que vous allez faire effectivement, (même vos vacances), c'est bien conforme à ce que vous voulez vivre, à ce que vous ressentez. Il aurait fallu si on veut être bien conforme à cette habitude contemporaine, vous donner un questionnaire à l'entrée de l'église, on vous aurait assis par groupe, et on vous aurait demandé : croyez-vous en Dieu le Père tout-puissant, et vous auriez réfléchi aux questions du catéchisme, mais c'est lointain, et j'aurais beaucoup aimé savoir au moment de la question de la "réincarnation", qui n'est pas dans le credo, ou au moins la résurrection, puisque à peu près cinquante pour cent des catholiques ne croient plus vraiment à la Résurrection, mais croient à la réincarnation. C'est une doctrine mal comprise d'ailleurs, de l'Orient, qui nous fait croire que ce que nous faisons n'est pas définitif, c'est comme un brouillon et on pourra se rattraper dans la vie suivante. Beaucoup de jeunes penchent plutôt vers la réincarnation parce qu'ils ne croient pas que les choses sont définitives. C'est vrai qu'il faut un certain âge pour comprendre que les actes que nous posons deviennent définitifs, mais on imagine toujours et c'est une sorte de tentation de toute-puissance, que ce n'est pas possible car on a le droit de se tromper, donc il y a bien un rattrapage possible. Si Dieu, Allah, etc est grand, c'est qu'il peut aussi nous donner l'autorisation de recommencer, d'avoir le droit d'effacer. Nous les catholiques, nous pensons qu'il n'y a pas de rattrapage, que chaque pas que nous faisons est un pas définitif, même si en arrière-fond, il y a la miséricorde.
Le problème, c'est que la foi n'est pas une affaire privée. Au contraire, c'est une affaire éminemment publique, collective, du groupe. Nous avons pris ce soir un bain de foi. Nous avons renouvelé notre être de croyant les uns avec les autres. Le cierge que vous teniez allumé, non seulement illuminait votre visage et anticipait le ressuscité que vous allez devenir, mais permettait au visage voisin du prochain, de l'être également. Sous quelle forme de communication, je n'en sais rien, cela s'appelle la prière. Mystérieusement, cela veut dire que ce que je suis au plus profond de moi-même doit aider quelqu'un qui est à côté de moi, je ne connais peut-être même pas, mais qui bénéficie de ma propre ouverture à Dieu. Et tous ces cœurs qui s'ouvrent à Dieu, toutes ces écluses, donnent ce sentiment d'être les uns et les autres en communion. C'est là que nous devenons des hommes et des femmes de foi, non pas parce que nous croyons davantage, non, ce n'est pas une question de volonté, c'est une question de confiance mutuelle, à Dieu. La foi, c'est une expérience commune : je l'ai reçue et je la transmets. C'est cela la foi. Ce n'est pas une sorte de compréhension, de construction à l'intérieur de ma tête, d'analyse du ressenti. Excusez-moi, ça fait un moment que je suis prêtre, mais je ne sens pas grand-chose, ce soir, oui, un peu, je ne parle pas pour mes frères, mais moi, je ne "sens" pas grand-chose. Je préfère écouter la fameuse actrice, là je sens quelque chose, mais du côté de Dieu, ce n'est pas de ce ressenti-là dont il est question. Par contre, un flot plus puissant qui entraîne mon être, qui progressivement le déploie, et que d'autres à côté jouent le même jeu comme moi, s'ouvrent à cette présence ineffable, mystérieuse, féconde, de Quelqu'un qui est en chacun de nous et qui donne cette pulsation : mort-vie, mort-vie, mort-vie … C'est cela la résurrection, c'est qu'il y avait sur vos visages, dessiné l'homme nouveau, de demain, d'aujourd'hui, de demain du matin de la résurrection. Il y avait déjà anticipé l'effacement de toutes vos rides intérieures, vos morts intérieures, vos croyances, et c'est cela, cette peau de jeune femme que je vais marier elle va être réduite progressivement à perdre le jus de la foi, elle va s'accrocher à des bouts de croyances, comme ils le disent toujours avec un air désolant et désolé : moi j'ai des "valeurs" ! Mais le problème, c'est que ce ne sont pas des valeurs, c'est une expérience commune : j'ai confiance un jour, un matin du monde, des femmes sont arrivées au tombeau, et elles ont vu une chose, un tout petit détail, un détail définitif : le tombeau était ouvert et les linges étaient affaissés sur place. Là, en un instant, en un clin d'œil, en une seconde, le monde a basculé. Nous sommes là à cause de ce moment-là. Cet éclair, Jean l'a vu, il a cru qu'en cet instant, ils ont vu que quelqu'un avait franchi une frontière entre la vie et la mort. Ils nous l'ont raconté, transmis à d'autres, et nous sommes là parce que nous avons confiance en leur témoignage, et ce n'est pas de l'ordre du ressenti, je n'ai rien ressenti, je n'y étais, vous non plus, mais j'ai confiance en la Bonne Nouvelle.
