DE GRAND MATIN, AVANT QUE LE SOLEIL NE SE LÈVE

Gn 1, 1-2,2 ; Ex 14, 15-15, 1 ; Ez 37,1-14 ; Rm 6, 3-11 ; Lc 24, 1-12
Vigile pascale - année C (30 mars 1986)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

Non vraiment, il ne s’agit pas de comprendre. Il s’agit simplement de suivre pas à pas ces femmes qui partent dans la nuit, avant que le jour ne naisse, avant que cette lumière ne monte dans le ciel, en ce moment indécis où les ténèbres et la lumière restent confondus. Il faut simplement que nous suivions pas à pas ces femmes, le cœur enténé­bré tout plein du désespoir et du deuil qui les acca­blent.

Un mystère, qu’est-ce qu'un mystère ? Ce qui nous empêche de comprendre ? Ce qui jette un voile opaque sur la réalité qui se voudrait claire et sans défaut du monde ? ou tout au contraire ce qui nous ouvre à une plénitude, comme un paysage nouveau, comme une invitation au voyage dans le cœur même de Dieu ?

Non, frères et sœurs, il ne s'agit pas de com­prendre, mais de partir avec elles et de marcher à leur suite. En ce grand matin, c'est le ciel qui inonde la terre, la mort de Dieu a entraîné la mort de ce qui devait mourir définitivement, de ce qui n’est pas la vie. Un grand silence s'est imposé au monde, un monde nouveau va naître, un monde fait pour l'homme nouveau puisqu'un homme ressuscité y est entré. Et nous découvrirons comme le monde peut passer des ténèbres à la lumière, et comment dans un silence étonnant, cette lumière émerge de la nuit, plus victorieuse que jamais et pour toujours. Les ténèbres sont encore là, et déjà le matin éclate d'espérance et de promesse. Alors nous serons à la suite des femmes, saisis d’étonnement et de stupeur. Car comment ne pas l'être devant ce qui est le signe du monde nou­veau. La stupeur et l’étonnement sont le seul langage humain qui nous reste devant un tel événement.

Rien n'est comparable à la Résurrection et nous ne pouvons pas en parler en des termes humains. Quelque chose qui nous échappe et qui est un mys­tère, c'est le cœur même de Dieu qui s'ouvre à nous, c'est son dessein, qui depuis tous les temps, était ins­crit dans son cœur.

Oui, frères et sœurs, marchons, il fait encore nuit, mais la lumière pointe déjà à l'aurore, marchons dans ce paradoxe : nous sommes dans la nuit, et pourtant la lumière apparaît à l'horizon. La vie va apparaître, la mort est déjà loin. C’est la seule façon de comprendre la Résurrection que de se laisser me­ner par ce paradoxe permanent : la souffrance est là ainsi que le mal et pourtant nous, chrétiens, portons en notre cœur la plus belle espérance que le monde n'ait jamais connue. Oui, dans le tombeau il n’y a rien, la mort n'est plus.

Ah ! frères et sœurs, voilà le mystère de Dieu, voilà ce mystère depuis longtemps écrit sur la terre et que le ciel, aujourd’hui, a dévoilé pour nous. Il a fallu que les femmes, avec des aromates, partent avant que l'aurore ne se lève, le cœur plein de douleur. Et dans leurs cœurs pleins de douleur pouvait se lever ce germe inouï, incroyable de la Résurrection. Oui, elles pouvaient devenir, elles aussi, germe de Résurrection, car non seulement elles ne peuvent pas comprendre la Résurrection, mais c'est la Résurrection elle-même qui va s'emparer d’elles.

Ce n'est pas nous qui comprenons la Résur­rection, mais c'est elle qui, en s'emparant de nous, nous ouvre les yeux sur le monde nouveau qui vient de surgir du monde ancien. L'ultime transformation a eu lieu sans nous, aucun témoin de ce renversement radical. Aujourd'hui nous est dévoilé le secret du monde, les assisses sont mises à nu. Tout est à com­prendre à partir de la Résurrection, et non pas l'in­verse. Ce n'est plus nous qui interrogeons ce mystère à la façon des hommes, Dieu se livre totalement et dans sa mort, c'est la vie qui surgit : "le monde nou­veau est né". Un monde nouveau ? Qu’est-ce que cela ? que le Christ étant passé par la souffrance et par la mort, que le Christ sur la croix, cloué, flagellé à cause de nos péchés, a ouvert par cette souffrance et cette mort un monde nouveau, un monde de Résurrection, un monde de vie.

Voilà le cœur de Dieu blessé qui nous laisse entrevoir ce qu'il a toujours voulu pour le monde. C'est le ciel qui descend sur la terre. Oui, quel grand matin que ce matin là, quel grand matin de ce jour qui n'a plus de lendemain, quelle lumière extraordinaire qui resplendit et illumine le monde entier. Et chacun de nous ici présent, ayant porté cette lumière, devenons à notre tour germe de Résurrection. Chacun de nos actes, chacun de nos gestes, chacune de nos paroles portent ce trait de Résurrection.

Partout où nous allons, nous transportons avec nous ce germe de la vie nouvelle, et nous deve­nons à la suite du Christ, d'autres Christ portant au monde entier, dans sa vieillesse, et sa douleur, l'assu­rance de sa Résurrection. Un grand matin si calme et si dense de la présence de Dieu, de cette présence qui nous entoure, qui nous étreint, de cette présence qui nous effleure et qui nous restaure dans notre pleine existence, au plein milieu de nous-mêmes.

Encore plus vivants de cette vie qui nous a été donnée, encore plus réels de cette réalisation si lourde de la vie même de Dieu, marchant sur la terre et gran­dissant vers le ciel déjà tout baigné de Dieu qui s'y révèle.

Frères et sœurs goûtez avec moi ce grand ma­tin, comme il est beau, comme cette aurore est longue à venir et comme elle est belle et pleine d’espérance. Comme elle éclatera de joie et d'allégresse. Votre cœur, laissez-le bondir de joie, c’est la Résurrection qui nous assaille, c'est cette joie, cette promesse, cette espérance. Rien de plus ne peut être dit, tout est dit ce jour-là, un jour qui n'en finit pas, un jour qui n'a pas de fin, un jour sans ténèbres. Et pourtant il faut toujours continuer à marcher et le soir retombera. Mais nous savons que petit à petit cette lumière va croître, qu'elle est en chacun de nous comme un germe discret, fragile, nous sommes comme des vases qui la portons comme un trésor. Et pourtant c'est en nous que cette Résurrection est posée. Il n'y a pas d'autre promesse possible.Vous êtes des christs portant la promesse et l'espérance du monde et vous êtes cette lumière.

Frères et sœurs, lorsque le mal reviendra, lorsque la souffrance tombera, lorsque la mort arri­vera à vos portes, rappelez-vous ce grand matin, rap­pelez-vous cette présence et implorez-le de vous as­saillir, de vous envahir, de vous revêtir, car c’est elle qui nous conduit, c'est elle qui nous fait grandir, c'est elle qui nous restaure, c'est elle qui nous rend femmes et hommes, c'est elle qui nous rend dieux, c'est elle qui nous rend christs.

Il nous a ouvert le chemin, afin qu'à partir de ce grand matin, nous connaissions le commencement et la fin, afin qu'à partir de ce lieu-là près du tombeau vide, la mort n'ait plus jamais de prise. Oui, frères et sœurs, vraiment Christ est ressuscité et nous ressusciterons avec Lui.

 

Alléluia ! Alléluia ! AMEN