L'ABÎME DU TOMBEAU ET L'ABÎME DE LA FOI

Gn 1, 1-2,2 ; Ex 14, 15-15, 1 ; Ez 37,1-14 ; Rm 6, 3-11 ; Mc 16, 1-8
Vigile pascale - année B (11 avril 1982)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


Jérusalem : Saint Sépulcre-chapelle de l'ange

De quel étrange abîme de nuit et de détresse a dû surgir ce premier regard du Fils de Dieu au moment où il s'éveillait du tombeau, au moment où revenant comme un vivant parmi les hommes, Il regardait Jérusalem dans la paix et dans le silence de la nuit. Quel étrange abîme que celui de la mort et du tombeau ! Point de témoin pour le voir : seuls, quelques soldats écrasés de sommeil et peut-être aveuglés de lumière. Quel étrange abîme que le ventre de la terre : la terre, la pierre qui avait enfermé dans son pouvoir et dans son silence le Fils de Dieu dans son humanité la pierre qui avait été scellée, roulée sur le corps de Celui que l'on croyait bien mort et que l'on avait enfoui dans l'abîme obscur de notre péché, dans l'abîme de notre haine, de notre mépris et de notre oubli de Dieu. Quel étrange surgissement mystérieux que celui de la Résurrection : revenir, rejaillir dans une chair vivante et transfigurée de lumière, de là, où pour nous, selon les normes de notre expérience humaine, on ne doit jamais revenir.

De quel abîme de mort, de silence et de détresse, Dieu surgit pour nous ce soir ? Nous qui sommes tellement habitués à voir Dieu se manifester dans le son de la trompe, des éclairs et du tonnerre, dans la voix de sa puissance, de son éclat, dans une présence foudroyante qui nous écrase et qui nous paralyse. Or, ici pas de témoin, mais une paix absolue, le ciel dans son silence glacé et la terre dans son immobilité nocturne sont les seuls témoins de ce surgissement de la Vie de Dieu au cœur de notre existence humaine.

Frères et sœurs, puisque nous fêtons ce soir la Pâque, la Résurrection du Seigneur, reconnaissons d'abord que nous fêtons un mystère, une réalité que nous ne "connaissons" pas vraiment : nous ne pouvons pas décrire exactement ce surgissement de Dieu parce que personne n'a vu le Seigneur se relever et jaillir comme une flamme ardente hors du tombeau de la mort. Lorsque nous célébrons la Pâque, nous célébrons ce moment silencieux, fait d'une intimité indescriptible entre Dieu et l'homme. Ce cadavre qui avait été posé dans un tombeau, voici qu'il surgit glorifié de l'amour et de la tendresse du Père, voici que le Seigneur nous regarde et nous prend dans sa tendresse, voici qu'Il ressuscite pour que nous nous tenions déjà dans la lumière de sa Résurrection. Quel étrange abîme dans lequel il faut plonger notre regard, quelque chose de noir qui ressemble à ces moments de notre désespoir, de ces moments où nous nous sentons totalement abandonnés, où la vie n'a plus rien à nous apporter, sinon la mort comme une sorte d'ultime recours pour un bonheur qu'on ne sait plus trop imaginer, mais simplement pour ôter toute trace d'un malheur qui pourrait encore peser sur nous. C'est de cet abîme-là, plus encore c'est de l'abîme réel de la mort et du tombeau, c'est de cet abîme de la pierre que le Christ surgit, vivant, ressuscité.

Ce soir, en entendant comme vous-mêmes les avez entendus les plus jeunes parmi nous qui répondaient "oui je crois", je me demandais en moi-même : "de quel abîme jaillit cette Parole qu'ils ont dite avec tant d'assurance, tant de beauté, tant de joie, tant de profondeur ? Quel est cet abîme du cœur humain pour qu'en un tel moment, on puisse demander à quelqu'un, même s'il est encore un enfant : "crois-tu au Fils de Dieu qui est mort et ressuscité pour toi ?" Et quelle force peut jaillir à l'intime de son cœur pour qu'il dise cette parole : " oui, en vérité, je crois ?" Et cet abîme de détresse et de mort dans lequel était enfermé le Fils de Dieu, va entrer en résonance avec l'abîme du cœur humain au moment où l'homme va être plongé dans la piscine du baptême, brûlé par le désir de rencontrer son Dieu, brûlé par cette joie de savoir qu'Il est là. Oui, le sens profond de la vigile pascale, c'est ce moment où deux abîmes se rencontrent, où l'abîme de Dieu, cet abîme d'amour infini vient à la rencontre de l'abîme de notre mort et de notre désespoir, ou nous sommes enfermés par le péché, Dieu se laisse enfermer à son tour pour venir nous visiter en vérité.

