LE SILENCE DU TOMBEAU, UN APPEL A LA LIBERTÉ

Gn 1, 1 – 2, 2 ; Ex 14, 15 – 15, 1 ; Ez 37, 1-14 ; Rm 6, 3-11 ; Lc 24, 1-12
Vigile pascale – année C (samedi 16 avril 2022)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Chère Claire, vous tous chers frères, nous qui sommes ici simplement pour célébrer à la fois notre baptême, mais surtout la résurrection du Seigneur, je ne sais pas si vous vous rendez compte de l’humour que Dieu peut avoir quand Il veut vraiment faire connaître quelque chose à ses amis, à ses disciples, à tous ceux qui ont mis leurs pas dans les siens.

En effet, je ne sais pas quelle aurait été votre réaction si vous aviez été à la place de Marie-Madeleine et des saintes femmes en arrivant devant le tombeau, alors que toutes les règles avaient été parfaitement observées : embaumement, même si c‘était un tout petit peu à la va-vite, mais ensuite on avait roulé la pierre, normalement la tombe était inviolable, et puis elles arrivent. Dans une autre version de l’évangile, on dit qu’elles se demandent qui va leur rouler la pierre (question un peu curieuse car quels sont ceux d’entre vous qui vont au cimetière pour se faire ouvrir une tombe : Il les avait déjà préparées à ce qui les attendait) et donc elles sont là. Que se passe-t-il quand vous avez triomphé de la mort ? C’est assez rare, mais déjà simplement quand on y a réchappé, on est tout content de se montrer vivant, c’est déjà pas mal, mais là Il ne leur dit rien. Le tombeau vide, c’est quand même une provocation incroyable, c’est le moment le plus décisif de toute l’histoire de l’humanité avec Dieu, et normalement, on pourrait se dire : Il pourrait quand même nous expliquer quelque chose. Elles auraient aimé, même si c’était un peu tôt le matin, qu’Il leur fasse une petite leçon de catéchèse pour leur expliquer ce que c’était que la Résurrection, mais rien de tout cela, aucune explication. Elles vont, elles courent, elles se demandent dans quel état elles vont trouver les choses, parce que ce sont elles qui avaient été les dernières au tombeau, puisqu’elles avaient apporté les aromates, elles savaient ce qu’elles avaient fait l’avant-veille et là qu’est-ce qu’elles trouvent ? Rien, il faut le dire : rien, pas même le corps, ce qui peut laisser imaginer n’importe quoi.

Alors évidemment, il y aura une version qui courra, et saint Mathieu nous la rapporte, c’est que les disciples ont dérobé le corps, et ainsi ils pourront raconter qu’Il est ressuscité. Apparemment tout de même, ce n’était pas la réaction première que pouvaient avoir les disciples qui étaient terrés, comme des lapins dans un terrier, dans le cénacle dont ils ne voulaient pas sortir. Donc Il ne dit rien, c’est la grande surprise : le moment le plus muet de Dieu dans toute son histoire, c’est qu’Il nous attend au tournant, au tombeau vide. Donc, il faut s’y faire. Et cela dure depuis vingt siècles.

Nous avons perdu l’habitude de courir au tombeau, cela veut dire que nous avons perdu un petit peu de notre curiosité religieuse, ce qui est quand même assez typique de la société actuelle. Mais de fait, Il ne nous dit rien, le tombeau est vide, il n’y a plus de corps, il n’y a plus rien.

Frères et sœurs, il ne faut pas édulcorer la brutalité du récit de l’évangile, ce n’est pas écrit à l’eau de rose, ce n’est pas pour faire plaisir, ce n’est même pas pour convaincre. Les disciples ont marché à la suite du Christ, les saintes femmes ont mis tout leur savoir faire pour les nourrir tous les jours, ce qui ne devait pas être très simple. Ils sont allés à Jérusalem en pensant qu’ils allaient assister à un triomphe, tout a complètement raté, et le premier jour de la semaine, elles vont et le tombeau est vide. Dieu se tait.

