LE DROIT D'AIMER SANS MESURE

Gn 1, 1-2,2 ; Ex 14, 15-15, 1 ; Ez 37,1-14 ; Rm 6, 3-11 ; Mc 16, 1-8
Vigile pascale - année B (20 avril 2003)
Homélie du Frère Yves HABERT

 

Vendredi saint, je suis monté à la Sainte Vic­toire, c'était hier, mais avec le Seigneur pen­dant ces jours on ne sait plus quel jour on est. Hier vendredi saint, j'essaie de colorer cette montagne avec tous les jours liturgiques. Je n'étais jamais monté sur cette montagne un vendredi saint. Un chemin de croix, comme ça, solitaire (mais il y avait du monde quand même, moins qu'à Jérusalem sans doute), pour me porter au pied de la croix, cette croix avec cette vision extraordinaire, à 360 autour. Cette croix qui es comme plantée au milieu de l'uni­vers, cette croix qui est là, posée. Il m'est revenu cette phrase de Camus dans un petit texte superbe : "Je comprends ce qu'on appelle "gloire" : le droit d'aimer sans mesure".

Il ne faut pas se tromper de gloire, il faut sai­sir ce que cette magnifique célébration ouvre dans toutes nos vies, dans tout ce qui fait notre existence. On pourrait dire la gloire des stars, celles qui montent les marches du palais du festival de Cannes, ou les marches pour les Oscars, ou encore ces stars qu'on voit sur papier glacé, ces stars qui sont tellement fa­milières mais aussi tellement inaccessibles. Et puis, la rançon qu'elles doivent payer à la gloire, c'est-à-dire de se cacher, de porter des lunettes fumées, et les voitures aux vitres fumées, tout est fumé, tout dispa­raît derrière la fumée, comme si c'était une gloire im­possible, parce qu'elles doivent paraître absolument intactes, qu'on sait bien qu'une larme va être filmée, que la moindre émotion va faire couler de l'encre. Alors, il faut rester absolument intact, rester comme elles ont toujours été, et elles nous apparaissent très étrangement comme le temps n'ayant plus prise sur elles.

Mais il y a un moment où une star ressemble à vous et à moi. C'est le moment du réveil. Il y avait un livre là-dessus d'ailleurs que j'avais feuilleté, on voyait toutes ces stars qui sont tellement apprêtées d'ordinaire, que là, elles ses réveillaient, saisies dans ce moment extraordinaire où les draps ont marqué sur le visage l'empreinte de cette mort particulière qu'est le sommeil. On les voyait dans une sorte de fraîcheur, et j'étais assez touché par ces visages, parce que je me disais : voilà, il y a quelqu'un, un homme, une femme, vrai de vrai? Après bien sûr, il y a toute l'armée des maquilleuses, des manucures, des conseillers en communication, qui vont rendre cette personne à tout ce qu'elle a toujours été, pour ne pas décevoir à la fois les annonceurs, et aussi tous ceux qui ont confiance en cette personne, qui se projettent dans cette per­sonne. C'est rare un visage de star "nature", brut. C'est sans doute le monde de l'image qui a forcé le maquil­lage, qui a forcé cette espèce de barrière qui est posée ainsi sur les visages. Quelquefois le monde de l'image n'a pas cette pudeur qu'avait par exemple un Cartier-Bresson, lui quand il saisissait un visage, il laissait le visage parler, il ne voulait pas dire des mots sur ce visage, il voulait que le visage puisse dire ce qu'il avait vraiment à dire. Parfois l'image est prétexte à tellement de bavardages !

