C'EST DANS LA FAIBLESSE QUE SE DÉPLOIE LA PUISSANCE DE MA RÉSURRECTION
Gn 1, 1-2,2 ; Ex 14, 15-15, 1 ; Ez 37,1-14 ; Rm 6, 3-11 ; Mt 28, 1-10
Vigile pascale - année A (11 avril 1993)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
Et en entendant cette voix, j'ai été comme frappé d'une sorte d'illumination vraiment théologique. Et nous avons compris que, si cette voix était si belle, ce n'est pas parce qu'elle était parfaite, ce n'est pas parce qu'elle était sans défaut, car il y a certainement beaucoup de voix ayant plus de charme, plus de douceur, un timbre plus agréable ou plus clair, la voix de Maria Callas a quelque chose de voilé, d'un peu rauque presque, il y a dans sa voix comme une fêlure et nous avons compris que, si cette voix était si belle, c'était parce qu'elle était fragile. C'était la fragilité de cette voix, une fragilité transcendée, qui en faisait la beauté unique, incomparable.
Frères et sœurs et vous, nouveaux baptisés, ce que vous avez vu, ce que vous avez vécu maintenant, ce sont des choses qui, elles non plus, n'ont rien d'extraordinaire. Tout à l'heure c'était une flamme fragile, vacillante au milieu des ténèbres de la nuit, au milieu du vent et de la pluie. C'était cette petite flamme si fragile qui était pour nous le signe de la Résurrection du Christ. Et cette flamme, parce qu'elle se communiquait, remplissait de lumière toute l'église, toute notre assemblée, tous nos cierges, tous nos cœurs. Tout à l'heure, c'était une poignée d'eau, une eau très humble, très ordinaire, que l'on a versé sur votre tête. Et à travers cette eau qui coulait sur vous, cette eau tout humble et toute simple, c'était la grâce de Dieu, l'Esprit Saint, qui prenait possession pour toujours de votre vie. Et tout à l'heure, ce sera un dérisoire morceau de pain, un tout petit peu de vin, et pourtant ce sera le corps même de Dieu, le corps du Christ qui envahira votre propre corps comme une semence de Résurrection. La liturgie, les signes que nous utilisons, s'ils sont grands, s'ils sont profonds, un peu comme la voix de Maria Callas, c'est dans leur fragilité, dans leur pauvreté, leur simplicité.
Le Christ est ressuscité ! Le Christ est ressuscité ! Il est sorti vivant du tombeau. Il est ressuscité dans notre vie, dans la vie de chacun d'entre nous, Il est ressuscité pour l'humanité tout entière, il est ressuscité aujourd'hui et pour toujours, Il nous ressuscite avec Lui dès maintenant et pour les siècles des siècles. Mais cette Résurrection du Christ, c'est une Résurrection humble, fragile. Le Christ qui vient transformer notre vie, transformer la vie du monde, le Christ est ressuscité dans la fragilité d'une chair d'homme. Et, remarquez-le bien, quand les disciples rencontrent le Christ ressuscité, ils ne voient pas un surhomme, ils ne voient pas un être extraordinaire, rayonnant de lumière, éblouissant de sa victoire, ils Le prennent pour le jardinier, pour un bonhomme ordinaire sur la route, un voyageur parmi tant d'autres.
Le Christ ressuscité ne s'impose pas par un éclat extraordinaire, par quelque dimension supérieure. Il est comme tout le monde, même s'Il est autrement et même si on pressent en Lui un mystère, à travers la fragilité même de sa chair ressuscité.
Quand nous parlons de résurrection, frères et sœurs, nous avons facilement dans le cœur et dans l'imagination l'idée de quelque chose d'éblouissant, de merveilleux, quelque chose de surhumain, qui va nous écraser en quelque sorte à terre. Mais est-ce bien cela la résurrection ? Est-ce bien cela la Résurrection du Christ ? notre résurrection ? la résurrection de l'humanité ? est-ce bien cela notre résurrection aujourd'hui ? notre résurrection au dernier jour ?
Il arrive quelquefois qu'on se pose des questions probablement inutiles, et certains se demandent comment nous ressusciterons, quelle allure nous aurons le jour de notre résurrection, à la fin du monde. Alors certains pensent que nous ressusciterons tout jeunes, que nous aurons vingt ans, la splendeur de l'âge. D'autres pensent que nous ressusciterons à la plénitude de notre âge adulte. Il y a même eu certains théologiens qui ont pensé que, la sphère étant le volume le plus parfait puisque tous les points sont équidistants du centre, nous ressusciterions sphériques. Je ne sais pas si vous avez spécialement envie de ressusciter sphériques ou si vous avez envie de ressusciter à l'âge de vingt ans ou si ce problème au fond n'a pas d'intérêt. Mais je voudrais en prendre prétexte à propos de Maria Callas et de sa voix pour partager avec vous une opinion au sujet de cette résurrection.