Alors, pourquoi se tait-Il ? Je crois que cela fait un peu partie du style de Dieu : la plupart du temps, quand on parle du style de Dieu, on pense surtout au Dieu tout-puissant, Celui qui va nous dire : « Voilà ce qu’il faut faire », et qui nous parle depuis la montagne du Sinaï, avec les volcans, les éclairs, les coups de tonnerre, etc. Ce n’est pas vrai, Dieu ne parle pas comme cela. D’ailleurs, à force d’avoir voulu faire tonitruer Dieu dans les manifestations publiques de l’Église, on a un peu "lassé la clientèle" parce que le merveilleux, ça marche un moment mais au bout d’un certain temps, on s’en lasse. Non, le silence, le vide, l’abîme, l’insaisissable d’une présence, supposée morte, mais dont le témoignage par excellence de la mort qui est le fait que le corps soit conservé dans le tombeau, cela même a disparu. Est-ce qu’on peut imaginer une manière plus radicale, plus totale d’être absent ?

Si Dieu a fait cela, Il avait sans doute une idée derrière la tête. Je ne prétends pas vous expliquer les idées que Dieu a derrière la tête, je suis plus modeste que cela, mais il faut quand même y réfléchir : qu’est-ce que cela veut dire que Dieu ait convié l’humanité au matin de sa Résurrection dans le silence absolu ? Vraiment Dieu n’a pas voulu remplir notre vie, même pas de tous les signes qu’Il aurait pu nous donner. Dieu a voulu entrer dans notre vie par le silence d’un tombeau vide. C’est terrible parce que la plupart des chrétiens pensent qu’à partir du moment où l’on découvre Dieu, on est comblé, on a plein d’images, plein d’idées, etc. Certes, sauf qu’il n’y a rien, et donc au moment même où on se retrouve devant le tombeau vide, Dieu nous dit : « Moi Je fais silence et Je n’ai qu’une consigne : à vous de jouer ! »

Frères et sœurs, c’est peut-être cela la Résurrection, le moment où Dieu a quand même vu ce que l’homme était capable de faire, pas d’ailleurs les meilleures choses, Il a vu que l’homme était capable de tuer, de massacrer, de faire des horreurs, et Il pourrait dire : « Je vais leur faire un grand sermon, ce n’est pas bien, vous désobéissez au commandement : tu ne tueras pas etc. Non. Je vous laisse devant le silence de ce que Je viens de faire pour vous, mais Je ne veux même pas M’imposer à vous, par ce miracle extraordinaire. Je veux simplement que dans la paix, dans le silence de votre cœur, dans la découverte de tout ce qui vous sera dit de Moi, vous découvriez effectivement que maintenant le tombeau, la mort, est un espace vide, que vous êtes invités à remplir par votre propre liberté, par votre imagination, par votre cœur, par tout ce que vous cherchez, par tout ce que vous aimez et par tout ce que vous vivez ».

Frères et sœurs, la plupart du temps on ne comprend pas comment Dieu, qui est créateur, n’est pas en train de manipuler sans arrêt chacune de nos vies comme des montreurs de marionnettes manipulent les marionnettes avec des ficelles. On voudrait que le monde soit plein de Dieu comme si nous étions nuls et sans intérêt. Mais ce n’est pas cela, l’attitude de Dieu ! « Je suis bien là puisque vous Me cherchez, mais ne vous trompez pas d’adresse, simplement maintenant sachez trouver le chemin que Je vous ai ouvert, et ce chemin vous ne le suivrez jamais si vous renoncez à votre liberté ».

Frères et sœurs, s’il y a une des choses qui est essentielle pour notre monde aujourd’hui, s’il y a une des choses qui est fondamentale dans notre manière d’être avec nos frères, c’est précisément de dire et de redire que Dieu n’est pas Quelqu’un qui s’impose, c’est Dieu qui fait toute la place à l’homme, toute la place.

Alors ce soir, Claire, quand vous serez baptisée, dites vous bien (peut-être la littérature nous a habitués à dire qu’on a le cœur plein de Dieu, oui, ça dure un petit moment mais cela ne dure pas tous les jours) que Dieu aujourd’hui, quand Il veut vous rencontrer comme ressuscitée, Il ne veut pas vous rencontrer comme Quelqu’un qui s’impose à vous, Il vous laissera toute la liberté, toute la liberté avec laquelle vous L’avez cherché pendant des années, toute la liberté dans laquelle vous avez essayé beaucoup de pistes qui ne se sont pas avérées satisfaisantes, mais jamais Il n’a faussé ni abîmé votre liberté.

Au fond, le plus beau cadeau que Dieu vous fait ce soir, par le mystère de sa Résurrection et de votre baptême, c’est de vous dire : « Maintenant, Claire, vis dans la liberté que Je veux te donner, la liberté des enfants de Dieu », c’est la seule raison pour laquelle nous devons Le remercier de tout notre être et de tout notre cœur. Amen.