LA NAISSANCE SILENCIEUSE DU MONDE NOUVEAU
Gn 1, 1-2,2 ; Ex 14, 15-15, 1 ; Ez 37,1-14 ; Rm 6, 3-11 ; Mt 28, 1-10
Vigile pascale - année A (22 avril 1984)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
"Au milieu de la nuit, un cri s'est fait entendre : voici l'Époux qui vient, venez à sa rencontre". C'est par ces paroles qu'a commencé notre célébration quand, autour du feu nouveau jailli au milieu de la nuit, nous avons commencé de chanter la Résurrection du Christ. "Au milieu de la nuit, un cri s'est fait entendre", ces mots traduisent bien ce surgissement, cette nouveauté radicale, ce renouvellement complet que représente la Résurrection du Christ Jésus.
Pourtant à vrai dire, la Résurrection du Christ n'est pas un cri, elle n'est pas un mystère qui se manifeste avec éclat, c'est un mystère de silence. Et en vérité de parfaitement indicible, indiscernable, au sens propre de ce mot : ce qui ne peut en aucune manière être discerné. Aussi bien les évangiles ne nous racontent-ils pas l'événement de la Résurrection, car événement ne peut pas se raconter.
Vous venez d'entendre l'évangile de saint Matthieu. Il y a eu comme un éclair à travers le ciel, un tremblement de terre, mais ce n'était pas le Christ qui se manifestait dans sa Résurrection, c'était l'ange de Dieu qui descendait pour rouler la pierre. Il ne roulait pas la pierre du tombeau pour que le Christ puisse sortir de ce tombeau, mais seulement pour manifester que le Christ en était déjà sorti, que le Christ n'y était plus. Tremblement de terre, éclairs, lumière, tout cela, c'est la manifestation confiée aux serviteurs, aux anges. Mais le mystère même de la Résurrection du Christ, ce mystère échappe complètement à la vue, à la connaissance des sens.
Nous sommes souvent tentés de penser et de dire, quand le Christ est ressuscité qu'Il a écarté le suaire qui l'enveloppait, qu'Il s'est relevé de la banquette du tombeau où il était allongé qu'Il est sorti du sépulcre. Mais frères et sœurs, quand le Christ est ressuscité, ce n'est pas pour reprendre sa place dans ce monde qui est le nôtre, ce n'est pas pour continuer un supplément de vie au niveau de la terre, au niveau de ce temps et de cet espace terrestres qui sont les nôtres et qui sont un temps et un espace caduc, le temps et l'espace qui définissent ce monde-ci qui est un monde mortel, un monde qui s'use et qui s'en va vieillissant. Non, le Christ ne fait plus partie de notre monde. Quand le Christ est ressuscité, Il quitte notre monde pour retourner au Père. Il nous dit Lui-même : "Je suis sorti du Père et venu dans le monde, maintenant je quitte le monde et je vais au Père". Aussi bien si par extraordinaire, quelqu'un avait pu se trouver dans le tombeau en ce moment béni, en ce moment infiniment secret et merveilleux où le Christ est ressuscité, il n'aurait pas vu le corps du Christ se mouvoir se lever et se déplacer à l'intérieur de ce monde dont Il ne fait plus partie. Il aurait vu le Christ disparaître de ce monde et comme s'évanouir à la vue des hommes. Car en vérité, quand le Christ ressuscite, Il quitte totalement la visibilité, les contours, les localisations de notre monde pour retourner auprès du Père. Ou plus exactement, en ressuscitant, le Christ ressuscite avec sa chair, avec une chair aussi corporelle, aussi matérielle, aussi concrète que notre chair, cette chair qu'Il avait prise dans le sein de Marie et qui est la même chair qui ressuscite, par conséquent, retournant auprès du Père avec cette chair, Il inaugure, sous le regard béni du Père, un monde nouveau, une réalité charnelle nouvelle, le commencement d'un autre monde qui n'est pas, comme notre monde, un monde caduc qui peu à peu se dégrade et se détruit, mais un monde nouveau qui est le monde définitif, le monde de la joie, de la gloire, de la vie qui n'ont plus de fin. Dans la chair du Christ ressuscité commence un monde autre, un monde sans commune mesure avec le nôtre, un monde dont la chair du Christ est l'élément premier et fondamental, la cellule initiale, dont la chair du Christ est l'axe, un monde nouveau dans lequel, peu à peu, tout le monde ancien dont nous faisons encore partie, vont petit à petit passer.
