ESSAYONS DE PRATIQUER LA FOI DE L'ÉMERVEILLEMENT
Gn 1, 1 – 2, 2 ; Ex 14, 15 – 15, 1 ; Ez 37, 1-14 ; Rm 6, 33-11 ; Lc 24, 1-12
Vigile Pascale – année C (19 avril 2025)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS
Frères et sœurs, pendant toute cette semaine, étape après étape jusqu'à ce soir, nous avons réfléchi et médité sur ce qu'est la Semaine sainte et surtout sur l'itinéraire humain et spirituel que le Seigneur nous a invités à faire en vivant ce qu'on appelle les jours saints. Nous sommes partis du constat que le temps que Dieu a passé parmi nous, pas simplement les sept jours de la Semaine sainte mais le temps humain qu'Il a passé parmi nous, avait un rôle très spécial. Vu l'état un peu terrible des pécheurs de l'humanité, Dieu, qui l’avait pourtant créée par amitié et pour faire partager jour après jour son bonheur et son amour créateur, s'est aperçu que l'homme s'en détournait de plus en plus. Je force un peu le trait mais si son projet créateur avait échoué, alors il fallait essayer de récupérer la situation. C'est pourquoi Il a décidé de venir parmi les hommes dans sa création, dans notre condition humaine créée, pour nous faire redécouvrir le geste qu'Il avait fait, le geste créateur.
Même si maintenant la Semaine sainte est souvent devenue un simple exercice de piété, sur le fond, c'est Dieu qui a voulu par son incarnation partager cette condition humaine jour après jour avec nous. Au fil des textes et des évangiles que nous avons lus et médités, on découvrait que lorsque Dieu devait recréer, c'était beaucoup plus difficile que quand Il avait créé : quand Il a créé le monde – c’est le magnifique récit entendu tout à l'heure – Dieu façonna l'homme avec les moyens du bord ; avec de la terre, Il façonne l'humain, l'humanité, homme et femme. En général, c'est beaucoup plus facile de travailler avec du matériau brut de décoffrage que d'essayer de réparer les choses uniquement avec ce qu'on a sous la main. Autrement dit, la recréation est plus difficile que la création.
Pour la création, on choisit les matériaux. Là, Dieu a pris ce qu'il avait sous la main. Au moment de la création, c'était la terre – "Adam" veut dire le terreux – mais après, pour essayer de tout réparer, il est souvent plus difficile de réparer ce qui a été cassé que de le concevoir. Pour le concevoir, on a les laboratoires, on fait toutes les mesures, tous les essais et on est pratiquement sûr que ça marche. Mais quand il faut réparer quelque chose, c'est une autre paire de manches, avis aux bricoleurs. Je ne dis pas que Dieu est un bricoleur quand Il a voulu restaurer l'humanité mais il a fallu qu'Il fasse les choses avec ce qu'il avait. Nous avons vu, étape après étape, comment Dieu a recréé cette humanité et comment à travers les gestes qu'Il a posés, Il nous a dit qu'Il voulait vraiment nous redonner la plénitude.
Ce soir, nous sommes à la fin du processus. C'est le moment où Dieu ayant repris l'humanité – Il l'a reprise sur Lui-même, Il s'est fait homme, vraiment homme – pour voir comment l'homme pouvait maintenant, par sa grâce, par son amour et par son compagnonnage, remettre en route l'histoire de l'humanité. Ne nous affolons pas, il n'est pas dit que tout a bien marché. Si l'on juge l'évolution de l'histoire de l'humanité depuis deux mille ans, on ne peut pas dire que les réparations et la recréation, le refaçonnage de l'homme, avec toutes ses résistances de péché et d'égoïsme, se fassent rubis sur l'ongle. C'est d'ailleurs ce qui est passionnant : Dieu se montre un grand improvisateur. C'est le premier aspect de la résurrection : Dieu a improvisé une chose à laquelle personne ne pensait. Avouez qu'il n'y a pas beaucoup de gens aujourd'hui, même très pieux, qui en allant au cimetière se disent que le défunt va peut-être ressusciter dans quelques jours. Eh bien Dieu l'a fait ! Il l'a voulu, Il l'a fait pour Lui, pour nous dire que c'était possible. Au fond, c'est cela la résurrection. C'est Dieu qui nous dit : « Qu'envisagez-vous comme possible dans votre vie ? Rajouter quelques années à votre existence grâce à des théories un peu fumeuses sur le transhumanisme ? » Entre nous, ça ne change pas grand-chose. Alors que faire ? Il a voulu nous montrer, Lui qui avait pris la même chair que la nôtre, qu'Il pouvait être le donateur de la vie.
