DEVANT LE TOMBEAU VIDE, APPELÉS AU "PLUS LOIN" DE L'AMOUR

Gn 1, 1-2,2 ; Ex 14, 15-15, 1 ; Ez 37,1-14 ; Rm 6, 3-11 ; Mc 16, 1-8
Vigile pascale - année B (23 mars 2000)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

"Elles sortirent du tombeau, toutes tremblantes et hors d'elles-mêmes, elles ne dirent rien à personne parce qu'elles avaient peur" (Marc 16, 8). Ainsi se termine l'évangile de la Résurrection selon saint Marc. Ainsi se termine l'Evangile selon saint Marc car les versets qui suivent, inspirés certes, sont sans doute de la main de quelqu'un d'autre.

"Toutes tremblantes et hors d'elles-mêmes elles ne dirent rien à personne car elles avaient peur". Frères et sœurs, il serait normal que ces fem­mes saintes qui avaient accompagné Jésus au cours de sa prédication en Galilée, que ces femmes saintes qui étaient au pied de sa Croix, aient été tremblantes, hors d'elles-mêmes, saisies de peur au moment de la mort du Christ. Or c'est au moment de sa Résurrection qu'elles sont saisies de crainte, tremblantes et hors d'elles-mêmes.

Qu'est-ce que cela signifie ? On pourrait dire évidemment que c'est l'apparition de l'Ange, ce jeune homme qui proclame que le Christ n'est plus là, qu'Il est ressuscité ; que c'est ce prodige qui les inquiète, mais je crois que ce serait une explication un peu terre à terre et un peu simple. Pourquoi ces femmes saintes sont-elles saisies de peur par la résurrection du Christ ? Plus exactement, elles sont saisies de peur parce que le tombeau est vide, c'est le vide qui les bouleverse, les met hors d'elles-mêmes. On avancera bien une explication ; Marie-Madeleine elle-même dira : "On a enlevé le corps de mon Sauveur, je ne sais pas où on l'a mis" "(Jean 20,13). Elle dira cela dans l'évangile de saint Jean juste avant de reconnaître Jésus dans celui qu'elle prenait pour un jardinier. C'est aussi cette fable que les grands-prêtres essaieront de répandre, selon l'évangile de Matthieu, en payant les gardes pour dire qu'on avait "dérobé le corps de Jésus" (Matthieu 28,12-13). Les saintes femmes venues au tombeau, selon saint Marc, ne pensent pas à une so­lution aussi simpliste.

Si elles sont bouleversées, hors d'elles-mê­mes, si elle n'osent plus rien dire tellement elles ont peur, c'est que le vide du tombeau s'est imposé à elles avec une puissance, avec une sorte d'attraction et en même temps d'une manière terrifiante : elles sont de­vant le vide, l'absence. Ce que Jean nous dit qu'il a compris en voyant dans le tombeau les linges affais­sés sur place, vidés du corps, le suaire, c'est-à-dire la mentonnière, encore roulée à sa place, mais autour de rien (Jean 20, 5-7), ce que Jean nous dit, et qui lui a fait comprendre que ce rien signifiait la disparition du Christ de ce monde (Jean 20, 8), c'est cela que les femmes comprennent instinctivement et je crois, que cette finale de l'évangile de saint Marc est extrême­ment révélatrice du mystère même de la Résurrection. Ces femmes ne seraient pas si bouleversées, elles ne seraient pas si effrayées, elles n'auraient pas aussi peur s'il s'agissait simplement d'un accident anecdoti­que comme : "on a dérobé le corps de Jésus, on l'a enlevé pour faire croire que ...", non, elles sont confrontées à la disparition de Jésus.

Cela ne s'est jamais produit : un corps mort se décompose, il retourne au cycle de la nature, il ne disparaît pas. Rien ne disparaît de notre terre, et tout à coup, elles sont là confrontées à cette absence, à ce vide incompréhensible et terrifiant qui creuse comme une sorte d'ouverture vers un ailleurs inouï et mysté­rieux, qui dans un premier moment les terrorise. C'est un peu comme si notre bon monde dans lequel nous avons nos habitudes, où nous nous retrouvons, où nous avons nos repères, où nous avons nos occupa­tions, des voisins, des amis, où nous avons aussi des défunts qui sont bien dans leurs tombeaux, dans leurs cercueils, dans leurs caveaux, c'est comme si ce monde tout à coup était déchiré par une béance, une ouverture sur un ailleurs, autre chose. Ces femmes sont confrontées à un dépassement de notre monde par quelque chose d'autre, un autre monde, une autre réalité, une autre dimension qui nous échappe, qui leur échappe, sur laquelle elles ne peuvent pas refer­mer les mains, quelque chose qui les aspire tel le vide, elles sont comme entraînées au-delà des limites de ce qu'elles ont toujours vu, toujours connu, toujours ex­périmenté, tout d'un coup leur univers débouche sur un autre univers. C'est cela la Résurrection.

