LE CHRIST RESSUSCITÉ NOUS INVITE À LE SUIVRE AU PLUS PROFOND DE NOUS-MÊMES

Gn 1, 1-2,2 ; Ex 14, 15-15, 1 ; Ez 37,1-14 ; Rm 6, 3-11 ; Mc 16, 1-8
Vigile pascale - année B (3 avril 1988)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL


Issoire : Le tombeau vide (Chapiteau du choeur)
Christ est ressuscité, frères et sœurs, c'est ce message qui, depuis les saintes femmes, depuis Marie-Madeleine, les disciples d'Emmaüs, depuis les douze au cénacle et tous ceux qui l'ont vu sur les bords de la mer de Gaulée, c'est ce message qui, depuis tous ceux qui l'ont aimé et qui l'ont vu vivant, retentit à travers les siècles et vient jusqu'à nous.

Le Christ est ressuscité et Il s'est manifesté, les disciples l'ont vu, les femmes l'ont vu, les douze l'ont vu, ils ont été remplis d'effroi, d'incrédulité, de doute, puis peu à peu une douceur infinie s'est faite dans leur cœur : c'était bien Lui. Comme l'a dit saint Jean à Pierre, sur la barque, au milieu du lac, alors que cet homme apparaissait sur le rivage : "C'est le Seigneur". Et les disciples, descendus de la barque, à la rencontre de Jésus, n'osaient pas Lui demander : "Qui es-Tu ?", car dans l'intime de leur cœur ils savaient bien que c'était le Seigneur.

Telle est l'expérience extraordinaire qu'ont vécue les disciples et les saintes femmes en ces jours de Pâques qui sont le fondement de notre foi : ils ont vu celui qu'ils aimaient. Les apparitions du Christ sont une venue du Christ, une rencontre avec le Christ, mais en même temps, remarquez-le, elles sont aussi un départ du Christ, car cette rencontre est fugitive, elle ne dure que quelques instants celui qu'ils ont vu sur le bord du rivage s'éloigne, Pierre le suivant pas à pas, puis le perdant de vue, celui qui est apparu au milieu d'eux dans le cénacle disparaît ensuite comme Il était venu, celui que les saintes femmes ont rencontré les envoie vers les disciples.

Apparition du Christ, apparition fugitive, et puis disparition du Christ. C'est comme si Jésus voulait inviter tous ses disciples, les apôtres, les saintes femmes, et nous aussi qui, près de deux mille ans après, vivons de cette foi au Christ ressuscité, de cette certitude qu'Il est vivant, comme si le Christ voulait nous envoyer, comme tous ses disciples, ailleurs, plus loin, non pas venir s'installer avec nous là où nous sommes, mais nous appeler, nous attirer plus loin que cette terre où nous sommes, non pas pour nous désintéresser de cette terre, mais pour savoir où cette terre nous conduit, quel est le but, le sens, la direction, l'orientation de cette vie qui est la nôtre.

Le Christ apparaît, puis disparaît, nous appelant à sa suite, nous conduisant vers Lui. Mais quel est cet ailleurs où le Christ nous appelle ? Nous disons : c'est le ciel, c'est le paradis, c'est l'autre monde, c'est le monde nouveau. Jésus disait : "Je retourne au Père". Mais où est le ciel ? il ne s'agit pas du ciel où il y a des étoiles, des galaxies il ne s'agit pas de prendre un moyen de communication quelconque pour nous éloigner de la terre afin de traverser les espaces intersidéraux pour aller je ne sais où vers un autre monde. Jésus nous dit : "Je vais vers le Père, Je retourne au Père". Mais où est le Père ?

Frères et sœurs, le Père est partout, Dieu est là, Dieu est en nous. Cet autre monde vers lequel le Christ nous appelle, auquel Il nous invite, vers lequel Il nous conduit, cet autre monde n'est pas à côté, il n'est pas plus loin, à un certain nombre d'années-lumière, il n'est pas quelque part dans l'espace. Cet autre monde, il est au cœur de notre monde, là où Jésus nous invite, c'est au cœur de notre cœur, au cœur de notre vie, au plus profond de nous-mêmes, c'est là qu'est le Père, c'est là qu'est le Christ ressuscité. Quand le Christ ressuscité apparaît, Il ne fait pas un petit détour, un petit chemin pour venir rencontrer ses disciples, Il ne vient pas de quelque part pour rentrer dans la salle du cénacle en traversant les murs, comme on l'imagine parfois. Il y était, mais les disciples ne le voyaient pas.

