LE DIEU DE LA NUIT
Gn 1, 1-2,2 ; Ex 14, 15-15, 1 ; Ez 37,1-14 ; Rm 6, 3-11 ; Mt 28, 1-10
Vigile pascale - année A (7 avril 1996)
Homélie du Frère Bernard MAITTE
Quand Il crée, tout semble sortir du chaos et de la nuit. Et sa Parole fait sortir et jaillir la lumière qu'Il s'empresse de séparer de la nuit. C'est la première réalité qu'Il crée. Puis la nuit et le jour alternent jusqu'au septième jour, le jour du repos, le jour où Dieu prend son repos, comme son sommeil dans la nuit.
C'est la première lecture de la Vigile pascale, c'est-à-dire de la veille que nous venons de vivre. La deuxième lecture nous introduit dans la nuit Dieu a sauvé son peuple, Il a mis une nuée lumineuse en plein cœur de la nuit. Il fait quitter au peuple juif la terre d'esclavage, la terre d'Egypte, Il le conduit dans la nuit. C'est la plus grande action que Dieu ait faite après la Création, de faire vivre à tout un peuple un passage, une Pâque dans la nuit.
Et puis de nombreuses fois, dans la Bible, on nous parle de Dieu comme celui qui se révèle la nuit avec Jacob, Israël combat dans la nuit. C'est celui qui donne son Nom. Tout se passe toujours comme si Dieu voulait se servir de la nuit pour révéler quelque chose de profond. Pensons au buisson ardent. Il fera la même chose encore et encore, pour d'autres épisodes, pour d'autres histoires. Et même si elles ne se passent pas dans la nuit, certaines rencontres deviennent pour le peuple d'Israël comme des témoignages effectués dans la nuit de l'Esprit.
Pensons à l'exil qui est une véritable nuit pour le peuple juif. Dieu travaille, se révèle et se dit dans la nuit. Jusqu'au jour ou petit enfant dans la crèche, les bergers apprennent dans la nuit la nouvelle par les anges, une lumière est née. Jusqu'à la nuit de Pâques, notre vigile pascale, cœur de l'histoire du salut tourne nos regards vers la Résurrection, la Résurrection de Jésus, vrai Dieu et vrai homme, qui se passe là aussi la nuit. Là encore qui peut témoigner de la Résurrection ? ce moment, cet entre-deux qui nous échappe complètement.
Le Seigneur Jésus, sa Résurrection, c'est lorsqu'Il ouvre les yeux après sa mort et qu'Il est dans un tombeau dans le noir, au cœur même de la nuit. J'aurais aimé personnellement saisir ce premier regard du Christ dans le monde de la Résurrection qui est le nôtre. Et ce regard du Christ dans la nuit nous échappe, c'est pourtant le cœur de notre foi. C'est un véritable mystère auquel le Dieu de la nuit nous introduit, mystère d'un silence : quand le Christ est mort sur la croix, tout s'est tu. Il y eut un grand silence. Il y a aussi le mystère du repos, de ce sommeil dans la mort qui est caractéristique de tous les hommes et Jésus Christ connaît cette mort et Il vit profondément, même si c'est paradoxal, cette mort. Il est mis dans un tombeau. C'est le mystère, après celui du silence, après celui du repos, celui d'un tombeau vide que des femmes vont retrouver. C'est le mystère de l'absence, c'est le mystère du vide. Pourquoi Dieu dans la nuit? pourquoi Dieu ressuscitant ne nous laisse que des signes très obscurs ? un silence, un repos, une absence.
Frères et sœurs, peut-être qu'il nous faut prendre les choses autrement. Et si Dieu n'était pas tant présent à nous-mêmes, aux êtres, au monde, que lorsqu'Il nous laisse la place. Et si Dieu n'était pas aussi vivant que lorsqu'Il se fait absent. Et si Dieu n'était pas Celui qui se révèle vraiment dans la Nuit ? Qui ressuscite parce qu'Il est Ressuscité et qu'Il laisse resplendir ce que nous sommes quand nous disons : "nous sommes des vivants". En somme la question que nous pourrions poser, c'est si le mystère même de notre nuit ne révèle pas, comme en négatif, l'absolue présence de Dieu qui a voulu remplir cette nuit, se révéler et se donner. En somme ne faut-il pas renverser les choses et voir dans le Dieu de la nuit Celui qui est réellement vie et lumière ?
Dieu a commencé par un silence, avant de prononcer sa parole et de créer le monde, c'était le chaos, c'était le silence et la parole de Dieu a créé ce monde. Dieu a accepté qu'Il puisse, dans la mort, vivre le repos, vivre une certaine paix. Et finalement c'est à cela qu'Il conduit les juifs à travers la Mer Rouge vers le repos promis de la terre promise, comme Il s'est Lui-même reposé après toute l'œuvre qu'Il avait faite, que se soit au septième jour de la création et à celui du tombeau. Et Dieu finalement, Celui qui est dans la nuit se retire peu à peu pour laisser place à l'émergence même de la vie, de toute vie. En somme la célébration que nous vivons ce soir, c'est dans la nuit.
