VENEZ DANSER !

Gn 1, 1-2,2 ; Ex 14, 15-15, 1 ; Ez 37,1-14 ; Rm 6, 3-11 ; Lc 24, 1-12
Vigile pascale - année C (15 avril 2001)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC

 

Il y a une ambiance d'enfer ce soir dans cette cave! Non pas ici mais dans ces lieux à la mode que l'on trouve à Aix et à Paris, dans beaucoup de villes France et du monde, des caves qui sont des lieux où l'on s'ennuie, qui sentent la mort, et que l'on transforme bien souvent en lieux très agréables, avec un piano-bar, du vin, de l'alcool, une bonne ambiance, des lumières, un petit soupirail quelquefois qui donne sur la rue où passent les voitures. Bref, des lieux où des gens aiment à s'y enfermer pour s'évader de la vie du monde et de tous les soucis quotidiens. Et ce soir-là, dans cette cave qui sent un peu la mort, ce lieu renfermé, il y a toujours cette rengaine, cette musique que les personnes écoutent depuis des siècles et des siècles, depuis toute éternité. Ils sont tous là, ils sont assis, ils attendent que ça passe, ils s'ennuient, parce que l'éternité c'est très long, surtout vers la fin comme le disait un cinéaste. Et il y a cette musique, cette rengaine... et ils ne dansent pas, ils ne parlent pas à leur voisin, ils sont refermés sur eux-mêmes, ils ne discutent pas. Et ce lieu qui devait être un lieu d'ac­cueil, un lieu où l'on s'éclate, un lieu où l'on fait connaissance, un lieu où l'on communique, se trouve être un lieu où chacun est replié sur lui-même. Ils sont tous là, tous ceux qui n'ont pas voulu communiquer, Adam, Eve, et les autres, assis, assis dans les enfers attendant que quelque chose se passe. Eux qui avaient tant espéré toute leur vie de voir le Seigneur, de contempler son visage, ils attendent dans ce lieu som­bre.

Soudain, au milieu du bruit, de cette musique lancinante, une porte s'ouvre. J'imaginerais facilement la scène, un peu comme dans les westerns, le saloon, un peu enfumé, avec ces hommes qui viennent dépen­ser de l'argent, se noyer dans l'alcool et dans le regard des serveuses, se battre pour quelques pépites d'or, et tout à coup, le héros entre, il pousse les portes du saloon, personne n'a pu l'empêcher de rentrer, et le piano mécanique s'arrête d'un coup ! Ce héros que nous fêtons ce soir est rentré vêtu de blanc, Il n'est pas passé au vestiaire pour déposer son arme, Il est rentré avec son arme : la croix. Il a fracassé les portes avec sa croix. Il est rentré et Il les a vu tous, du premier jusqu'au dernier. Vous allez me dire peut-être que le plus dur était fait ? Oui, et là, Il a voulu danser. Pas comme actuellement, assis sur une chaise en mar­quant la mesure du pied et un verre à la main, et en attendant là aussi que la soirée se passe, un peu cette timidité qui habite les adolescents qui ne savent pas danser et qui ne savent pas comment s'approcher de l'autre pour l'inviter, pour le prendre et danser avec lui ou elle, pour le regarder en dansant, alors, on reste dans son coin, et l'on se dandine un peu. Non ! Il a voulu danser. Mais Il n'a pas voulu danser non plus comme les danses à la mode où l'on danse tout seul au milieu de la piste, voulant être le point de mire pour être admiré des autres, se montrant autonome, fort, "regardez-moi comme je danse bien", non, Il a voulu danser avec l'humanité. Il s'est approché, Adam était là, Eve aussi. Pauvre Eve, elle qui enfante la vie, en­fanté autant d'enfants pour voir la mort régner sur le monde, enfanter des enfants qui grandissent et qui tuent d'autres enfants et des adultes. Adam un peu fatigué, se disant sans doute qu'il aurait mieux fait de ne pas manger la pomme, rêvant à ce temps paradi­siaque où il était si proche de Dieu, dans son amitié. Le Christ alors tend la main. Ah ! la main de Dieu, cette main qui a façonné l'univers, cette main qui a créé l'homme, qui a façonné le corps de l'homme. Cette main qui a aidé la main de Moïse pour frapper la Mer Rouge comme on l'a entendu tout à l'heure, frapper la mer et la séparer pour sauver ses biens-ai­més, ses fils d'Israël et pour créer un peuple nouveau. Et cette main qui prend ce pauvre Ezéchiel, imaginez-le, dans certaines représentations médiévales on voit une main qui sort du ciel et qui attrape Ezéchiel par les cheveux, ça doit faire mal ! La main de Dieu est sur Ezéchiel, lui qui pensait que tout était terminé par la destruction de son royaume, du Temple où Dieu habitait, lui qui pensait qu'il arrivait dans un mur, lui qui avait tout perdu, sa liturgie, son Temple, son pays, sa culture, et Dieu le prend dans sa main et lui dit : "Ezéchiel, ce n'est pas fini. Moi, Je te donne de rendre la vie". Oui, Dieu nous donne de donner la vie de tant de manières. Et puis cette main qui s'est incarnée, cette main qui a touché des malades, cette main qui en a tellement guéri, cette main qui a tant raconté de paraboles comme on en raconte au Moyen-Orient, cette main qui s'est battue avec les pharisiens. Et enfin cette main qui bougeait trop pour les hommes et qu'on a étendu sur la croix, cette main qu'on a cloué pour qu'elle ne bouge plus. Les hommes aiment clouer les idoles pour être sûrs que rien ne leur échappe. Et mal­gré tout, malgré cette main clouée, apparemment em­pêchée de sauver, elle a réalisé ce salut promis. On a enlevé les clous, on a descendu le Corps, et cette main qui avait tant touché, tant guéri, cette main a été reçue par les mains de la Vierge, de Jean, cette main livide, froide a été serrée. Et c'est cette main sans vie, abîmée qui se tend maintenant vers Adam. Adam va-t-il ten­dre sa main ?

