UN PAS DE DANSE

Gn 1,1 – 2, 2 ; Ex 14, 15 – 15, 1 ; Ez 37, 1-14 ; Rm 6, 3-11 ; Mc 16, 1-7
Vigile pascale – année B (30 mars 2024)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Chères Sarah, Léana et Ambre, cher Kilian, je ne sais pas l'effet que vous a fait l'évangile qu'on vient de lire car ça fait bientôt deux heures qu'on se prépare à chanter la résurrection. On a chanté des alléluias, on a béni l'eau, on vous a acclamés, on a acclamé la puissance du Christ qui vous a ressuscités et qui a partagé sa vie avec vous. Et tout à coup, qu'est-ce qu'on entend ? Le premier récit des témoins de la résurrection, le récit de deux femmes, enthousiastes. Ces deux saintes femmes étaient très courageuses par rapport aux hommes parce qu’elles étaient restées au pied de la croix ; elles avaient vu qu’on avait enterré Jésus dans le tombeau et elles L’avaient suivi jusqu'au bout.

Voilà que le surlendemain, pour mettre les choses en règle dans le déroulement des rites funéraires (on est toujours très scrupuleux là-dessus), elles se sont dit qu’il fallait y mettre la dernière main. De fait, c'était très courageux et c'était même un signe de confiance et d'amour qu'elles avaient pour Jésus. Or, quand elles arrivent au tombeau (elles y avaient déjà été au moment de l’inhumation), que font-elles ? Elles ne voient rien du tout, juste un petit message de quelqu'un qui, du fond du tombeau, leur dit : « Ne cherchez plus ici, Il n'est pas là, ce n'est pas la peine ».

C’est donc une première déception. Et puis vient la deuxième déception : on se demande si elles y croient parce qu'il leur dit : « Allez vite en Galilée, parlez-en aux disciples ». Mais elles sont littéralement tétanisées. Elles se disent que ce n’est pas possible ! Au moins, l'avant-veille, quand on L'avait mis au tombeau, on L'avait vu. Mais maintenant il n'y a plus rien. On n'entend qu'un vague message, celui d’un messager qui nous dit qu’Il est parti, qu’Il est ressuscité. Qu'est-ce que ça veut dire ? On n'en sait rien. Le pire de tout, c'est que quand elles arrivent devant cette situation, elles sont comme tétanisées mais ce n'est pas tout à fait le mot, parce qu'en réalité, elles perdent tous leurs moyens. Elles doivent tout laisser : le parfum, les aromates à côté du tombeau, et elles se mettent à courir éperdument. Elles ne savent pas où.

Autrement dit, c'est incroyable, que voit-on au moment où se conclut cet évangile de saint Marc, pourtant un merveilleux évangile de simplicité, de bonhommie, centré sur la relation de Jésus avec les gens ? On voit que deux pauvres saintes femmes qui allaient au tombeau sont complètement perdues, paumées. La première annonce de la résurrection nous dit que les deux premières témoins ont complètement perdu le nord. Elles coururent et s'en allèrent pleine de crainte et stupéfaites ; elles ne savent pas quoi penser. Comme douche froide après le bain du baptême, c'est quand même pas mal. Au moment où elles sont allées à la rencontre du tombeau, elles avaient encore un petit espoir. Non pas de Le voir ressuscité, elle n'imaginait pas que ce fût possible, mais au moins de se dire qu’on allait retrouver le corps. De nos jours, quand il y a des drames, le problème est bien de retrouver le corps, et c'est toujours absolument terrible et fondamental. Là, rien du tout, tout est perdu.

 Je voudrais vous expliquer pourquoi. On vous a annoncé que le Christ était ressuscité. Je pense que vous l'avez gardé au plus profond de votre cœur et si vous courez, c'est pour l'annoncer aux autres. Ce n’est pas pour dire qu’on a perdu le nord, qu’on n'a plus de repères, qu’on ne sait plus où aller, qu’on est dans la situation de quelqu'un qui ne sait plus quoi faire de sa vie… Je voudrais vous proposer un petit détour assez suggestif. Quand le Seigneur est ressuscité, Il est quand même le Fils de Dieu, Il voit de haut, même s'Il est encore pour quelque temps sur la terre. Il domine la question et se dit au fond : « Comment va-t-on comprendre ma résurrection ? Qu'est-ce que les gens vont penser du fait qu'on annonce que Je suis ressuscité ? » Vous croire que je suis audacieux de penser au soupçon qui a animé le cœur du Christ : au moment de sa résurrection, le Christ soupçonne que dire qu'Il est ressuscité, c'est dire que maintenant on est arrivé au bout de tout, tout est bloqué.

C'est une tentation face à quelque chose qu'on ne comprend pas. C'est pareil pour les devoirs de maths ou les problèmes juridiques. Quand on ne comprend pas, on a l'esprit bloqué, on ne sait plus dans quelle direction chercher, on ne sait plus à qui demander conseil, on est perdu. Que se passe-t-il dans ces cas-là ? On dit : Il n'est plus là, c'est fini, bloqué.

Et le Christ est conscient que l'annonce de sa résurrection puisse induire une sorte de situation sans solution. Qu'est-ce qu'on va faire ? Il est ressuscité. Pour nous, ça fait vingt siècles qu'on s'est dit que s’Il est ressuscité, c'est une bonne nouvelle et qu’on va annoncer la bonne nouvelle. Mais sur le moment, j'aime autant vous dire que ça n'a pas dû être aussi évident que cela comme bonne nouvelle. Parce qu’on vous a dit qu’Il était ressuscité, mais on ne L'a plus. Qu’est-ce que ça veut dire ? On ne va plus faire ni un pas en avant, ni un pas à gauche, ni un pas à droite ? On est complètement bloqué, on ne peut plus rien faire ?