On dit donc quelquefois : nous ressusciterons dans la plus grande plénitude de nous-mêmes. Je n'en suis pas si sûr. Alors on m'objectera : il faudra donc que ceux qui sont aveugles, boiteux ou malades ressuscitent avec leurs infirmités ! Et pourquoi pas ? Avez-vous remarqué quelquefois, frères et sœurs, comme il en existe sûrement dans vos relations, des personnes qui sont franchement laides, au moins tant qu'on ne les connaît pas bien. Et puis quand on parle avec ces personnes, quand on les connaît mieux, leur intelligence ou leur bonté font que tout à coup, elles nous apparaissent beaucoup plus belles que si leur visage était parfaitement régulier. Il y a dans leur manière d'être, dans leur manière de parler, leur manière de sourire, dans leur manière d'aimer, quelque chose qui transfigure leur visage, et puis, nous ne voyons même plus leur laideur. Et je dirais même que nous finissons par trouver belles ces personnes à cause du rayonnement intérieur qui vient irradier leur visage.
Alors je me dis peut-être ce n'est qu'une opinion parmi beaucoup d'autres, mais vous comprendrez sans doute ce que je veux dire, peut-être que nous ressusciterons avec toute notre expérience d'homme et de femme, avec toutes nos souffrances, nos épreuves, nos infirmités, toutes nos fragilités, mais tout cela transfiguré, transfiguré par l'amour de Dieu. Je pense que, au ciel, nous ne serons pas beaux parce que sans infirmité, mais que nos infirmités elles-mêmes seront devenues belles. Et peut-être est-ce cela le signe de la résurrection ? Le Christ ressuscité ne portait-il pas en sa chair les plaies de ses mains et de son côté ? Et l'Apocalypse, quand elle nous le présente dans la gloire ne dit-elle pas qu'Il est comme un agneau immolé ? Peut-être est-ce cela Blaise, Bérengère, Christelle, Laurence, Camille, Julien, peut-être est-cela Pierre, Emilie, Alain, Joseph, Louis, Kevin, peut-être est-ce cela la Résurrection qui commence à agir.
Ne croyez pas que, parce que votre baptême vous fait dès maintenant participants de la Résurrection du Christ, vous allez être transfigurés, vous allez devenir des surhommes, des êtres exceptionnels. Ne croyez pas que vous allez être plus beaux et plus forts, que vous allez avoir tout à coup en vous une vertu à soulever les montagnes. Vous serez très probablement demain très semblables à ce que vous êtes aujourd'hui. Mais ce qui est né en vous, ce germe de résurrection qui est dans votre cœur qui va, jour après jour, travailler votre être, la fragilité même de votre être, c'est l'amour du Christ ressuscité. Et cet amour peut transfigurer tout ce que vous êtes, toute votre petitesse, toute votre pauvreté, toute votre fragilité. Et de même que la flamme vacillante du cierge pascal s'est répandue travers toute notre communauté, de même la présence très fragile du Christ ressuscité en vous, de la grâce du Christ ressuscité en vous, de l'amour du Christ ressuscité, cette présence en vous va petit à petit se répandre, envahir votre vie jour après jour, si j'ose dire fibre après fibre de votre chair, battement après battement de votre cœur, et peu à peu tout en étant aussi humble, aussi petite, aussi fragile, votre vie va être ensemencée par la Résurrection. Et quand vous ressusciterez au dernier jour, quand nous ressusciterons, frères et sœurs, nous ne serons peut-être pas dotés d'une beauté conforme aux canons de l'esthétique, sans doute notre beauté gardera-t-elle quelque chose d'un peu fragile, vacillant, quelque chose d'un peu fêlé ou voilé, mais ce sera une beauté bien plus profonde, bien plus fondamentale, plus essentielle, une beauté à vous briser le cœur, ce sera l'amour transfigurant de Dieu qui envahira notre cœur, notre âme, notre chair, notre être tout entier pour l'éternité.
Frères et sœurs, ne rêvons pas de devenir un jour comme Cendrillon transformée en princesse, ou bien comme la bête transformée en prince charmant, c'est dans les contes, c'est dans les histoires. Mais dans la vraie vie, dans la vie chrétienne, dans la vie éternelle, dans la vie du Christ ressuscité, les choses n'ont pas cet air de magie. Ce n'est pas un coup de baguette qui va faire de nous un prince charmant ou une princesse éblouissante, nous resterons sans doute des êtres fragiles, comme cette voix si frêle et si puissante, des êtres fragiles, mais dont la fragilité sera, de l'intérieur ensemencée transfigurée, ressuscitée par l'amour.
Frères et sœurs, et vous qui venez d'être baptisés, c'est cela la grâce que ce soir, de la part de Dieu, je vous annonce. C'est cela la grâce que je proclame, que je vous promets si vous êtes fidèles à l'amour. Alors rien de ce que vous êtes ne sera perdu, rien n'aura besoin d'être abandonné, rien ne sera trop petit ou trop fragile pour être négligé, délaissé par la Résurrection du Christ. La Résurrection du Christ s'emparera, elle s'empare déjà de vous dans la totalité de ce que vous êtes, dans la totalité de votre être, dans la moindre de vos actions, dans la plus humble de vos pauvretés. "Ma grâce te suffit car c'est dans la faiblesse que se déploie la puissance de ma Résurrection". Et c'est cela la gloire de Dieu, c'est cela la gloire de l'homme, c'est cela la gloire de Dieu rayonnant dans l'homme.
AMEN