Pâque, cela veut dire passage. Le Christ passe à travers la mort pour aller vers la vie, le Christ passe de ce monde vers le Père, le Christ passe de ce monde ancien vers le monde nouveau qu'Il crée, qu'Il constitue par sa propre chair ressuscité. Et le Christ nous fait passer avec Lui, déjà en promesse, en inauguration et de plus en plus chaque jour, nous fait passer de ce monde ancien dans lequel nous sommes encore, auquel nous sommes intégrés encore par toute la lourdeur de notre être, englués par tout le péché de notre cœur, par toute l'obscurité qui nous remplit, le Christ nous invite à passer avec lui de ce monde ancien vers ce monde nouveau qu'Il inaugure dans sa chair, dans lequel Il nous précède, dans lequel il nous appelle et nous introduit.
Frères et sœurs, Pâques c'est l'inauguration de ce monde nouveau, c'est l'inauguration de notre être nouveau, car déjà ce monde est en train de naître au fond de nous. Dans notre cœur naît, peu à peu, jour après jour, ce monde nouveau, dans la mesure où nous nous laissons pénétrer, remplir par l'Esprit de Dieu, par l'amour de Dieu. Par le baptême, nous sommes plongés dans cet Esprit de Dieu, dans cet amour de Dieu. Par le baptême commence à émerger en nous ce monde nouveau. Et, jour après jour, si nous nous laissons façonner par l'Esprit du Christ reçu au baptême, ce monde nouveau va prendre corps, prendre chair au fond de notre être, non pas d'une façon purement imaginaire, mais bien réellement, dans cette chair promise à la résurrection. Oui, ce monde nouveau va naître peu à peu, grandir, croître à la mesure où l'amour de Dieu va prendre racine en nous, pénétrer au cœur même de notre cœur et de notre chair, transformer notre âme et tout notre être. Dans la mesure où nous allons vivre de l'amour, nous sommes déjà dans le Royaume nouveau, et déjà ce royaume est ébauché en nous. Il ne demande qu'à grandir pour un jour, éclater en pleine lumière quand s'effondrerons les apparences du monde ancien.
Lisa et Karen qui viennent d'être plongées dans ce monde nouveau par le baptême, vont recevoir, pour la première fois, le corps et le sang du Christ, le corps comme nourriture, le sang comme boisson, ce corps et ce sang qui sont la vie éternelle qui commence en elles, qui ne cesse de commencer en chacun d'entres nous, qui nous alimente peu à peu, qui fait grandir en nous cette vie nouvelle, ce monde nouveau, cet amour nouveau.
Frères et sœurs, en cette nuit de Pâque, laissons-nous prendre par la vie de Dieu, par la vie du Christ ressuscité, laissons-nous envahir par cet amour vrai. Nous ne savons pas aimer, nous croyons aimer, mais il faut que nous apprenions de la bouche même du Christ ressuscité, que nous apprenions de son cœur ce que cela veut dire que d'être façonné, transformé par l'amour de Dieu qui, peu à peu, nous pénètre et change notre dureté en lumière, nos ténèbres en douceur. Revivant notre baptême, recevant à nouveau le corps et le sang du Christ, nous sommes, nous aussi, avec le Christ ressuscité, tournés non pas vers un monde imaginaire, mais vers un monde réel, vers la vérité que nous portons au plus profond de nous-mêmes, vers la vérité que notre humanité porte en son sein, même quand elle ne le sait pas, cette vérité si longue et si lente à mettre au monde. Il faut renaître, il faut en cette nuit redevenir neuf, nouveau par la Résurrection du Christ, par cette vie nouvelle qui est la vie éternelle et qui, désormais, ne nous laissera plus de cesse que nous soyons parvenus à l'épanouissement complet de ce que nous sommes déjà, de ce que nous devons être pleinement.
AMEN