Pourquoi dans la nuit ? Imaginez la vigile pascale en plein jour. Cela aurait-il un sens ? On célèbre dans la nuit parce que Dieu aime cette nuit. Il a choisi avec prédilection cette nuit du 6 au 7 avril 96 pour nous dire son amour. C'est le Dieu de la nuit qui se révèle, mais c'est un Dieu qui parce qu'Il a fait silence a laissé la place à nos chants, parce que c'est un Dieu qui s'est reposé, Il a laissé la place à notre agir, parce que c'est un Dieu qui a marqué son absence par le tombeau vide, Il nous laisse la possibilité de le remplir de vie, de corps, de sacrement. Nous avons chanté, nous avons célébré la Résurrection du Christ et nous continuons à le faire parce que Dieu nous laisse la place de le faire.
Dieu nous laisse l'espace d'une nuit pour que, comme dans sa nuit, l'éternité soit marquée. Dieu nous laisse le temps de cette nuit pour que cette vigile pascale ne soit pas la répétition d'une énième vigile pascale, mais soit l'unique veille et vigile de ceux qui attendent le retour du Christ, de ceux qui veillent dans la nuit. Si on attend, c'est que pour l'instant, il n'y a personne. Et pourtant notre vie, notre célébration, notre monde, n'est pas vide, mais il est plein de Dieu. Dieu nous a laissé notre parole. Il nous a laissé notre langue, Il nous a laissé nos chants pour qu'ils disent la présence de Dieu. Dieu nous a laissé toutes nos vies, Il nous a laissé tout ce que nous sommes. Il nous a fait venir ici, certes peut-être pour accompagner un tel ou un tel au baptême, mais plus encore pour nous remplir lui-même de sa vie, mais avec délicatesse, comme sur la pointe des pieds, comme lorsque l'on aime dire des mots d'amour dans la nuit. Le repos de Dieu laisse place à notre agir. Dieu a laissé à la création le soin de s'exprimer, le tombeau vide n'est que le reflet du fait que les fleurs, l'eau, la lumière, le pain, le vin, l'huile puissent nous dire encore plus profondément, sans être un poids, sans être appesantissant, la présence même de Dieu. La nuit laisse place au cierge pascal, le tombeau vide au corps présent du Christ dans les sacrements.
Frères et sœurs, il me semble que nous vivons là un secret particulier, celui du silence que Dieu nous laisse pour que sa Parole retentisse mieux dans notre monde de parole et pour que notre propre parole soit transfigurée en chant de louange Dieu nous appelle au repos et à la paix. Ce n'est pas une excitation, mais c'est vraiment la joie de Dieu qui nous accueille, qui veut être près de nous. Il nous appelle à ce repos et à cette paix parce que, dans notre monde agité, il nous faut retrouver ce visage tendre et paisible de Dieu qui nous promet une descendance aussi nombreuses que les étoiles dans la nuit. Et Dieu s'est retiré du tombeau pour que, comme nous l'avons entendu dans la lecture d'Ezéchiel, nos ossements desséchés, car laissés à nous-mêmes nous ne sommes qu'os et poussière, pour que ces os-là puissent revivre, que des nerfs, que de la chair, que du corps se tissent et se fabriquent encore, c'est-à-dire que sacramentellement, à travers tous les signes de la création, Dieu encore nous donne sa vie, que le sacrement ouvre au monde de la résurrection.
Que conclure ? Frères et sœurs, j'aimerais tout simplement reprendre une phrase qu'une femme m'a dite dans cette église, alors que cette église n'avait pas encore l'allure qu'elle a ce soir, trois jours avant la Pâque, me faisant part finalement de ce qui en elle était blessé, de ce qui avait pu se vivre ici de difficile, mais c'est valable pour toute souffrance, pour toute détresse. Elle m'a dit : "On est là pour la Résurrection".
Frères et sœurs, chacun d'entre vous, vous êtes dans la nuit, chacun d'entre vous, vous connaissez une certaine nuit. Mais c'est cette nuit-là que Dieu aime. C'est cette nuit-là qui prend ce soir visage d'éternité. C'est cette nuit-là que Dieu a choisie pour y inscrire sa lumière et pour cela Il se sert de l'étincelle de notre vie qui n'est pas encore éteinte. Au-delà de toutes nos nuits, Dieu aime particulièrement chacune de nos nuits, comme Il aime particulièrement cette nuit aujourd'hui. On est là pour la Résurrection.
Alors comme un chanteur à la mode un jour le chantait : à tous nos actes manqués, je crois que c'est Jean Jacques Goldman qui disait cela, à tout ce que nous avons raté, nous sommes passés à côté de multiples choses, nous sommes porteurs, c'est vrai, d'angoisse et de stress, nous sommes porteurs de péchés, nous sommes porteurs de mal. Ce n'est pas grave. Ça c'est la nuit, parce que ce qui est important c'est que Christ Ressuscité a choisi la nuit comme un jour Dieu a choisi la nuit pour être désormais pour les hommes, Lumière dans notre monde.
On est là pour la Résurrection. C'est important, pour la vie, pour l'amour, pour notre nuit qui devient plus belle que le jour, car Christ pour nous est Ressuscité.
ALLELUIA