CÉLÉBRER LA RÉSURRECTION AU CŒUR DE LA MORT HUMAINE
Gn 1, 1-2,2 ; Ex 14, 15-15, 1 ; Ez 37,1-14 ; Rm 6, 3-11 ; Mt 28, 1-10
Vigile pascale - année A (4 avril 1999)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
Ici nous chantons, nous nous réjouissons, nous sommes heureux d'accueillir ces nouveau-nés dans l'Église. Mais dans notre Europe, notre vieille Europe, on se bat et l'on se hait jusqu'à l'horreur. Ici nous chantons l'amour, nous chantons la paix, nous chantons : "Gloire à Dieu au plus haut des cieux", mais ce n'est pas vrai : à deux heures d'avion d'ici, c'est la haine, c'est la haine raciale, et la sinistre "purification ethnique". Alors, nous nous sentons bien ici, rassemblés dans notre petit cocon, le cœur réchauffé par la lumière des cierges, heureux d'accueillir de nouveaux frères dans l'Église, mais en réalité ne somme-nous pas en train de nous bercer d'illusions ? Dans le monde actuel, règnent la concurrence, la violence et la mort, allons nous continuer, imperturbables, la tradition de "l'opium du peuple" ? Est-ce que la liturgie de Saint Jean de Malte a remplacé les promesses de la vie éternelle par des chants, de la musique et par tout ce qui fait "beau" et "joli".
Retour au cœur du problème : la résurrection, qu'est ce que c'est ? Que signifie aujourd'hui célébrer le Christ ressuscité, quand on voit la mort à longueur de soirées devant la télévision ? Que signifie aujourd'hui la vie éternelle quand on voit des enfants qui sont perdus, arrachés à leur mère dans le chaos et la terreur et la panique de l'exil ? Des enfants qui n'auront peut-être pas leur "compte" de vie humaine. Alors, on se console à bon compte, on se fabrique des petits paradis qui ne sont même pas artificiels, parce que ce serait trop hard, mais des petits paradis très doux avec de la piété soft.
Frères et sœurs, je rêve ou quoi ? Pourquoi sommes-nous ici en cette nuit ? Nous le savons, nous le croyons, mais nous ne savons pas très bien comment le dire. Nous avons, chevillée au cœur et au corps ce qu'on appelle une espérance. Plus ou moins bien enracinée, car chacun suit le chemin qu'il peut, un obscur et laborieux chemin de foi ... Et puisque comme cette foi et cette espérance ont beaucoup d'importance pour nous, nous sommes là, venus ce soir, pour entourer ceux et celles qui commencent avec nous ce chemin de la foi. Et, en vérité, je suis fier et heureux que nous soyons si nombreux à entourer ces nouveaux baptisés, signes de la vitalité et du bonheur de croire au Christ.
Mais encore si ce soir, notre seule raison d'être se limitait à essayer de nous doper le moral à coups de liturgie, pour essayer de tenir dans la vie, comme on l'entend parfois : "si je n'avais pas la religion, je ne sais pas où j'en serais", nous serions alors dans une situation fort critiquable et vis-à-vis de laquelle nous devons réagir en toute clarté.
Nous proclamons : "Christ est ressuscité des morts". Nous nous trompons facilement sur cette affaire, nous l'interprétons en pensant qu'il est le seul à être revenu de cet endroit sinistre et mal famé que les anciens nommaient le shéol, le Tartare, l'enfer ou l'Hadès, selon la dénomination que lui donnaient les diverses traditions religieuses. Ou encore, nous affirmons que le Christ a vaincu la mort, mais cela voudrait-il dire simplement que nous considérons qu'il est le seul à avoir regardé la mort en face avec courage et qui l'a acceptée volontairement et librement ? Mais il y a beaucoup d'autres hommes qui ont su le faire. Où sont nos idoles ? Où sont nos références ? En vérité, si nous nous contentions de dire ce soir : "Le Christ a vaincu la mort" tout simplement parce qu'II est allé au-devant de la mort, ce serait une manière de le ramener au sort de tout homme qui doit de toute façon y aller aussi, bon gré, mal gré. Peut-être le Christ, y est-il allé plus jeune, avec plus de courage et dans une liberté plus maîtresse d'elle-même, mais finalement, le résultat est le même. Et donc si nous étions simplement là ce soir pour célébrer le courage d'un homme face à la mort, nous risquerions une fois encore de nous tromper d'adresse. La question reste entière : pourquoi sommes-nous là ?
