QUE DOIS-JE FAIRE DE MA VIE ?
Ac 13, 16+26-37 ; Mt 28, 16-20
Samedi de Pâques – C
(21 avril 2001)
Homélie du Frère Jean-François NOEL
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Q |
uelques chiffres : ils sont douze autour de Jésus, ensuite, ils seront onze, puisque Judas va trahir. A la croix, ils sont deux si je compte Marie. Et de nouveau à ce rendez-vous en Galilée, ils sont peut-être douze, peut-être davantage, mais il est indiqué dans l'évangile que certains crurent et d'autres doutèrent. En 70 après Jésus-Christ, le Temple et détruit, commence la diaspora, et des juifs et des chrétiens, et l'on pense qu'à ce moment-là un certain nombre de ceux qui ont connu Jésus vont en Mésopotamie, tout autour du bassin méditerranéen, emporter avec eux cette foi, cette histoire. J'aime imaginer le nombre de fois qu'ils ont dû se raconter les derniers évènements, ils l'ont tellement raconté qu'ils se sont fait un petit carnet de poche, qui s'appelle l'évangile, pour ne pas oublier, et en parlant, la mémoire revient, et les éléments se sont ajoutés les uns aux autres, jusqu'à devenir les quatre évangiles qui sont actuellement la base de notre foi. Ils ont connu dix, vingt, cinquante personnes, et rapidement, dans les premières années du premier siècle de notre ère, on peut penser qu'un certain nombre de gens qui n'avaient jamais entendu parler de Jésus, qui étaient sans doute nés très loin de cette histoire, l'ont reçu. A leur tour, ils ont communiqué la Bonne Nouvelle, comme un feu qui gagne. Lorsque les apôtres étaient saisis, chargés de cette Bonne nouvelle se sentaient l'obligation impérieuse, quitte à en mourir martyr, ce qui fut le cas pour bon nombre d'entre eux, de le dire, non pas de l'imposer aux autres, mais d'en témoigner, d'en vivre. Ce n'était pas tellement une affaire personnelle, mais une affaire qui concernait toute l'humanité. Ils se sentaient détenteurs de mots qui n'étaient pas seulement une histoire pour leur propre salut, mais qui étaient pour le salut du monde qui n'était plus étranger mais concerné par ce salut offert par Dieu.
Je dis cela pour mettre en contraste la façon dont nous pensons actuellement la foi. Pour nous, pour ceux qui sont chrétiens, cela fait partie d'une sorte d'usage privé, familial, tribal, de groupe dans lequel nous aménageons notre vie, notre bien-être, il est convenable ou il faut que nous gardions une relation avec Dieu, que nous l'entretenions pas les cérémonies, par les sacrements de l'Église. Il n'est pas de bon ton, il peut même paraître indécent d'en témoigner. Le fameux adage de la liberté du laïcat fait que nous sommes un peu comme muselés. On est toujours soupçonné de vouloir acheter l'autre. Evidemment, on a vécu cela dans l'histoire de l'Église, et la caricature de la transmission, de la propagation de la foi n'a fait que mettre en lumière les moyens qui ne ressemblaient certes pas à ceux utilisés dans les débuts de l'Église car on a souvent forcé au lieu d'offrir la foi (on a même torturé des populations pour cela !). Mais ce soupçon qui court sur l'histoire de l'Église a muselé notre éclatement, notre joie d'être chrétien. Oui, on est chrétien, mais on le garde un peu pour soi, et surtout on pense que la foi est une affaire personnelle, individuelle, liée à mon histoire, celle de mes proches, de ma famille.
La grande différence tient en fait à la façon dont nous nous pensons nous-mêmes. Le grand mot de ce siècle, et les grands maux aussi, malheureusement nous en sommes les héritiers et c'est moi qui le dit, viennent de l'exagération de la psychologie. Tout le monde se pose la question suivante : "Qui suis-je ?" Elle a pris le pas sur une autre question qui était monnaie courante dans l'antiquité, qui motivait les hommes dont nos apôtres font partie. La question n'était pas :"Qui suis-je", cela importait peu aux apôtres, mais c'était :"Que dois-je faire de ma vie ?" ce qui est tout à fait différent.
Je ne vais pas faire ici une théorie sur la différence de ces questions d'identité, mais la nôtre, "Qui suis-je ?" est une question qui finit par escamoter la vraie question de notre présence dans le monde, de ce que nous devons faire et donc transmettre. Les apôtres n'auraient pas couru au martyre avec tant de foi s'ils n'avaient pas été animé par la question de savoir ce qu'il fallait faire de sa vie, et de ce qu'ils avaient reçu. Je vous laisse à ces questions-là, quand on transmet la foi à des enfants par exemple en tant que parents, ou prêtres, ce n'est pas simplement pour le bien-être, ou l'histoire de la personne, pour eux-mêmes mais plus largement pour que leur regard s'étende jusqu'aux confins de l'horizon du monde dans lequel nous vivons. Il y a une sorte de vision du monde à reprendre, qui n'est pas simplement réduite à ce que nous vivons, à ce que nous devons engager comme combat pour être heureux, mais il s'agit de retrouver la place à laquelle nous sommes invités dans le monde, pour qu'il retourne vers Dieu. Notre présence, ici dans l'église, et dans l'Eucharistie repose cette question : "Que dois-je faire de ma vie ?" A l'âge où je suis, avec la santé que j'ai, et que le "que suis-je" ne prenne pas le pas sur cette question fondamentale de moi comme témoin d'une chose tellement plus grande que moi, tellement plus haute que moi, que je ne pourrais normalement pas faire autrement que d'en parler et d'en vivre, et d'en rayonner.
AMEN