SUR UN TABLEAU DE FINSONIUS : LE VETEMENT BLANC DU RESSUSCITÉ
Gn 1, 1-2,2 ; Ex 14, 15-15, 1 ; Ez 37,1-14 ; Rm 6, 3-11 ; Mc 16, 1-8
Vigile pascale - année B (30 mars 1997)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Finsonius : La Résurrection
Car ce que nous avons vu ce soir, par la célébration du baptême de ces cinq jeunes, nous avons "vu" la Résurrection du Christ. Et chaque fois que nous célébrons, que nous participons à la célébration d'un baptême, nous contemplons une nouvelle fois, mais ce soir plus encore que jamais ce moment mystérieux de la Résurrection, comme si le mystère même de la Résurrection de Jésus Lui-même était tellement intime, secret, caché à l'origine que nous ne pouvons en pressentir que le reflet dans notre propre résurrection et dans notre propre appel à la vie dans le baptême, car ce que nous célébrons ce soir, c'est le commencement des commencements.
Vous le savez, nous sommes tous hantés, d'une manière ou d'une autre, par la question de savoir d'où nous venons. On trouve les réponses les plus farfelues, les plus simplistes, les plus prétentieuses. En réalité, aucun d'entre nous n'a été le témoin de son éveil à la vie biologique ou à la vie psychique, même si nous expérimentons ou nous pouvons expliquer par des théories biologiques le moment où un être humain arrive à la vie par la fécondation, même si nous essayons de nous représenter ce moment merveilleux et mystérieux dans lequel nous avons été voulus, aimés et que nous avons reçu la vie. Tout cela ne nous permet pas de savoir ce qu'est ce mystérieux surgissement à la vie, nous ne le savons pas, c'est un secret, comme le dit le psaume 138 : "Tu m'as tissé, Tu m'as façonné dans le sein de ma mère", et aussitôt après il s'exclame : "quelle merveille je suis !" Ce n'est pas de la vanité, c'est l'émerveillement devant le fait que chaque homme est un vivant, ce qui devrait éveiller à chaque fois la surprise et l'étonnement. Aucun d'entre nous n'est contemporain de son propre commencement à la vie, personne ne sait ni ce qu'est le fait d'être engendré, ni celui d'être né et mis au monde, car nous n en avons aucun souvenir, comme si notre regard ne pouvait pas accepter, voir en face cette réalité du surgissement de chacun de nous à la vie. Et pourtant, frères et sœurs, il ne s'agit ici que le la vie simplement humaine, la vie "normale", la vie de tout le monde, celle que nous partageons tous, par notre appartenance à la condition humaine. Nous sommes tous heureux de vivre, je l'espère, du moins un soir comme celui-ci. Mais nous ne savons rien de la source de ce bonheur.
Imaginez-vous que Dieu a voulu que nous renaissions. Pas simplement à cause du péché, certes bien sûr à cause du péché, mais quand il a voulu nous faire entrer dans la communion avec lui, il a voulu qu'il y ait un moment, un temps où, sur la base de cette vie physique, charnelle reçue de nos parents, il nous offre de venir à la vie en lui, avec lui, par lui. C'est donc bien une nouvelle naissance, c'est un commencement absolu, c'est le commencement d'une vie nouvelle dans la vie. On ne peut pas dire que la vie recommence, mais qu'il y a un commencement absolument nouveau, inouï, inédit. Si nous étions vraiment chrétiens, si nous avions vraiment la foi, nous perdrions la tête à penser cela. Comment peut-on recevoir une vie qui soit un commencement absolu, alors que nous sommes déjà engagés dans le flux de la vie ?
La réponse est simple, même s'il est bien difficile d'en saisir toute la portée, Dieu veut lui-même être le commencement absolu de notre vie avec Lui et pour Lui. Et si nous avons baptisé ces les jeunes ce soir, c'est uniquement pour cela. Et si nous avons été baptisés nous-mêmes, c'est uniquement pour cela, parce que Dieu a voulu être, par son Fils Jésus Christ, le commencement absolu d'une nouvelle existence pour chacun d'entre nous. Autrement dit, chaque fois que nous célébrons un baptême, nous entrons dans ce mystère de l'origine. Comment Dieu a-t-Il pu vouloir nous faire surgir à nouveau à une Vie qui dépasse infiniment nos possibilités humaines ? Toute vie est un don, toute vie, la vie humaine d'abord, la vie de Dieu ensuite, sont toujours un don, et le don est sans doute la réalité ou le geste le plus inexplicable, le plus gratuit, le plus mystérieux et le plus merveilleux.
