L'ÉVANGILE DE LA VIE RESSUSCITÉE

Gn 1, 1-2,2 ; Ex 14, 15-15, 1 ; Ez 37,1-14 ; Rm 6, 3-11 ; Lc 24, 1-12
Vigile pascale - année C (16 avril 1995)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

Frères et sœurs, l'évangile de la Résurrection vient d'être chanté à l'instant par la voix admi­rable du chantre. Pourtant j'aimerais vous rap­peler qu'il est une heure moins le quart et que nous sommes le 16 Avril 95, en espérant que vous avez pendant un certain temps oublié cette date et cette heure nocturne. Peut-être non ! et peut-être même avez-vous jeté un oeil sur votre montre au cours de cette Vigile pourtant assez courte, relativement courte en vous disant : "Ces frères de Saint Jean de Malte ont raccourci quelque chose", peut-être au contraire avez-vous pensé qu'ils exagèrent comme chaque an­née, que c'est de plus en plus long.

La Vigile Pascale, c'est ce temps-là qu'on dé­veloppe à l'infini et je ne sais pas si vous êtes comme moi, il y a un moment dans la nuit où ce n'est plus ni la nuit ni le jour, c'est un peu hors du temps, comme si pendant un certain temps, on se dégage des contin­gences de ce monde pour goûter quelque peu "l'élixir" du monde à venir.

La Vigile Pascale à part les chantres dont je parlais à l'instant ou le gloria que vous venez d'enten­dre, c'est aussi des choses à peine perceptibles, je parle de la façon dont Audrey sourit lorsqu'elle a les cheveux mouillés, je parle du sérieux de Marc qui affirme avec tant de conviction, du haut de ses trois pieds et sa voix d'homme de demain, sa foi d'aujour­d'hui. Je pourrais parler aussi de Jean-Patrick qui s'est fait casser la figure cet après-midi parce qu'il voulait se faire baptiser et qu'il l'a dit à ses camarades dans la cité où il habite et que cela ne leur a pas tellement plu.

La Vigile Pascale c'est toutes ces attentes, tous ces visages et je vous promets que, au début de cette Vigile, lorsque nos visages étaient illuminés par le cierge, nous étions "magnifiques". Nous étions ce début d'humanité comme illuminé de l'intérieur : c'est qu'il me semblait que votre visage rayonnait comme de l'intérieur et qu'il y avait, comme en chacun de nous, un commencement de résurrection. C'était ma­gnifique de voir ce peuple rentrer dans l'église à la suite du cierge qui brisait le noir, le sombre et la tombe que formait l'église et nous entrions les uns après les autres comme pour ouvrir avec notre lu­mière, comme pour briser la mort dont nous venons de célébrer la mort définitive : la mort de la mort. Car si nous sommes rassemblés en pleine nuit, ce n'est pas pour avoir sommeil demain, mais c'est surtout parce qu'en pleine nuit, comme rassemblés, en attente, nous célébrons la mort de la mort, et une mort définitive. Et la mort de la mort, c'est cette vie vivante qui a com­mencé à luire sur vos visages.

La vie vivante, ce n'est pas comme celle qui est dehors, car la vie dehors, évidemment nous avons l'habitude de celle qui est dehors, mais nous sentons quand nous sommes ici, quand nous sommes rentrés comme en pleine nuit, à quel point la vie de dehors, est touchée par la mort. Et nous avons pris l'habitude de vivre cette vie-là, une vie alourdie. Pendant cette Vigile Pascale, peut-être même que vous vous êtes un peu ennuyés, ce qui est assez bon signe, c'est que toute la vie qui est en vous n'est pas encore totalement ressuscitée. Le jour où vous vivrez la Vigile Pascale des frères de Saint Jean de Malte sans aucun moment d'étourderie, c'est que vous serez ressuscités. Et ce n'est pas encore arrivé ! Voyez, il y a encore une heure de célébration pour ceux qui sont un peu impa­tients de rentrer à la maison. La vie vivante est ici devant nous et c'est pour cela que nous avons du mal à la vivre parce que, rentrant dans cette église, il nous faut trouver, j'allais dire, un pas plus léger, une espèce d'allégresse qui ne nous est pas naturelle parce qu'elle est simplement surnaturelle. La vie de l'extérieur, elle est fondamentalement naturelle, donc gâchée par la mort.

