PSAUME PREMIER

Ps 1

(9 avril 1994)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Comme l'arbre planté au bord des eaux …

J

e vous propose une petite incursion dans le texte du psaume premier car, un petit peu comme un caméléon, ce psaume prend la couleur du milieu liturgique ambiant et nous allons le chanter pendant tout le temps pascal.

Apparemment ce psaume est utilisé et il a été inséré au début du psautier comme une sorte d'introduction, de petit prologue, pour l'homme qui allait prendre le psautier comme livre de prière. Donc, comme toutes les préfaces ou comme tous les prologues, il indique le mode d'emploi, l'art et la manière de se servir du psautier. Et si nous-mêmes, avec une sorte de naïveté qui n'est pas trop feinte, je l'espère, nous refaisons le geste d'ouvrir le psautier, nous allons tout de suite tomber sur le "mode d'emploi". Et le mode d'emploi est simple "Bienheureux !" Le psautier est le manuel de la béatitude. Et une béatitude, un bonheur qui ne s'adresse pas aux anges ou aux créatures célestes mais "Bienheureux l'homme !" bienheureux cet homme, l'homme qui ouvre le psautier. Bienheureux sommes-nous puisque nous ouvrons, peut-être pas tous les jours, mais en tout cas très souvent, le psautier. Quand nous ouvrons notre livre liturgique nous n'avons pas toujours l'impression de boire abondamment à la source du bonheur. Et pourtant c'est comme ça. Pour l'auteur inspiré, ouvrir le psautier c'est réveiller en nous le goût du bonheur.

Seulement on ne réveille pas n'importe comment le goût du bonheur. Il y a une sorte de lien secret, que peut-être notre civilisation moderne est en train de retrouver, entre le bonheur d'un côté et l'écologie de l'autre. Il n'y a pas de bonheur sans milieu favorable au bonheur. Aujourd'hui, nous sommes très favorables à l'ambiance, à l'atmosphère, à tout ce qui évoque, d'une manière ou d'une autre, notre bien-être, le fait de se sentir bien. Eh bien, pour trouver le bonheur, il y a deux registres et ces deux registres sont assez étranges car le premier qui nous est décrit est négatif, il y a de la pollution dans l'air : "Ne pas suivre le chemin des réprouvés, ne pas marcher dans le chemin des pécheurs et ne pas aller prendre sa place dans l'assemblée de ceux qui se moquent de Dieu."

Donc, si on veut goûter le bonheur des psaumes, il y a une première atmosphère à éviter fondamentalement, c'est la rigolade contre Dieu, ce chemin de la pensée qui fait des mots et des discours pour aller dans le sens de la malice du péché. Donc il y a pour ainsi dire un écosystème de la parole qui détruit, abîme et est délétère. Si l'on veut goûter le chemin de bonheur, il ne faut absolument pas qu'on s'y engage. C'est d'autant plus difficile qu'apparemment, on est invité à prendre place dans une assemblée. Qu'y a-t-il de plus agréable qu'une assemblée pour exercer la parole ? Généralement, c'est dans l'assemblée, dans l'acte de communication, dans l'acte du discours que la parole est particulièrement agréable puisqu'elle sert à s'exprimer. Or il faut y faire très attention car si on utilise la parole pour détruire, pour "se moquer de Dieu", pour s'engager sur ce chemin qui consiste à manigancer des choses qui pourraient aller dans le sens de la destruction, de l'annihilation, du mal, du péché, à ce moment-là on ne goûtera pas le bonheur des psaumes.

Ensuite on nous indique le bon écosystème "Trouver sa joie dans la Parole du Seigneur, une parole qu'on murmure le jour et la nuit". Deuxième paradoxe. Ici, la parole devient une chose bonne qui va introduire dans le bonheur, mais paradoxalement, il faut parler tout seul puisqu'on "murmure" simplement "le jour et la nuit" la Parole de Dieu. Donc apparemment on aura un comportement un peu bizarre puisqu'on ruminera, on se redira, on se remâchera la Parole de Dieu pour soi tout seul. Et bien pourtant c'est ça la solution et c'est précisément là qu'est l'astuce de l'introduction, du mode d'emploi du psautier, à savoir que c'est dans la mesure où on s'approprie la Parole de Dieu qu'en réalité on ne va pas être seul. Alors que la parole avec les rieurs, avec l'assemblée de ceux qui se moquent de Dieu, est une parole qui détruit, un système qui finalement détruit la communication, au contraire, quand on commence à ruminer pour soi tout seul la Parole de Dieu, dans une sorte d'apparente solitude, coupé des autres, c'est là que va commencer le bonheur. Et comment cela ?

