RESSUSCITÉ D'ENTRE LES MORTS

Gn 1, 1-2,2 ; Ex 14, 15-15, 1 ; Ez 37,1-14 ; Rm 6, 3-11 ; Mc 16, 1-8
Vigile pascale - année B (7 avril 1985)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


Issoire : Les femmes au tombeau

Lorsque les femmes se sont avancées dans le petit matin vers le tombeau et oindre le corps du Seigneur, elles reprenaient la pratique an­tique de la vénération du corps de celui que l'on a aimé. Plus encore que dans notre civilisation moderne le fait de manifester du respect, de l'affection pour le corps de celui qui vient de mourir était un devoir quasi religieux, un devoir des plus fondamentaux, et par conséquent, lorsque ces femmes s'avançaient vers le tombeau, elles espéraient au moins retrouver là le seul point d'accrochage de tout ce qu'elles avaient connu et aimé de Jésus, le Rabbi qu'elles avaient suivi jusqu'à Jérusalem Or, quand elles arrivent au tom­beau, elles ne trouvent rien, il n'y a plus personne. C'est dire que la mort est encore pire que celle qu'elles pressentaient Je ne pense pas que les femmes aient immédiatement imaginé ou pensé par elles-mêmes à une résurrection. Quand saint Jean nous raconte que Marie-Madeleine était en pleurs dans le jardin et qu'elle suppliait le jardinier en disant : "On a enlevé mon Seigneur et je ne sais où on l'a mis", il rapporte sans doute l'une des toutes premières réactions des femmes au tombeau. Jésus a dû mourir à ce moment-là, une seconde fois, dans leur cœur. Ce n'était pas assez de l'avoir vu mourir sous les outrages et les railleries de la populace au moment de la préparation de la fête, mais encore, il leur fallait subir cet affront supplémentaire, le corps avait été dérobé et la sépulture tout simplement profanée.

Mais alors, d'où vient, je vous le demande, qu'à partir d'un constat d'échec aussi radical, aussi profond, d'où vient qu'à partir du moment où il n'y a plus aucune attache au souvenir humain de Jésus-Christ, d'où vient que nous sommes, malgré tout, réunis ici en cette nuit ? Car la question de la Résurrection est d'abord là. En réalité, quand les femmes sont arrivées au tombeau, il n'y avait plus rien, il n'y avait même plus ce cadavre auquel on aurait pu manifester quelque affection ou quelque tendresse, en l'oignant de parfum. Il n'y avait plus rien du tout. D'une certaine manière, les femmes ont été confrontées malgré elles au plus grand silence de Dieu qui s'était jamais manifesté dans l'histoire d'Israël. On ne pouvait même plus interroger Celui-là même qui avait été, pour elles, un des merveilleux témoins de l'amour et de la miséricorde et de la ten­dresse de Dieu, car Il avait purement, totalement, absolument disparu.

Or, cela est à proprement parler incroyable de la vie du croyant : ces femmes ont été saisies par "autre chose". Elles ont constaté à quel point au cours de sa Passion, Jésus avait été réduit à rien. Maintenant par le mystère même de sa Résurrection, Il est totalement réduit à néant nous ne pouvons plus nous appuyer sur rien. D'une certaine manière, Jésus serait l'homme dont il est le plus difficile de montrer historiquement qu'il a existé, puisqu'on n'a même plus les restes de son corps Au cœur de ce silence, de cet effacement total, devant cette disparition et cette absence de Dieu, il se passe pourtant quelque chose. Car la Résurrection n'est pas une idée que les hommes auraient pu inventer. Si la Résurrection était simplement une vague "interprétation" basée sur le fait qu'un matin on a trouvé le tombeau vide, une telle interprétation serait pratique ment sans intérêt. Car dans le mystère de la Résurrection tel que les femmes en ont été saisies et tel que ce soir, il est capable de nous rassembler pour veiller dans l'attente du Christ de gloire, dans le mystère de la Résurrection, ce n'est pas une parole humaine, ce n'est pas une compréhension humaine qui se trouve être la source, c'est au contraire le fait que Celui-là même qui n'était plus là, a saisi les femmes au tombeau. Et, à ce moment-là, Il a germé, Il s'est réveillé, Il est ressuscité, non pas seulement du tombeau, mais encore Il a commencé à ressusciter dans le cœur de ces femmes. La Résurrection, c'est ce moment tout à fait saisissant où en apparence Jésus, le Fils de Dieu nous échappe totalement. Pourquoi ? parce qu'Il prend possession de nous et personne ne peut dire : "Jésus est ressuscité", si ce n'est pas le Christ qui ressuscite réellement en lui pour le lui faire proclamer.