Ce que nous fêtons ce soir, c'est Dieu qui redonne la vie à sa créature abîmée, blessée, découragée, lassée. Bref, pour utiliser les termes d'un philosophe moderne, une créature qui était tombée dans le désenchantement. Désenchanté, qu'est-ce à dire ? Cela veut dire qu'on attendait quelque chose de merveilleux, de beau, de magnifique et puis ça ne marche pas. Le désenchantement consiste à dire : « L'humanité peut toujours attendre mais de toute façon ça va de mal en pis. » Plus la peine de lire le journal ou de regarder les journaux télévisés ! Ça ne marche pas. Par conséquent Dieu vient dans un moment où il y a du désenchantement. Et il y en avait à cette époque. C'était vraiment un moment où l'humanité croyait qu'elle était arrivée à un certain sommet, l'Empire romain, les grandes institutions, la paix romaine mais en réalité, très tôt, ça s'écroulerait et ça ne continuerait plus comme avant.
À la pointe de l'aurore, les femmes s'en vont au tombeau. Vous remarquerez que ce sont des femmes qui vont au tombeau : elles sont moins désenchantées que les hommes (à retenir !) parce qu'elles croient en l'avenir, qualité féminine par excellence. Est-ce parce qu'elles sont capables d'avoir des enfants ? En tout cas, elles ont la faculté de se tourner vers l'avenir d'une manière beaucoup plus géniale, simple et confiante que la plupart des hommes. C'est pour ça qu'elles vont au tombeau. Certes, elles n’étaient sans doute pas ravies d'y aller. Elles y allaient parce qu'elles n'avaient pas pu terminer les rites d'enterrement, ça avait été fait à la hâte à cause de la fête de la Pâque. Elles y vont un peu découragées, un peu désenchantées. Quand elles arrivent au tombeau, elles ne sont pas pour autant rassurées. Cependant, elles reçoivent ce mystérieux message d'un ange – ça veut dire que ce ne sont pas les hommes qui l’ont inventé – qui leur dit : « Pourquoi cherchez-vous le vivant parmi les morts ? » Très bonne question parce qu'en fait que cherchaient-elles ? Elles voulaient résoudre l'énigme de la raison de sa mort. Elles voulaient se retourner vers le passé, elles ne comprenaient pas ce qui s'était passé, elles voulaient avoir une solution, des indices. Ce n'était pas des inspectrices de police mais elles voulaient comprendre, à partir de l'endroit où elles vivaient, à partir de ce monde. Elles cherchaient Celui qu'elles avaient considéré comme un homme extraordinaire mais elles le cherchaient là où elles pensaient qu'Il devait être, dans ce monde. Et c'est là que les messagers retournent la question : « Pourquoi cherchez-vous ? » – ils trouvent un mot extraordinaire sans doute inventé par Luc pour désigner Jésus ressuscité : « Pourquoi cherchez-vous le vivant parmi les morts ? » Je traduis : « Pourquoi cherchez-vous Celui qui peut donner la vie, qui peut la partager, dans un monde qui ne pense qu'à se maintenir et à subsister tant bien que mal face à la mort. » Voilà le dénouement.
Ce dénouement se retrouve au moment où nous avons laissé Jésus au tombeau. Alors, au lieu de se dire : « On va continuer les rites funéraires, on portera des chrysanthèmes et on ne L'oubliera jamais à la Toussaint », c’est la question : « Pourquoi cherchez-vous le vivant parmi les morts ? » Pourquoi cherchez-vous à comprendre qui est Jésus à partir du fait qu'Il est mort ? Non, vous comprendrez le Christ, vous comprendrez le salut qu'Il est venu nous apporter à partir de ce qui vous échappe. Au fond, la mort est ce que l'on est obligé de constater comme l'inéluctable, ce à quoi on ne peut pas échapper. C'est le désenchantement maximum. C'est vrai que ce matin-là, à l'aurore, quand les femmes sont allées au tombeau, elles étaient un peu désenchantées et ne savaient pas ce qui arriverait. Et même quand on leur raconte qu'Il donne rendez-vous à ses disciples plus tard, les femmes n'y croient qu'à moitié et au fond elles se disent que le mieux est d'aller le raconter aux apôtres pour leur demander ce qu'ils en pensent. Au moment même où elles quittent le tombeau, le lieu de la mort et de la disparition pour rentrer à Jérusalem, le lieu de la vie, elles comprennent qu'il s'est passé quelque chose de très étonnant. Et là où elles étaient dans le désenchantement – on ne peut plus rien attendre de cette histoire, juste faire des rites funéraires – tout d'un coup, elles sont amenées dans le monde nouveau auquel elles sont invitées. Et là, en recevant l'annonce, on dit : « Elles s'émerveillèrent », on dit aussi parfois : « Elles s'étonnèrent » c'est-à-dire qu'elles étaient un peu abasourdies. Mais le mot grec n'est pas simplement "s'étonner", la "surprise", le "souffle coupé", le vrai sens est "étonnement", "émerveillement". C'est là, parce qu'elles sont émerveillées, qu'elles commencent à l'annoncer, c'est le début de la naissance de la foi en la résurrection : quand on passe du désenchantement – aller chercher le mort uniquement parmi les morts – à l'émerveillement – aller chercher Celui que l'on croyait mort dans un monde où Il nous invite à aller.