Pourquoi j'existe ? Nous n'en savons rien. Pourquoi je suis aimé de Dieu et que ce soir j'ai reçu son Amour ? On pourra donner des milliers d'explications, aucune ne touchera le cœur du problème, pourquoi ce soir sommes-nous ici comme une communauté de croyants, comme une communion de croyants qui savent, de cette certitude que nous appelons la foi, que Dieu a voulu être en tous le surgissement absolu de cette Vie nouvelle qu'il est lui-même ?
Nous ne le dirons jamais qu'à travers des images, nous ne pouvons le dire que de cette façon parce que nous n'avons pas de regard pour voir de telles réalités, pas plus que nous ne sommes les contemporains du surgissement de notre propre existence humaine, en fait, même si, ce soir, nous "voyons" des jeunes parmi nous naître à la Vie divine, nous ne voyons pas ce mystérieux surgissement dans leur cœur de la Présence du Christ ressuscité. Et pourtant c'est vrai, c'est la seule réalité, c'est la seule chose que nous croyons. Comme chrétiens, nous croyons que Dieu est capable, dans n'importe quelle vie d'homme, le plus pécheur soit-il, le plus désespéré soit-il, le plus abandonné soit-il, Dieu est capable donc de devenir un commencement absolu dans sa vie.
Si ce soir, en ressortant de cette église, nous ne remportions dans notre cœur que cela ? Dieu peut être un commencement dans ma vie, alors que maintenant, nous vivons dans une lassitude extraordinaire, lassitude de la peur, lassitude d'usure pour en avoir trop vu, une société blasée, une histoire, un siècle qui en a trop vu, qui est las de tout et qui ne croit plus au commencement. Vous n'allez pas me faire croire que le début du troisième millénaire va tout changer. Et pourtant, comme le dit encore la parole du psaume : "Voici aujourd'hui je commence". C'est cela que Dieu veut nous faire entendre ce soir : "aujourd'hui, moi, ton Seigneur, commence avec toi". Pour le Christ, ressusciter, c'est ressusciter pour nous, en nous, avec nous. Il n'est pas ressuscité pour lui, il n'y avait, pour ainsi dire, aucun intérêt, Il est ressuscité « pour nous, les hommes et pour notre salut », Il est ressuscité pour être un commencement dans nos vies, pour qu'il y ait un commencement dans nos vies, en nous qui, à cause du péché, ne croyons plus au commencement, ne croyons plus au surgissement, nous qui, avec Qohélet, avons tendance à rabâcher : "il n y a rien de nouveau sous le soleil", et Dieu sait pourtant qu'il est beau ce soleil!
Or, il y a de nouveau tous les jours que Dieu ressuscite dans son peuple, dans nos cœurs, dans nos vies. Comme je vous le disais tout à l'heure, on ne peut le dire que par des images. Nous avons le bonheur unique de posséder une image de ce mystère. Bonheur unique, car auparavant, il y avait deux endroits au monde où l'on avait ce bonheur, mais maintenant il n'y en a plus qu'un, ici à Saint Jean de Malte, je veux parler de cette image de la Résurrection, celle que vous voyez ici sur le mur du fond de l'église, ce tableau que nous sommes si heureux d'avoir retrouvé après de longues péripéties de "nettoyage". Cette image, c'est l'image de la Résurrection du Christ, peinte par un artiste qui est passé ici vers les années 1610, un certain Finsonius, à qui l'on a demandé de peindre la Résurrection du Christ, il s'est inspiré d'un autre grand maître que vous connaissez tous : Le Caravage qui avait imaginé lui-même et peint cette même image de la Résurrection, pour une église de la ville de Naples. Malheureusement, à la suite d'un tremblement de terre en 1805, l'original du Caravage a disparu, il a été brûlé. Il ne nous reste donc à Saint Jean de Malte la seule et unique image qui est un tableau que je considère, et je ne me place pas simplement ici du point de vue de l'histoire de la peinture, mais du point de vue de sa signification spirituelle et théologique comme un chef d'œuvre absolument unique. Et c'est pourquoi nous éprouvons tant de joie, au moment où, petit à petit, l'église s'éclairant à la lueur de nos cierges, nous voyons surgir face à nous ce corps mystérieux de Jésus ressuscité.