Et c'est ce qui s'est passé à ce moment-là. Quand les femmes ont vu l'ange, cet ange était la Pa­role même du Christ qui prenait chair en elles : c'était le message de la Résurrection qui s'enracinait en elles : "Allez dire à ses disciples". Au moment même où le Christ disparaissait totalement, Il envahissait l'uni­vers, Il saisissait d'abord le cœur de ces femmes, puis, Il allait saisir le cœur des disciples, et depuis ce jour-là, Il n a jamais cessé de saisir des cœurs d'hommes et de femmes, parce qu'à partir du moment où nous ne pouvions plus mettre la main sur Lui, c'est Lui qui a posé sa main sur nous. C'est donc cela le cœur même de la Résurrection. Au moment où Il est anéanti aux yeux des hommes, et que d'une certaine manière, à notre regard humain, Il n'existe plus, Il commence à nous faire exister dans une vie nouvelle, dans un nou­veau rapport à Lui. Quand Il passe de ce monde à son Père, Il passe aussi dans le cœur de chacun des croyants. C'est la Pâque du Christ de ce monde au Royaume et c'est la Pâque du Christ qui passe en nous et qui nous saisit pour nous faire passer avec Lui dans le Royaume. Ainsi, cette parole de Résurrection est un véritable défi, défi aux croyants eux-mêmes d'abord, car c'est à proprement parler incroyable, au moment même où le tombeau est vide, voici que frémit dans tout leur être la présence même du Ressuscité, et ce n'est pas une idée, ni un souvenir, ni le fruit d'une imagination humaine. Mais c'est Lui, c'est Lui qui est là et qui commence à habiter dans leurs cœurs.

C'est la loi de l'amour : en tout amour, il n'y a qu'une chose à faire, c'est d'accepter d'être anéanti pour vivre totalement dans le cœur de celui ou de celle qu'on aime Et c'est là que les femmes arrivant au tombeau trouvent le cœur brûlant, le cœur de Dieu vibrant de feu et de tendresse pour l'univers entier. Là, elles sont saisies, là, elles sont brûlées, là, elles sont illuminées et perdent tout contrôle d'elles-mêmes. Elles fuient, elles sont saisies par une force qu'elles ne dominent pas, elles sont terrorisées par cette peur qui n'est pas de la peur devant les autres, mais c'est le fait qu'elles ont été les premières témoins d'une présence de Dieu qu'on ne pouvait pas imaginer humainement, infiniment plus forte et plus profonde que celle qu'el­les avaient pressentie lorsqu'elles étaient aux cotés de Jésus vivant de notre vie humaine et mortelle. A ce moment-là, ce n'est plus elles qui vivent mais c'est le Christ ressuscité qui vit en elles. Et cela ne vient pas d'elles, elles sont saisies et transformées totalement, absolument. C'est le moment de leur baptême, c'est le moment où le Christ n'est plus simplement quelqu'un d'extérieur que nous pourrions observer, cheminant sur les routes de Galilée, où le Christ n'est plus sim­plement ce personnage historique, si intéressant, si novateur soit-Il dans la pensée religieuse de l'huma­nité, c'est le moment où le Christ s'empare du cœur de l'homme et du cœur du monde. C'est sa victoire sur tout homme c'est sa victoire sur notre péché, c'est sa victoire sur notre oubli de Dieu, c'est sa victoire sur notre paresse et notre faiblesse. C'est sa victoire sur notre péché.

Les femmes au tombeau ont été saisies par cette présence du Christ, une présence nouvelle. Le Christ n'était plus à leur disposition, le Christ avait pris possession d'elles Et dès lors dans toutes les ap­paritions du Ressuscité qui vont durer pendant quel­que temps, le Christ ne cessera de s'emparer du cœur de ses disciples pour y implanter cette présence nou­velle.

Olivier, Vanessa, Catherine et Annaïk, ce que vous avez vécu ce soir c'est la réalité même de ce qui vient de nous être proclamé dans l'évangile. C'est la Pâque de Dieu pour vous, une Pâque de chair et de sang où Dieu ressuscité réellement dans sa chair, s'empare de votre chair. C'est une Pâque de lumière dans laquelle le Christ qui est la lumière venue pour éclairer tout homme en ce monde, saisit votre intelli­gence et votre cœuret les illumine de l'intérieur. C'est une Pâque de feu qui va vous brûler tout au long de votre vie et qui va faire germer en vous des fruits de joie et d'allégresse. C'est une Pâque de bonheur c'est une Pâque d'amour, c'est une Pâque de joie, c'est une Pâque de chant et d'allégresse.

Alors, frères et sœurs, avec eux, ce soir, lais­sons nous entraîner dans cette immense farandole qui a commencé avec Marie-Madeleine et les femmes qui allaient au tombeau cette grande farandole de l'huma­nité sauvée qui chante et qui danse car le Christ dans sa Pâque est le Seigneur de la danse, cette grande farandole qui nous conduit au Royaume de Dieu.

Oui, Christ est ressuscité ! Nous n'avons plus besoin d'autre preuve aujourd'hui que celle par la­quelle nous voyons l'Église saisie par son Seigneur, amoureuse et totalement prise par sa présence à l'inté­rieur d'elle-même. Christ est ressuscité, et dans le cœuret dans la chair de tous ces croyants le Seigneur ressuscité qui vient bouleverser le monde. Et même si, en apparence, il ne se passe rien, et même si les tom­beaux sont toujours aussi vides ou toujours aussi pleins qu'importe, la mort est vaincue !

Christ est ressuscité. Une nouvelle présence de Dieu est instaurée au cœur de son Peuple.

Christ est ressuscité et nous ressusciterons avec Lui !

 

ALLELUIA !