Quand les premiers chrétiens disaient que Jésus était ressuscité des morts, ils voulaient dire non seulement le fait irréfutable que nous célébrions hier dans la liturgie du Vendredi Saint, que le Christ avait fait face humainement à sa mort humaine. La plupart du temps nous sommes tentés de nous contenter de cette seule affirmation comme si la phrase "Christ est ressuscité des morts" voulait simplement dire : "Le Christ a eu le courage d'affronter la mort". Oui certes, c'est bien ce que nous avons entendu à travers le récit de la Passion, mais sommes nous quitte avec cela ? Autant le dire tout de suite : "Non". Et si les catéchumènes ont été baptisés ce soir et si nous-mêmes avons été baptisés, ce n'est pas simplement parce que le Christ a affronté la mort humaine, ce n'est pas simplement parce qu'il a, comme nous le disons aujourd'hui, fait l'expérience de la mort ou du face-à-face avec la mort. Nous disons une autre chose qu'il faut prendre au pied de la lettre, sous peine de dénaturer le message de l'évangile : il a vaincu la mort, il s'est relevé des morts. C'est infiniment plus.
Dans l'histoire humaine de notre liberté en face de Dieu, il s'est produit ceci que nous en avons mal usé. Tous, comme le dit saint Paul, nous sommes pécheurs. Il s'agit d'une chose très simple, mais qu'on a beaucoup de mal à comprendre et surtout à accepter : la manière dont Dieu nous avait créés s'est abîmée, s'est détériorée. Ainsi le processus et, si je puis dire, la pente sur laquelle nous glissons sans arrêt, c'est le fait que, de lâcheté en lâcheté, de péché en péché, de faute en faute, d'oubli en oubli, irrémédiablement, nous en arrivons à cet état de décomposition spirituelle de nous-mêmes dont la mort constitue le sceau définitif et apparemment sans issue. Quand nous mourons, nous manifestons les dernières conséquences de notre péché. Or, ce que les premiers chrétiens pensaient lorsqu'ils disaient : "Jésus a vaincu la mort", ne renvoyait pas simplement à 1'expérience d'un face-à-face avec la mort en ce monde-ci, un face-à-face avec la mort de l'homme encore vivant mais ils pensaient et visaient clairement cet état de mort dans lequel on se trouve "de l'autre côté", cet état de dispersion et de délabrement de nous-mêmes, cet anéantissement de notre liberté qui est irrécupérable. Jésus n'a pas simplement fait 1'expérience de la mort en affrontant la mort du côté des hommes vivants, en la voyant venir en face. Mais, de façon infiniment plus radicale et absolue, il a connu 1'état de mort du côté de la mort elle-même. Il n'a donc pas fait semblant de mourir, il est vraiment entré dans la mort, dans l'état de mort. Et cela, parce que l'homme y était entré, parce que l'homme était arrivé à ce point de décomposition de lui-même et de sa vie et de tous les liens qui l'unissent à Dieu et aux autres, état qui aboutit à cette solitude absolue de la tombe et de la mort.
Et Jésus le Fils de Dieu, innocent et sans péché, a connu cela, Lui, le Fils éternel de Dieu, en qui était la Vie : comme Dieu véritable, il a eu une connaissance de la mort humaine plus intime et plus profonde que n'importe quel autre homme plongé dans la mort. Voilà ce que nous croyons et proclamons en cette nuit : Jésus-Christ, dans son humanité, a connu l'état de mort, c'est-à-dire l'état d'abandon, de déréliction, d'oubli en face de Dieu, en face des autres, ce que la mort anéantit et détruit en nous, il l'a connu dans son intégralité. Or, il est allé en tête de ce processus de mort, il est allé jusqu'au bout de la mort, avec comme seul but de faire de la mort l'inverse de la mort, pour en faire la vie, une vie nouvelle, sa vie divine à lui, ce que nous appelons la vie éternelle.