Or, à l'époque, quand il a été peint par Finsonius, je ne sais pas ce que les Aixois en pensaient quand ils venaient à saint Jean de Malte, mais il est connu que quelques années auparavant, à Naples, le tableau presque identique du Caravage choquait beaucoup les fidèles et les amateurs de peinture religieuse, on trouvait que cette Résurrection n'avait pas été peinte d'une façon qui convenait aux canons esthétiques et religieux de l'époque. On avait l'habitude de voir un Christ ressuscité d'abord dans un mouvement ascendant vers le ciel, on avait aussi l'habitude de voir le Christ ressuscité, éclaboussant de lumière. On avait aussi l'habitude de voir le Christ ressuscité comme une sorte d'athlète sorti de je ne sais quel atelier de Phidias ou des fresques de Michel-Ange. Or, dans ce tableau, on ne peut pas dire que ce soit un personnage qui aurait fait beaucoup de séances de musculation dans un gymnase. En fait ce tableau choquait parce qu'il n'évoquait pas exactement ce qu'on pensait de la Résurrection. Mais pourtant, regardez-le, ce Christ ressuscité, il ne s'en va pas au ciel, il vient vers nous. Il ne lève pas les bras au ciel, il les ouvre pour nous accueillir, la lumière n'est pas autour de lui, il est Lui-même la lumière qui est devenue identique à son vêtement. Et ce vêtement ...
Frères et sœurs, y avez-vous pensé lorsque, tout à l'heure nous avons revêtu les cinq jeunes de leur vêtement de baptême, nous leur avons chanté : "Vous tous qui avez été baptisés en Christ, vous avez revêtu le Christ". C'est vrai, c'est pour cela que ces nouveaux-baptisés sont vêtus de blanc, ils ont vraiment revêtu le Christ. Mais j'ajouterais aussitôt : "Le Christ les a revêtus, le Christ nous a revêtus". Le vêtement blanc que porte le Christ, c'est l'Église et la résurrection, c'est le moment où le Christ s'est revêtu de l'Église, c'est le moment où le Christ s'est revêtu de chacun de nous. Enfin, il vient face à nous, au-devant de nous, il ne s'en va pas, il ouvre les bras parce qu'il veut nous accueillir, il veut nous étreindre, il veut nous embrasser. Il dit à Marie Madeleine : "Ne me touche pas, c'est moi qui désormais peux te saisir et te conduire dans mon Royaume".
Voilà l'image de la Résurrection qui nous est proposée à nous ce soir. Nous sommes le vêtement du Christ, nous sommes cette tache de blancheur resplendissante, presque surréaliste, presque irréelle, et qui pourtant est bien réelle, car c'est notre chair et notre sang ressuscités, c'est notre commencement. Voilà notre origine. Notre origine, c'est ce vêtement blanc qui fait corps avec le corps du Christ ressuscité, notre origine, c'est sa Résurrection. Le Christ qui instaure, qui fonde un commencement nouveau, sa Vie pour la mort, là où c'est la fin, là où tout est usé, tout est fichu, tout est foutu. Et le Christ prend un commencement nouveau pour que nous devenions avec Lui, en Lui et par Lui commencement de Vie, Vie avec Lui, Vie en Lui, Vie pour le monde, Vie pour notre bonheur, Vie pour les autres, Vie pour ceux qu'on aime, Vie pour ceux qui ne nous aiment pas, Vie pour tout le monde, Vie pour le monde entier dans le cœur et dans la chair du Christ.
AMEN ALLÉLUIA !
(Suite à une " restauration " dans les années 1974-1975, ce magnifique tableau comme une bonne centaine d'autres peintures provençales avait été contaminé par un parasite vivant dans la farine (stegobium paicœum) qui servait à ré-encoller les toiles. Quinze ans plus tard, on a entrepris leur sauvetage. Certains sont dans un tel état qu'ils n'ont pas pu être réinstallés dans leur site d'exposition, les travaux de restaurations dépassant de beaucoup les possibilités financières des services de "conservation" du patrimoine.)