LE PREMIER REGARD DU CHRIST RESSUSCITÉ

Gn 1, 1-2,2 ; Ex 14, 15-15, 1 ; Ez 37,1-14 ; Rm 6, 3-11 ; Mt 28, 1-10
Vigile pascale - année A (19 avril 1981)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL


Jérusalem : Saint Sépulcre - Chapelle de l'Ange

Vendredi dernier, nous étions rassemblés auprès du Christ endormi sur la croix. Pendant des années, Il avait partagé notre vie, les joies des hommes et aussi leurs souffrances. Il avait bu jusqu'au fond la coupe des détresses, des misères et du péché des hommes. Et, accablé sous le poids de cette humanité qu'Il avait épousée jusqu'en ses profondeurs les plus sordides, Jésus s'était endormi, épuisé, sur la croix.

Et maintenant, nous célébrons l'Heure mystérieuse où Jésus s'est réveillé. Cette Heure que personne n'a connue, à laquelle personne n'était présent. Car les disciples étaient partis, découragés, les juifs et les princes des prêtres croyaient l'avoir emporté. Pilate et beaucoup d'autres avaient déjà oublié, Marie-Madeleine et les femmes erraient dans le jardin autour du tombeau, n'attendant plus rien dans leur tristesse. C'est cette Heure que nous célébrons maintenant, l'Heure où, du mystère de sa mort, Jésus a surgi, nouveau, vivant, éternellement vivant, l'Heure, où du fond de son tombeau Jésus a ouvert les yeux sur ce monde pour y jeter un regard nouveau. Non plus encore un regard qui avait longuement, patiemment partagé toutes nos pauvretés, mais un regard neuf, plus encore, un regard qui renouvelle.

Jésus surgissant du tombeau comme un enfant du sein de sa mère. Jésus surgissant de la mort comme au premier jour de la création, ouvrait les yeux sur le monde, sur les hommes, sur ses disciples et sa ville, Jérusalem, et ce regard de Jésus ressuscité, ce regard tout neuf qui n'était marqué par aucune déception, par aucune angoisse, ce regard renouvelé a étreint de son innocence, de sa tendresse infinie, tout ce sur quoi il s'est posé. Il a étreint de son éblouissante lumière Pierre qui l'avait renié, Jean qui n'avait pas encore compris ce que voulaient dire les Écritures, et André, et Philippe et les disciples d'Emmaüs qui pensaient que tout était fini, et Marie-Madeleine qui sanglotait. Ce regard sur tous ces hommes et ces femmes, ceux qui l'avaient suivi pendant tout son ministère ou peut-être pendant quelques jours seulement et ceux qui n'avaient pas voulu le suivre et qui n'avaient pas compris, et aussi ceux qui l'avaient rejeté. Ce regard nouveau se posait sur tous pour donner à chacun une vie nouvelle.

Car Jésus est mort et ressuscité pour nous et son regard se pose aujourd'hui encore sur chacun d'entre nous, dans notre pauvreté et notre péché et dans notre bonne volonté aussi. Et ce regard du Christ c'est lui qui fait naître l'Église. Et l'Église n'est pas autre chose que ces disciples de peu de foi et ces femmes sanglotantes, tous ces disciples et ces femmes abandonnés apparemment à leur détresse, mais que le regard du Christ tout à coup renouvelle, transfigure, transforme, dont il fait des êtres nouveaux. Déjà la Résurrection du Christ commence dans nos cœurs. Au matin de Pâques, quand Jésus sort du tombeau, son regard pénètre jusqu'à l'intime du cœur de chacun d'entre nous et Il y crée la vie, le monde nouveau, l'univers ressuscité.

Oui, frères et sœurs, vous le savez, même si vous ne le sentez pas, nous sommes déjà ressuscités ! Jésus le premier-né d'entre les morts s'est levé, Lui qui est notre frère aîné, Lui qui a voulu tout connaître de notre humanité pécheresse et misérable pour apporter sa lumière dans la totalité de cette humanité. Le Christ, qui a tout partagé avec nous, transfigure tout par son regard de ressuscité, par ce premier regard du monde nouveau, par cette création nouvelle, plus belle encore que la première création que nous chantions tout à l'heure. Et en voyant nos pauvres cœurs, Jésus voit que "tout cela est bon". Tout cela est bon, non par ce que nous en avons fait ou sommes capables d'en faire, mais précisément par la puissance de ce regard créateur. Jésus vit que cela était bon, et l'Église s'est levée, l'Église est née de ce regard, sans même encore s'en douter . Marie-Madeleine croyait encore rencontrer le jardinier et les femmes venaient au tombeau pour embaumer un cadavre, Pierre et Jean devant le tombeau vide, sont retournés chez eux, et les disciples d'Emmaüs ont parlé longuement en chemin avec cet homme sans le reconnaître, et les apôtres sont retournés sur le lac pour reprendre leur métier d'autrefois. Et nous aussi, chaque jour, malgré ce regard du Christ Ressuscité, nous retournons à notre péché, à notre misère. Et pourtant, quelque chose de nouveau a été semé en nous, quelque chose de nouveau germe dans notre cœur. C'est cela le baptême, ce baptême que chacun de nous avons reçu à l'aube de notre vie, ce baptême que Caroline, Aristide, François-Xavier viennent à leur tour de recevoir comme nous, ce baptême qui ne cessera plus de couler comme une source surabondante de vie et de joie. Le regard de Jésus est posé sur chacun d'entre nous, et ce regard va prendre possession de notre être le plus intime pour lui donner sa vérité, sa beauté, pour lui donner son éternité.

Christ est ressuscité. Nous sommes ressuscités, l'Église est ressuscitée. Jésus prend la tête de notre marche en avant, et tous, nous faisons corps avec Lui, tous déjà nous sommes les membres de son corps. Sa vie, comme une sève circule du tronc dans chacun des rameaux. Tous nous sommes déjà en route vers le Paradis, tous nous sommes déjà au Paradis, car Jésus y est déjà en notre nom, Il a préparé pour chacun de nous une place, une place unique, près de Lui, pour que nous puissions venir souper avec Lui, Lui près de nous et nous près de Lui. C'est ce que nous allons faire maintenant pour achever cette Pâque. Nous allons partager ce repas de la Pâque éternelle du Christ. Il est l'Agneau immolé, Il est l'Agneau ressuscité, Il nous donne sa chair de vie comme nourriture éternelle. Il nous donne son sang, jaillissant à jamais pour inonder nos cœurs et les désaltérer.

 

AMEN