Et Lui, le Fils de Dieu surgissant de cet abîme avance au-devant de notre propre cœur, de nos souffrances, de nos détresses et de notre solitude à nous. Une telle rencontre devrait nous émerveiller dans la Résurrection, tout jaillit de ce point obscur d'un tombeau, et dans notre propre existence, tout jaillit de ce point noir et obscur de notre cœur que nous connaissons si mal et qui, pourtant est capable de recevoir cette étincelle de lumière et d'amour qui nous fait crier : "Je crois". Dans ce dialogue entre ces deux abîmes, l'abîme du cœur de Dieu enfermé dans la mort et surgissant du tombeau d'une part, et d'autre part, l'abîme de notre propre cœur qui crie : Je crois en Toi, Seigneur, je mets ma confiance en Toi et je m'appuie sur Toi, Seigneur" ; dans ce dialogue entre ces deux abîmes il n'y a qu'un écran, c'est celui de notre propre mort ; entre le Christ qui se lève mystérieusement du tombeau, dans la nuit et qui abaisse son regard sur Jérusalem, et nous qui sommes encore endormis sous le poids de nos péchés de notre routine et de notre médiocrité, il n'y a plus que le voile de notre mort, ce voile qui se déchirera au moment même où nous nous trouverons devant Lui et que nous ne pourrons plus lui dire : "Je crois", mais "je vois".

Quand donc accepterons-nous que le Christ dans sa Pâque, par laquelle, il fait jaillir la lumière des ténèbres du Vendredi-Saint, germer la vie de son corps brisé et crucifié, Pâque par laquelle il répand son Esprit sur tous ses disciples quand sur la croix, Il avait remis son Esprit entre les mains du Père, Pâque par laquelle il fait se dresser et se rassembler tous les ossements desséchés, Lui que nous avions brisé à cause de nos péchés, quand donc accepterons-nous que le Christ "passe" en vérité dans notre cœur. Quand donc accepterons-nous en vérité croyant ou incroyants, que le Seigneur, le Ressuscité, Celui qui est passé à travers la mort pour nous en faire sortir vivants, puisse passer aussi à travers toutes les morts qui rongent notre cœur, qui nous étouffent et nous tiennent encore prisonniers, liés dans nos tombeaux comme par les bandelettes de notre égoïsme, de nos refus, endurcis par la fermeture de notre cœur, notre insouciance et notre oubli de Dieu.

Voilà ce que nous fêtons dans cette Pâque : "Christ est ressuscité" parce qu'Il a traversé la mort, la mort physique que nous lui avons infligée, mais aussi la mort qui pèse sur notre propre cœur.

"Christ est ressuscité " parce qu'Il a livré son Esprit, non seulement cet Esprit qu'Il a livré au moment de sa mort sur la croix mais ce même Esprit qu'Il vient semer dans le cœur de chaque homme pour qu'Il y soit un principe de fécondité dans notre vie et dans notre désir.

"Christ est ressuscité " parce qu'Il vient nous toucher dans notre chair, Lui qui s'est relevé dans sa chair du tombeau de la mort, alors qu'Il avait été percé de coups et que la lance avait percé son cœur faisant couler pour nous son sang offert en sacrifice.

"Christ est ressuscité "pour qu'Il nous donne maintenant le pain du voyage, le corps et le sang qu'Il a de Lui-même livrés, pour que nous avancions dans la joie et la confiance, nourris par ce corps et ce sang et que nous entrions, courageux, à travers toute épreuve et surtout dans l'épreuve de notre mort. Ainsi quand nous fêtons la Pâque, que nous fêtons "Dieu-avec-nous", au cœur même de nos détresses et de notre abîme, reconnaissons que c'est l'abîme d'un Amour infini, la Personne du Fils de Dieu qui vient comme se loger et se blottir dans l'abîme de notre cœur si pécheur et si désespéré soit-il.

C'est pour cela qu'Il est ressuscité, c'est pour cela qu'Il est vivant, c'est pour cela qu'Il est debout, pour que nous soyons ressuscités, pour que nous soyons des vivants et pour que nous nous tenions debout éternellement devant sa face.

 

AMEN ALLELUIA