Vous avez écouté comme moi tous ces grands discours de tous ces beaux personnages qui briguent un poste très important en France, dont je tairai tous les noms, surtout le rôle et qui s'amusent, dans un discours qui a l'air d'être celui de la vie, de nous annoncer la vie de demain, en faisant mille et une promesses, avec des grimaces démagogiques et hypocrites, cachant mal qu'ils veulent simplement non pas la vie mais le pouvoir. Et c'est vrai que nous sen­tons, dans la vie que nous avons, combien les discours des hommes sont lourds de sens caché, combien ils ont dû mal à se dégager de la mort qui est derrière, de leurs défauts, de leurs péchés. Et tous les candidats sont égaux sur ce plan-là, c'est-à-dire ils sont, comme vous et moi, des pécheurs. Et c'est vrai que cette mort fondamentalement touche notre vie. Et malheureuse­ment, il nous faut des célébrations comme celle que nous vivons pour sentir le décalage qu'il y a entre l'annonce de la Résurrection et la vie dans laquelle nous vivons. Et il faut que, nous, les chrétiens, nous nous mettions comme en route vers une autre vie, que nous la recevions aujourd'hui en rechargeant nos bat­teries de cette vie vivante, de cette vie de grâce pour que, dans la vie du monde, nous puissions annoncer la Résurrection.

Le pape Jean-Paul II vient d'écrire une ency­clique qui s'appelle : "l'Évangile de la vie". C'est mer­veilleux d'avoir souligné à quel point nous avions perdu le goût de la vraie vie. Il a une intuition que je trouve infiniment prophétique. Nous n'avons pas as­sez de dégoût de la vie dans laquelle nous vivons, nous n'avons pas assez le dégoût de la mort qui nous touche. Et ceci est vrai aujourd'hui, et a toujours été vrai pour tous les temps. Et le chrétien est celui qui doit fondamentalement éprouver comme un dégoût, un goût de cendres dans la bouche, par rapport à la vie qu'il mène en aspirant, en attendant la vie qu'il veut mener. Et nous sommes tous confrontés, à un moment donné de notre vie, à cette mort qui a différents visa­ges, des plus graves aux moins graves, des plus inten­ses aux moins intenses, que ce soit notre propre mé­diocrité, que ce soit les douleurs, les souffrances du monde, il y en a suffisamment pour décrire cette mort. Et ce péché cache mal un désir inavoué qui serait de tuer Dieu, qu'il disparaisse. Car derrière tout péché, il y a non seulement notre propre mort, mais il y a en fait la mort de Dieu.

Vous viendrez me dire : "non je ne souhaite pas la mort de Dieu". Pas directement, mais quelque­fois lorsque nous voulons prendre nos distances avec Dieu, nous souhaitons qu'il disparaisse de notre cons­cience, de notre vision pour pouvoir vivre une espèce d'autonomie personnelle sans Lui, car évidemment lorsque nous nous éloignons de Lui, il nous semble le père fouettard que nous préférerions qu'il soit pour pouvoir mieux le rejeter, alors qu'Il n'est pas ce père fouettard et qu'Il est Celui qui donne la vie. Nous avons, en cette Vigile, à retrouver notre premier amour, notre premier amour de la vie réelle et totale, de la vie qui ne se reçoit que d'ailleurs, de la vie qui se reçoit de Celui qui a donné sa vie pour nous et qui est mort pour nous, qui a accepté de se plier à ce pé­ché qui cachait mal sa volonté de tuer Jésus, la vo­lonté de faire mourir Dieu.

Il y a trois jours, je recevais un jeune de l'aumônerie, qui n'est pas ici ce soir, un jeune de troi­sième, l'âge des mouvements, des transformations. Il me disait en avoir ras le bol de l'aumônerie. Il me disait que la vie qu'il voulait mener, c'était autre chose que celle qu'on annonçait dans l'aumônerie, et je le comprends. Et je l'ai entendu et je ne pouvais pas dire, le retenir, mais j'ai entendu dans ce propos qui est fréquent chez de nombreux adolescents ou même parfois nous-mêmes, adultes, nous le pensons, j'ai entendu qu'il y avait comme un divorce dans sa tête entre la présence de Dieu, l'existence de Dieu, ce que Dieu annonçait et ce qu'il ressentait de sa propre vie. Automatiquement c'est un peu ce qu'on ne peut pas contrôler une espèce de dérapage dans lequel peut-être il faut passer, il faut accepter en soi, mais qui un jour demandera à se réunifier dans une conception peut-être plus large, plus belle, plus grave, plus pro­fonde que celle qu'il a aujourd'hui. Mais c'est vrai qu'à un moment donné et on aurait peut-être encore aussi l'impression qu'il y a une sorte de décalage entre la vie et les aspirations de mon être, mon épanouisse­ment et puis les aspirations dites morales de l'évan­gile. Mais il ne s'agit pas d'aspirations morales, il s'agit d'aspirations à être. Il ne s'agit pas que nous allions mieux et que nous agissions parfaitement, il s'agit que nous puissions être vraiment des vivants de l'évangile.