Quand nous avons baptisé tout à l'heure les catéchumènes, nous avons manifesté par le signe de l'eau que dans ce processus de mort qui était en œuvre en eux, comme d'ailleurs, hélas, il l'est encore souvent en nous, le Christ venait, par sa mort et sa Résurrection, venait s'implanter au cœur même de ce qui mourait en eux et à partir de cela, de les faire revivre, de les faire ressusciter. Désormais tout ce que leur liberté, ce que notre liberté comportait de pouvoir autodestructeur, de capacité d'auto délabrement, le Christ vient le réinvestir de sa puissance de vie que nous appelons le salut : parce qu'il a connu la mort jusqu'au bout, parce qu'il a accepté d'être définitivement investi comme chef de l'humanité en acceptant d'éprouver jusqu'au bout ce que l'homme pouvait subir dans la destruction et les ravages de la mort.
Frères, je vous l'assure en cette nuit au nom de l'Église, nous ne rêvons pas ce soir, nous ne nous berçons pas d'illusions, nous croyons simplement, mais c'est terrible d'oser dire cela, nous croyons simplement que partout où règne d'une façon ou d'une autre la mort, le Christ vient précisément y mourir et y ressusciter pour ressusciter l'homme. C'est un peu fou et provocant de le dire de cette façon, mais le Christ en cette nuit ressuscite dans le cœur, dans la vie et la mort de ceux qui, à 2500 kilomètres d'ici, sont victimes de la guerre et de la haine. C'est fou, mais c'est vrai, sinon, nous n'aurions aucune raison d'être ici, ou, pire encore, nous n'aurions que de mauvaises raisons.
Le Christ, en entrant dans la mort, est capable de renouer le lien de chaque homme avec Dieu, là où précisément, normalement tout est perdu. Le Christ est ressuscité des morts, il ressuscite de nos morts et il nous fait, avec lui, ressusciter de nos morts. Ayant lui-même parcouru le chemin jusqu'au bout, jusqu'au tréfonds de la mort, Il est capable à ce moment-là de nous reprendre là où nous nous étions perdus. L'expérience chrétienne, ce n'est pas d'échapper à la mort, nous ne sommes pas des rescapés du Titanic : trop de chrétiens imaginent volontiers leur religion comme le moyen de s'en sortir dans le naufrage de ce monde. Nous ne sommes pas des rescapés du naufrage du monde : il est trop évident que nous aussi, nous coulons, nous mourons comme tout le monde. Mais nous croyons que celui qui a dit : "Je suis la Vie" a accepté d'aller jusqu'au bout de l'aventure humaine, jusque dans le naufrage commun de l'humanité pour que là même où normalement nous éprouvons la plus grande solitude et le plus grand abandon, il renoue tous les liens de communion avec Dieu.
Le plus paradoxal de ce que nous célébrons et confessons en cette nuit de la Résurrection, c'est le fait que le Christ côtoie, par le mystère de sa Résurrection, les pires horreurs du monde. C'est ce que j'aime tant dans le tableau de Finsonius où le Ressuscité semble présider notre assemblée : vous voyez la figure centrale du Christ vêtu de blancheur éclatante, et tout autour de lui, dans une proximité surprenante, ce n'est que la violence des soldats, ce sont les armes, les reflets des casques et des cuirasses, dans une obscurité énigmatique et dangereuse. Le Christ ressuscité est infiniment proche du mal, de la violence et de la mort. La Résurrection c'est la proximité de la Vie de Dieu dans nos morts, dans notre mort.
Christ est ressuscité des morts, Christ nous fait ressusciter de notre mort, Christ est vraiment vivant pour que nous soyons des vivants, pour que nous retrouvions la communion avec le Père au cœur même de la violence, au cœur même de la mort, au cœur même de notre péché, Christ est vivant, vraiment ressuscité des morts et de la mort.
ALLÉLUIA !