Là aussi, je pense à ces expériences que peut-être nous avons connu dans des bals, dans des soirées. On a attendu que quelqu'un vienne, on la voit s'as­seoir, la danse commence, et l'on se dit, "je me lance, je vais l'inviter à danser". C'est parfois difficile au milieu du bruit, des conversations, au milieu des frous-frous des robes, de s'approcher de celle ou de celui qu'on aime et de lui tendre la main. Va-t-il ac­cepter, va-t-elle la refuser ? Oh ! Dieu n'est pas si difficile que cela, Il ne vous demande même pas de tendre votre main, Il vous demande de tendre ne se­rait-ce que votre poignet. Tendre une main, c'et peut-être au-dessus de nos forces, alors, peut-être comme Adam, dans certaines représentations, comme sur ce cierge, ou sur l'icône des dimanches de la Résurrec­tion, il nous est peut-être demandé de tendre rien que le poignet, de laisser Dieu nous relever, de laisser Dieu nous apprendre à danser, nous apprendre à ai­mer, nous attirer à Lui, de le laisser faire avec nous ce qu'Il a fait avec les huit anciens catéchumènes, qui sont maintenant néophytes, qui eux aussi ont accepté cette main du Christ, ont tendu le peu qu'ils avaient, ce qu'ils étaient, pour se laisser emporter par l'amour de Dieu, par ce Christ ressuscité qui vient cette nuit.

Ah il est venu, il y a deux mille ans, certes, ah ! Il reviendra, certes, mais ce n'est ni hier ni de­main qu'Il nous invite à danser, c'est maintenant. C'est maintenant qu'Il pose son regard sur nous, maintenant qu'Il entre dans nos vies malgré le fait que nous ne sachions pas toujours lever nos yeux quand Il s'appro­che de nous, malgré le fait que quelquefois, nous nous trouvons pas mal d'excuses pour refuser cette danse. Et cependant, le Christ insiste. Le Christ ressuscité vient pour chacun d'entre nous pour nous inviter à la danse, à une danse éternelle dans le Royaume de Dieu qui se construit déjà maintenant, ici.

Alors, frères et sœurs, Mesdames Mesdemoi­selles, Messieurs, ce soir, le bal est ouvert, aujour­d'hui, demain, tous les jours, autant que vous le vou­drez, pour danser éternellement avec le Christ ressus­cité.

 

ALLELUIA