Frères et sœurs, ça reste difficile à croire et il ne faut pas s'étonner que ça ne remporte pas un succès médiatique de premier ordre. Mais ça fait réfléchir à ce que l'on est, d'abord dans notre propre condition de croyant. On est bien obligé de reconnaître que tout ne va pas comme sur des roulettes, qu'à certains moments nous sommes plus que jamais victimes d'un certain désenchantement. Et pourtant, pourquoi vont-elles au tombeau ? Pourquoi les hommes veulent-ils avoir un avenir ? Alors que l'on sait très bien, surtout du point de vue individuel, que notre avenir au bout d'un moment est classé parmi les documents perdus. C'est parce que le Christ dit : « Il y a deux manières de vivre. Ou bien vous vivez dans le désenchantement permanent en vous disant que vous n'y arriverez jamais, ou bien vous continuez à vous poser la question : où puis-je Le chercher ? » C'est ça la question de la résurrection. Ce n'est pas par une preuve, même avec la meilleure volonté du monde, comme le Saint Suaire qui n'a jamais été considéré par l'Église comme une preuve de la résurrection. Mais c'est le fait qu'au moment même où on aborde ce mystère d'une disparition – le tombeau vide – on se rend compte qu'on ne Le retrouvera plus jamais dans le tombeau, on ne Le retrouvera plus jamais au monde des morts, il faut changer de monde.
Tel est le programme. Pour vous les baptisés, c'est maintenant le programme de votre vie. Vous avez la chance d'être des enfants, de pouvoir vous émerveiller. C'est ce que l'on attend de vous : vous émerveiller. Émerveillez-vous le plus longtemps possible ! On en sera très heureux, même si parfois ça fait du bruit, même si parfois vous n'êtes pas contents. Émerveillez-vous, sachez reconnaître la beauté de la vie qui vous a été donnée et sachez qu'elle vous ouvre à un avenir. C'est ce que nous attendons les uns des autres, un peu d'émerveillement. Comment se fait-il qu'après toutes les catastrophes et tous les malheurs qui nous tombent dessus depuis des siècles, l'humanité ait encore envie de vivre ? Oh je sais qu'avec le phénomène de la dénatalité actuelle, elle a beaucoup perdu de son enthousiasme normal et qu'elle est plutôt un peu découragée et décourageante. Mais cela n'empêche, l'humanité a envie de vivre. D'où vient cette envie de vivre ? Est-ce que ça vient uniquement de nous-mêmes ou bien d'ailleurs ? C'est peut-être par là qu'il faut commencer à réfléchir sur le sens de l'existence religieuse de l'homme. Inutile d'essayer de trouver des calculs et des formules permettant à l'homme d'améliorer telle ou telle condition de vie, même si c'est très nécessaire et utile. Il faut nous dire : « Est-on encore capable de s'émerveiller, même face à la mort ? »
Ce soir frères et sœurs, notre prière, notre réflexion, le geste que nous posons tout simplement, c'est ce défi au désenchantement qui ne cesse de tout tarauder. Nous dire que maintenant, peut-être, on peut essayer de trouver une autre source d'émerveillement que celle qui consiste simplement à dire comme Madame Bonaparte : « Pourvou qu'ça doure ! » Demandons au Seigneur que nous puissions aujourd'hui vraiment redécouvrir ensemble, comme communauté chrétienne, cette beauté de l'émerveillement. C'était comme ça d'ailleurs que la philosophie avait commencé. Les sages grecs savaient que pour être bon philosophe il fallait savoir s'émerveiller. Essayons aujourd'hui de pratiquer non plus la philosophie de l'émerveillement mais la foi de l'émerveillement. Amen.