Et bien c'est que celui qui est là pour ruminer la Parole de Dieu va ressembler à "un arbre planté près du cours des eaux", donc apparemment une sorte d'immobilité, de stabilité. On ne bouge pas trop. Et tout va consister "à porter du fruit". Je crois que le cours d'eau, ici, est précisément la Parole c'est-à-dire que l'homme qui nous introduit au psautier, l'écrivain sacré, nous avertit : quand vous serez en train de ruminer la Parole, vous serez exactement comme l'arbre qui plante ses racines au bord du cours des eaux et qui va y puiser.

Il y a une sorte d'acte de foi dans le fait d'être plongé, de plonger les racines de son être, les racines de son humanité dans la Parole de Dieu. Alors, à ce moment-là, la Parole va commencer à opérer une transformation comme les arbres sont transformés par l'humidité qu'ils absorbent et ils portent du feuillage qu'ils ne quittent d'ailleurs jamais comme les sapins ou certains conifères, "leur feuillage ne flétrit jamais, et tout ce qu'il fait le comble de bonheur". Il porte du fruit à la bonne saison et nous revenons au point de départ, l'action de la Parole en lui, va effectivement engendrer le bonheur.

Ensuite il n'y a plus qu'à tirer les conclusions car pour les impies c'est l'inverse du feuillage, c'est l'inverse des fruits puisqu'ils sont comme "la bale qu'emporte le vent". La bale c'est ce qui enveloppe le blé et qui sèche à la fin de la moisson et qui s'envole, qui n'a pas de consistance, qui part et se détruit. C'est que si on n'entre pas dans un système de bonheur engendré par la Parole de Dieu en nous, on est comme les impies, on ne se tiendra pas dans l'assemblée. Apparemment, on a fait des assemblées sur la terre, mais c'était pour se détruire par la parole. Alors que celui qui a "avalé", digéré, intégré le mystère de la présence vivifiante de l'eau de la Parole dans la solitude de son cœur, lui, il va se lever à l'assemblée des saints. Parce que, ayant grandi, mûri, laissé son feuillage se développer dans la bonne "sève" de la Parole de Dieu, au lieu d'avoir un chemin qui le conduit à la perte, le juste aura un chemin connu du Seigneur c'est-à-dire la Parole aura tracé en lui le chemin vers l'assemblée des saints, l'assemblée du jour du Jugement.

Vous comprenez pourquoi nous lisons ce psaume dans le temps de la Résurrection ? C'est le Christ qui est le cours d'eau, c'est le Christ qui est la Parole. Et là où l'assemblée de ceux qui s'étaient réunis autour du Calvaire pour se moquer du Fils de Dieu : "Si Tu es le Fils de Dieu, descends de la croix" c'était une parole qui surgissait du cœur de l'homme, dans laquelle l'homme affichait sa victoire apparente, son triomphe. Ils avaient réglé le problème de cet imposteur, de ce prophète, de ce gêneur qui s'appelait Jésus de Nazareth.

A cette assemblée de ceux qui se sont moqués de Dieu et qui sont allés à leur perte et à leur confusion, car Dieu a ressuscité son Fils Jésus d'entre les morts, Il l'a constitué Parole et Révélation du salut, à cette assemblée des rieurs, a suivi l'assemblée des saints, cette assemblée que nous décrit le texte des Actes des apôtres, l'assemblée de ceux qui ne sont pas là réunis pour se moquer de Dieu mais au contraire qui sont réunis par la Parole de Dieu et qui effectivement, à ce moment-là, portent du fruit. Ils sont au bord du fleuve qui est la Parole de Dieu, qui est le baptême, qui est l'Esprit Saint et qui commence à reconstituer cette véritable assemblée pour le jour du Jugement.

Ainsi nous avons ici la parole qui, apparemment, créait une sorte d'unité entre les rieurs et les moqueurs de Dieu et qui en réalité les a conduits à leur perte, et la véritable Parole que chacun, par le baptême, a reçue en son cœur, a ruminée, a intégrée, a absorbée comme une sève, comme un ferment fécond en lui pour devenir un arbre, un des membres de l'assemblée des saints, cette communauté de Jérusalem, cette première communauté chrétienne qui se réunit en écoutant la Parole des disciples, en partageant le pain et en étant fidèle à la prière.

Alors c'est là la transformation que nous subissons par la Parole telle qu'elle est décrite dans ce premier psaume. C'est vrai pour chacun de nous. Quand nous recevons la Parole de Dieu, elle peut être ou bien une sorte de processus de perversion dans lequel nous abîmons le sens de la Parole de Dieu et alors nous nous asseyons au banc de ceux qui se moquent de Dieu. Ou bien au contraire, cette Parole de Dieu, par une sorte de chimie mystérieuse, devient ce qui nourrit notre cœur et qui nous constitue ensemble en Église c'est-à-dire l'assemblée des saints.

 

AMEN