Jésus Lui, n'est pas une star comme les autres, vous l'avez compris, parce qu'il n'a pas caché son visage. Il me plaît d'imaginer le visage de Jésus avec toutes les nuances, comme un gamme, tout ce qu'un visage peut refléter, tout ce qu'un visage peut traduire de toutes les émotions humaines. Une des visions les plus consolantes de Jésus pour moi, c'est d'imaginer Jésus riant, ou Jésus souriant, le pince sans rire, quand Il voit les plus vieux s'en aller au moment de l'épisode de la femme adultère, cette marque à la commissure des lèvres qui en dit beaucoup, beaucoup, beaucoup. N'oubliez pas que le Fils de Dieu a plus d'un tour dans son sac … Et puis, il y a cette indignation qui le mar­que, comme ses colères. Il y a une colère qui me tou­che toujours beaucoup, c'est quand on refuse que les enfants s'approchent de Lui, et Jésus se fâche. On parle toujours de la colère du Temple, mais il y a aussi cette colère pour permettre aux enfants de se rapprocher de Lui. Voilà un visage sans fard. C'est peut-être pour cela qu'il n'est pas très médiatique, comme l'Église d'ailleurs. Les visages sans fard ont peut-être plus de mal à passer. C'est vrai qu'on pour­rait lui mettre des lunettes fluo, reluquer le produit, non, non, j'ai horreur de cela aussi. Je voudrais peut-être que l'Église change, alors on va lui poser dessus une langue de bois et l'on peut dire que ça fait jeune. Non ! Car il y a toujours ce mystère de la croix, ce mystère d'un visage qui n'a absolument pas voulu se protéger, ce visage qui a été défiguré, c'était hier en­core, cela va tellement vite, défiguré, tuméfié. Et quand Il ne veut pas protéger son visage, c'est parce qu'il nous serre trop fort, Il nous porte sur ses épaules, et Il ne veut pas que nous puissions nous faire mal et lui n'a pas hésité à nous garder serrés contre Lui. C'est un visage qui ne s'est jamais protégé. Et c'est peut-être là qu'on touche quelque chose de la gloire de ce vi­sage. C'est un visage qui s'est laissé exposer, c'est un visage à disposition, comme le pain sur la table, c'est quelque chose dont on se sert, mais comme aussi une immense carte de géographie de tous les visages, de tous les désirs, de toutes les souffrances. C'est ce vi­sage précisément qui nous rend notre visage éternel, et je n'ai pas besoin de vous expliquer ce que cela opère un visage pareil, quand on vient de voir le bap­tême d'Alice et d'Yves. Il a laissé s'exposer son vi­sage, Il a laissé son visage sans protection pour don­ner à Alice et Yves leur visage éternel. Déjà, il y a des pépites d'éternité que l'on voit un peu partout dans leurs yeux.

Cela pourrait être complet comme attente, comme trajectoire, un visage qui ne s'expose pas pour nous donner notre visage éternel. Mais il y a cette curiosité de l'évangile, Il n'apparaît pas comme cela à visage découvert. Le premier jour, il n'y a que le signe du tombeau vide, il n'y a que le signe de l'absence, parce que je crois qu'à un visage éternel il faut aussi un désir éternel, et qu'Il va réussir à conjoindre dans ce court laps de temps qui nous sépare, ce désir qui a pris une journée, le temps que Marie-Madeleine le reconnaisse, que les apôtres le voient le soir, ce désir qui prend en fait toute la taille des siècles, ce désir immense qui est comme la brèche dans laquelle s'en­gouffrent aussi toutes les Marie-Madeleine, tous les saints François, François qui chancelle sur la colline de l'Alverne et qui guette dans la nuit le Visage, avant que le séraphin ne lui ouvre ses trésors. Et puis même une petite sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus et de la Sainte Face, qui dans son couvent de haute Norman­die guette aussi le Visage. Il fallait qu'il y ait aussi tout l'espace du désir. Il fallait que dans ce Visage qui se révélait pour sauver nos visages, qu'il y ait aussi toute cette aspiration du désir qui se glisse comme ça. Et aussi cette manière très particulière qu'à Dieu, toujours, qu'on ne s'intéresse pas à Lui, en quelque sorte, qu'Il nous renvoie à son visage aussi, à guetter chez nos frères et sœurs.

Voilà toute cette gloire qui semblait m'échap­per de la croix, de cette croix de la Sainte Victoire Je comprends vraiment ce que c'est que la gloire : le droit d'aimer sans mesure.

 

 

AMEN