L'apparition de Jésus, c'est de rendre manifeste, visible, éclatante sa présence, sa présence réelle, déjà réelle là, ici. Il était avec ses disciples, mais ils ne le voyaient pas parce qu'ils étaient seulement de ce monde, de ce monde terrestre, de ce monde lourd, épais, de chair, et Jésus les invitait à un monde neuf, nouveau, le même à l'intérieur de celui-ci, mais transfiguré, renouvelé, ressuscité. Jésus vient pour ressusciter notre monde, pour ressusciter notre vie, pour ressusciter chacun d'entre nous. Ce que nous sommes est déjà plein de la présence du Christ, mais nous ne pouvons pas le voir, nous ne savons pas le voir, parce que nous sommes encore englués dans ce monde terrestre, dans ce monde encore superficiel qui est le nôtre. Et alors l'invitation de Jésus à le suivre, c'est l'invitation à progressivement entrer, non pas dans la profondeur de notre cœur seulement, car cette profondeur est peut-être très relative, mais à entrer dans la profondeur de son cœur à Lui, de son mystère à Lui. Et le cœur de Dieu, et le mystère de Dieu, Il est là au milieu de nous, en nous, parmi nous. Dieu est comme un abîme qui est creusé au milieu de nous, et Il nous attire, Il nous invite toujours plus loin, au cœur de cet abîme, afin de découvrir la vérité de sa présence, la vérité de sa vie, et que notre propre vie soit ainsi, petit à petit, ensemencée d'éternité, transfigurée par sa beauté.

C'est ainsi que, d'événement en événement, de grâce en grâce, et comme le dit saint Paul, de gloire en gloire, mais aussi d'épreuve en épreuve, de mort en mort, jusqu'à notre mort corporelle, nous entrons peu à peu dans ce mystère pour qu'il se révèle pleinement à nous nous le jour où nous ressusciterons et où l'univers entier ressuscitera avec nous. Car si le Christ est ressuscité, ce n'est pas pour être un phénomène extraordinaire, ce n'est pas pour nous donner des preuves de sa puissance, si le Christ est ressuscité, c'est pour être le premier-né des ressuscités, c'est pour façonner en nous notre propre résurrection avec Lui. Nous avons en nous notre être d'éternité qui est en train de mûrir, de grandir.

Et vous qui venez d'être baptisés, vous êtes plongés aujourd'hui par l'eau du baptême dans le mystère de Jésus, dans le mystère de sa présence, dans le mystère de sa lumière. En vous, quelque chose est en train de naître, quelque chose de plus profond que ce que vous vivez consciemment, quelque chose d'éternel naît dans votre cœur, et petit à petit, cette vie nouvelle, cette réalité nouvelle, cet être nouveau qui aujourd'hui est né en vous, va grandir, mûrir, s'approfondir. Si vous êtes attentifs, jour après jour, à cette présence mystérieuse mais très réelle de Dieu en vous, peu à peu les traits de la Résurrection de Jésus se façonneront dans votre cœur, dans votre esprit, dans votre chair. Et alors, vous tous qui avez été baptisés, vous qui avez été baptisés aujourd'hui, vous tous qui avez senti naître en vous cette présence de Dieu, vous allez grandir dans une vie éternelle. La vie éternelle qui est née en vous, va se déployer, va donner toute sa mesure. Et nous tous qui avons été baptisés, il y a bien des années, il y a très longtemps peut-être, nous tous qui, aujourd'hui, voulons faire revivre la grâce de notre baptême, c'est cette certitude qui doit habiter notre cœur : le Christ n'est pas ailleurs, Il est là, en nous, Il est vivant en nous. Nous allons le recevoir tout à l'heure, son corps et son sang pour ensemencer notre corps et notre sang, pour se mêler à notre corps et à notre sang, pour ne faire plus qu'un, pour que nous soyons le Christ vivant en nous, vivant de sa vie de Ressuscité, commençant à ressusciter notre propre être, notre corps, notre cœur, notre esprit, tout ce que nous sommes. En cette nuit de Pâques, c'est notre vie éternelle que nous célébrons dans la foi.

Frères et sœurs, que cette grâce mûrisse en nous cette nuit, qu'elle se répande sur toute notre vie, que le Christ nous appelle à cet ailleurs qui est si proche, à ce monde nouveau qui est au cœur de notre monde, que le Christ nous fasse déjà entrer dans sa Lumière pour que nous soyons prêts à marcher avec Lui jusqu'au bout.

 

AMEN