Le Fils de Dieu a trouvé une manière tout à fait originale de mettre les gens en route : cet embarras, cette espèce de gêne, de frissonnement, en se disant que ce n’est pas possible qu'il se soit passé une chose aussi incroyable. Ça a déclenché chez elles une sorte de réflexe à la fois de peur, d'affolement et de ne plus tenir en place. C'est la dernière page de l'évangile de saint Marc : quand on lit ce texte, on ne se rend pas compte qu’elles sont prises de panique. Pour nous habituellement, la panique est terrible parce qu'on ne sait plus quoi faire. Là, elles sont prises de panique et elles courent. Si vous lisez les autres récits d’apparition de Jésus ou des moments où les disciples ont rencontré le tombeau vide, vous serez étonnés. A ce moment-là, on a l'impression que, loin que tout soit bloqué, tout se met en route dans une sorte d'effervescence, de bonheur, d'incapacité de savoir où on en est, de perdre pied et de perdre ses références. Mais on ne reste pas immobile.

C'est très important parce que c'est leur première réaction mais l'histoire n'est pas finie ! Qu’est-ce que ça veut dire ? Ça veut dire que, quand nous sommes chrétiens, nous ne sommes pas figés devant Dieu. Souvenez-vous de cela toute votre vie. On vous a baptisés, ce n'est pas pour faire de vous des petits personnages, des modèles extraordinairement gentils et obéissants, faisant tout votre possible. C'est bien, et je vous y encourage quand même. Mais le problème est beaucoup plus profond. Tout d'un coup, devant le Christ ressuscité, normalement, comme ces femmes qui sont allées au tombeau, on devrait perdre nos moyens. Ça vous paraît bizarre ? Et pourtant, je crois que c'est vrai. Si à un moment ou l'autre on n'a pas éprouvé la manière dont on est subitement démonté par cette annonce, par cette nouvelle, alors c'est qu'on a commencé déjà à la réduire à des petites formules qu'on récite par cœur.

Non, ce n’est pas cela, le Christ ressuscité. Tout d'un coup, je perds les moyens habituels que j'avais d'envisager ma vie ; je me dis qu’il faut que je regarde les choses autrement. Et donc, c’est ça le début de l'histoire du christianisme. Dieu s'est dit : « J'ai changé la donne, Je suis ressuscité, J’ai montré qu'on pouvait sortir de la mort par la vie et par le haut ». Mais maintenant il faut y aller, il faut bouger, il ne faut plus rester tranquille, et ne pas faire comme si tout était figé, réglé, fini.

C'est ce qu'on fait avec vous ce soir. Pour nous qui avons peut-être dix, quinze, vingt, trente ou quarante ans de vie baptismale, nous aurions parfois tendance à dire : de toute façon, le monde est toujours le même, il n'y a pas d'espoir, ça ne s’améliorera jamais. Et puis, il y a la guerre à un endroit, les gens se battent à un autre... On baisse les bras et c’est fini. Ou bien au contraire, on se contente de la foi qu'on a et on en fait une sorte de forteresse, un rempart dans lequel on s'enferme. Et ce n’est guère mieux.

Ce soir, ici, nous croyons que si le Christ est ressuscité, nous sommes décontenancés. Nous sommes un peu perdus, parce que c'est comme si le Christ nous disait qu’Il n’avait pas fait exactement ce que nous attendions. Les pauvres femmes, quand elles allaient au tombeau, pensaient simplement accomplir les rites funéraires. Elles voulaient tout mettre en ordre. C'est très féminin de mettre de l'ordre dans la maison. Eh bien là, tout à coup, elles se sont rendu compte qu'elles n'avaient plus de prise ni sur le Christ, ni sur leur vie, ni sur leur rapport avec Dieu. On est un peu perdu. C'est comme ça que Dieu veut nous surprendre. Il n'a pas dit que l'histoire s'arrêtait. Il n'a pas dit que c'était fini et que tout était classé. Il a dit qu’Il voulait être un Dieu qui ne cesserait jamais de nous étonner et de nous surprendre. Eh bien, c'est ce qu'on vous souhaite ce soir : que vous ne tombiez pas dans une attitude religieuse figée, avec des œillères et avec des projets tout faits, que vous acceptiez que dès aujourd'hui, si le Christ vient comme ressuscité en votre cœur, c'est pour vous dire qu’il faut courir, il ne faut plus rester en place, il faut garder ce mouvement et cette impulsion que le Seigneur ressuscité vous donne.

Et vous le savez peut-être, dans un autre évangile que je trouve encore plus extraordinaire que ce qu'on a lu, c'est Jésus ressuscité qui s'est avancé vers Marie-Madeleine. Peut-être qu’un jour vous irez à Florence contempler la peinture de Fra Angelico, un peintre chrétien magnifique, où l’on voit le Christ qui s'avance vers Marie-Madeleine en faisant un pas de danse. Je crois que c'est ça la résurrection. C'est le moment où le Christ dit : « Ils ont cru qu'ils allaient Me tuer et qu'ils allaient éliminer toute l'espérance et toute la foi que Je voulais leur donner. Non, ils n'y peuvent rien. Je viens et Je danse pour eux ». Et la plupart du temps, nous voulons, nous, danser pour Dieu. Mais là, c'est Dieu qui dit : « C'est Moi qui vais vous donner la mesure, c'est Moi qui vais vous donner le rythme ».

Ce soir, si nous sommes là après deux mille ans, l'Église doit être ce lieu où l'on est heureux d'accueillir avec un pas de danse, la présence et la vie de Dieu pour vous et pour nous tous. Amen.