En ce matin-là un tout petit groupe d'hommes et de femmes comme nous, ont été confrontés à une chose extraordinaire, une fracture dans ce monde, le monde invisible et le monde visible communiquaient. Quelqu'un est passé par la mort et est revenu de la mort. C'est pour cela que nous sommes là, parce que nous célébrons ensemble, nous nous approchons ensemble, nous avons le plaisir de célébrer ensemble l'incroyable nouvelle que quelqu'un est revenu vivant, d'au-delà de la mort. C'est cela la résurrection. Nous sommes là en pleine nuit, non pas parce que nous avons les mêmes idées que le voisin, mais nous communions ensemble à une fois que nous recevons, qui a été donnée à Marie-Madeleine, à Pierre, aux apôtres depuis le début, nous la recevons comme un cadeau. Il nous faut avoir les mains ouvertes et le cœur ouvert, et notre cœur sera trop petit pour contenir l'immensité de la Bonne Nouvelle. Ce n'est pas une question de compréhension, vous comprenez qu'on ne comprend rien ! Vous comprenez qu'il s'agit d'un témoignage inouï, définitif, magnifique et total, quelqu'un est revenu désormais de la mort, nos morts ne seront plus jamais définitives, rien maintenant n'aura plus jamais le dernier mot, si ce n'est la vie de Dieu que nous acceptons en nous, que nous consentons à laisser venir en nous.
La semaine dernière, deux jeunes sont venus me voir en disant : ou alors Dieu existe, et il faut se battre pour le bien, la générosité, ou alors il n'existe pas et on fait ce qu'on veut ! répondez nous ? Ce n'était pas mal posé comme question. Si effectivement il y a eu un matin avec ce changement radical dans l'ordre des choses de ce monde, alors ça vaut le coup pour chacun de nous de prendre notre bâton de pèlerin, là où nous sommes, et de mener le combat contre le mal et la mort.
Là où nous sommes, nous n'allons pas d'emblée faire bouger les montagnes, d'emblée apporter la paix aux peuples, mais nous sommes tous conviés, nous avons confiance en cette Bonne Nouvelle, de faire comme Jésus-Christ, et d'être là où nous sommes, à l'avance confiants que nous avons les moyens de faire reculer la haine, la mort et tous ses visages. Que ce soit en ma propre vie, ma façon d'être, nous sommes tous conviés à recevoir cette confiance, à mener ce combat, parce que quelqu'un est passé devant nous avec des armes supérieures, puissantes définitives, c'est le Christ qui nous affirme qu'avec son combat, et les nôtres, nous serons désormais des vivants éternels.
Frères et sœurs, qu'en cette sainte nuit de Pâques, en prenant appui sur ce témoignage inouï qui a traversé les siècles, nous soyons heureux et nous nous réjouissions d'être des ressuscités.
AMEN