Si j'avais à décrire un mouvement de chré­tien, premier mouvement de cette symphonie, j'allais dire scherzo, un mouvement un peu vif, prise de conscience de la mort dans le monde, prise de cons­cience du péché et désir de vie. Éloignement de ce monde, je cherche la vie de l'évangile. Premier mou­vement. Beaucoup s'arrêtent là. Et ils deviennent des gens de la"croisade". Ayant découvert que le monde est pourri, ils veulent transformer le monde, alors ils viennent dans les églises, ils endossent une sorte de vie d'emprunt, au truc qui sert l'artificiel et ils retour­nent dans le monde en brandissant l'évangile. Mais il manque le deuxième mouvement qui est le plus im­portant, qui serait pianissimo, andante. Il s'agit de pardonner au monde d'être ce qu'il est.

J'ai en tête l'histoire d'une femme, un fait réel dont un auteur avait tiré un roman que j'ai lu, il y a longtemps, mais que je n'ai pas oublié. Il s'agit d'une femme qui, pendant la dernière guerre mondiale a aimé un homme qui était S.S. et qui avait fait ce qu'ont fait les S.S. Mais elle l'a aimé quand même. Et cet homme a disparu, elle ne l'a jamais retrouvé, mais elle était restée attachée fondamentalement à cet homme et elle a voulu vivre à l'endroit même où cet homme avait sévi. Elle a voulu en quelque sorte pro­longer par l'amour qu'elle avait pour cet homme à qui elle était restée fidèle malgré sa disparition au mal qu'il avait commis. Et pour moi, l'histoire toute simple de cette femme, histoire réelle, c'est l'histoire même de la Résurrection qui prolonge tout ce que nous sommes, non pas qui s'y oppose ou qui l'écrase de son pied en le méprisant, en disant : du haut de l'Évangile, je peux vous dire que vous êtes des pécheurs. Pas du tout, personne n'est en haut, si ce n'est le Christ. Et pour se hisser, Il s'est mis sur une croix !

La façon dont le Christ vient ressusciter ce monde, ce n'est pas en l'écrasant de sa puissance, c'est en s'immergeant à l'intérieur même de ce monde, en prolongeant ce monde dans lequel est mêlé si inextri­cablement et le bien et le mal, et la vie et la mort. Et la Résurrection qui a jailli au matin lorsque ces fem­mes courent en toute hâte, ne sachant pas encore à quoi elles s'attendent et qui découvrent simplement que la mort a été non pas effacée, mais "prolongée". Elles rentrent dans ce tombeau comme est rentré le cierge tout à l'heure dans cette église. Elles rentrent dans ce tombeau et elles découvrent que la mort a un prolongement, que la mort n'est pas le mot final, que la mort n'est pas le dernier mot de la vie humaine et que la mort maintenant s'ouvre sur la vie et que toute mort, chacune de nos morts quotidiennes et notre mort finale désormais ne sera jamais le dernier mot, mais s'ouvrira sur la vie éternelle. Et c'est ce que nous avons inauguré ce soir, c'est ce que nous avons célé­bré ce soir, c'est ce que nous avons proclamé ce soir : que la vie reprend toutes nos vies mortelles, toutes nos morts pour en faire la vie éternelle.

Une autre histoire, une prière exactement qui m'avait semblé aussi si belle et qui était à la fin de l'histoire de cette femme dont je vous parlais à l'ins­tant, que je voudrais vous lire pour terminer ce ser­mon."Seigneur lorsque Tu viendras dans ta gloire, ne Te souviens pas seulement des hommes de bonne volonté, souviens-Toi également des hommes de mauvaise volonté. Ne Te souviens pas alors de leurs cruautés, de leurs sévices et de leurs violences, sou­viens-Toi des fruits que nous avons portés à cause de ce qu'ils ont fait. Souviens-Toi de la patience des uns, du courage des autres, de la camaraderie, de la gran­deur d'âme, de la fidélité qu'ils ont réveillées en nous. Et fais, Seigneur, que les fruits que nous avons portés soient un jour leur rédemption".

Frères et sœurs, Christ est ressuscité pour les hommes de bonne volonté, Christ est ressuscité pour les hommes de mauvaise volonté, Christ est ressuscité pour tous.

 

 

ALLELUIA AMEN