Le Christ n'est pas ressuscité pour reprendre sa place parmi nous, parmi ses disciples, parmi les saintes femmes, pour rassembler de nouveau son troupeau autour de Lui, pour recommencer le repas interrompu par l'arrestation, le Christ n'est pas ressus­cité pour un prolongement de notre monde et de cette vie, et ces femmes instinctivement sentent que cette Résurrection du Christ qui est le principe de toute résurrection, signifie que nous aussi nous serons aspi­rés, appelés vers autre chose, vers ailleurs, vers un mystère qui nous échappe, qui nous dépasse, elles comprennent qu'il faut ouvrir les mains, lâcher la rampe, ne plus nous accrocher à nos repères, nous laisser emporter par quelque chose d'autre que nous ne connaissons pas encore pleinement. Au premier abord, cette intrusion d'une nouveauté absolue, d'une vie totalement inédite, d'une réalité qui nous échappe complètement, cela nous effraie, nous fait peur et nous met hors de nous-mêmes, puisque cela nous invité à aller au-delà des limites de notre univers bien circonscrit.

Frères et sœurs, si nous croyons vraiment à la Résurrection du Christ, si nous croyons vraiment à notre résurrection, si nous croyons vraiment à la ré­surrection de ceux que nous aimons et qui nous ont déjà quittés, nous devons accepter cette ouverture de notre propre vie, de notre histoire, de notre terre sur ailleurs. Il faut accepter d'ouvrir notre cœur à une dimension nouvelle que nous ne connaissons pas, dont nous n'avons pas l'habitude, que nous ne pou­vons pas mesurer et sur laquelle nous ne pouvons pas mettre la main, c'est cela la Foi. La Foi n'est ni une facilité, ni une consolation, ni une idéologie, encore moins une explication, mais la Foi se situe à un autre niveau, c'est ailleurs, accepter d'être déraciné et exilé hors de notre vie et de nos commodités, pour aller plus loin.

Quel est donc ce "plus loin" qui a terrorisé ces femmes, leur a fait si peur qu'elles n'osaient même pas en parler ? Ce "plus loin", il a un nom, et ce nom, si nous savions son sens, si nous expérimentions un petit peu dans notre vie son existence, ce nom, s'il nous est révélé, nous ne pourrions pas nous aussi ne pas avoir peur et être invités à sortir de nous-mêmes. Ce nom, c'est l'Amour, c'est l'Amour infini de Dieu, l'Amour qui nous appelle. C'est l'Amour incompréhensible de la tendresse de Dieu qui nous attire et nous aspire, qui a attiré, appelé, aspiré nos prédécesseurs, tous ceux que nous avons aimés, qui sont déjà morts avant nous et qui sont entrés dans l'Amour. Cet Amour, nous l'avons un petit peu expérimenté, nous l'avons effleuré dans notre vie quand à certains moments il nous a été fait la grâce d'aimer. Et si nous avons vraiment aimé, c'est comme un immense univers sans limite qui s'est ouvert devant nous, nous appelant, nous aspirant plus loin, toujours plus loin. L'Amour que nous avons ex­périmenté était seulement l'apprentissage, l'ébauche, l'introduction, la pré-libation de la plénitude de l'Amour de Dieu dans lequel Il nous appelle.

Frères et sœurs, nous nous faisons souvent de notre au-delà, de notre vie future, une vue un peu idyllique, simplifiée, comme s'il s'agissait de voir tous nos désirs comblés, tous nos besoins assouvis, comme s'il s'agissait d'un Paradis au sens d'une sorte de grande "garden-party" très heureuse et agréable, mais il ne s'agit pas de cela. Le Paradis auquel Dieu nous invite c'est l'Amour, l'absolue donation de nous-mê­mes sans rien garder pour nous. Ceux qui nous ont précédés dans l'Amour de Dieu, et le Christ d'abord, dans son tombeau et dans sa Résurrection, sont entrés dans le don total et absolu qui est la Vie éternelle de Dieu offerte par Dieu et à laquelle Il nous invite.

Frères et sœurs, si nous sommes là ce soir, ce n'est pas pour nous assurer un avenir douillet et confortable, ou pour obtenir comme on le dit parfois la consolation de la Foi devant la difficulté de mourir et de quitter ce monde. Il faudra quitter ce monde, il nous faudra tout quitter, nous quitter nous-mêmes en donnant tout, c'est à cela que Dieu nous invite, et si le passage de la mort nous apparaît si difficile c'est pré­cisément non pas parce qu'il débouche sur une résur­rection où l'on récupérerait tout ce qu'on a donné, mais bien plutôt parce que cette résurrection prolonge la brèche même de la mort vers une donation éter­nelle, sans fin. Tout donner, c'est cela que Dieu nous propose, c'est cela qu'Il a réalisé et c'est à cela qu'Il nous invite. Peut-être devrait-il y avoir dans notre cœur une certaine crainte devant la mort et la résur­rection ? Peut-être devrions-nous dire que nous ne sommes pas tout à fait prêts à entrer dans cet Amour sans limites ? C'est d'ailleurs pour cette raison que l'Église enseigne, avec la miséricorde de Dieu, qu'il y a un Purgatoire nous permettant de finir notre appren­tissage de l'Amour, parce que vous et moi, nous sommes bien conscients que nous ne sommes pas tout à fait "à niveau". Dans la résurrection, il faut accepter de nous donner, de nous abandonner, de nous quitter, c'est un exode, un exil, un départ, un voyage, un commencement, une aventure, un recommencement, une création nouvelle.

Voilà ce que Dieu nous propose, frères et sœurs. En cette nuit de Pâques, devant le Christ mort et ressuscité, avec les saintes femmes, nous nous ap­prochons de ce tombeau vide et nous disons : "Sei­gneur Jésus, donne-moi le courage et la force, la per­sévérance, l'amour pour aller avec Toi, plus loin."

 

 

AMEN