JE SUIS AVEC VOUS TOUS LES JOURS
Ac 13, 16+26-37 ; Mt 28, 16-20
(13 avril 1985)
Homélie du frère Michel MORIN

Saint Jean de Malte : apparition à Thomas
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ette présence de Jésus avec nous pour toujours jusqu'à la fin du monde n'est pas une présence vague, générale ou floue, quoi que nous en pensions selon notre expérience Nous ne saisissons pas, de fait, la présence de Jésus dans le monde d'aujourd'hui. Elle nous échappe, c'est ce que Jésus fera comprendre à Thomas et surtout à ceux qui le suivront : "Bienheureux ceux qui croient sans avoir vu !"
La présence de Jésus dans le monde ne dépend pas de notre foi, ne dépend pas de nos sentiments sur Lui, ni même de notre piété. C'est quelque chose qui n'est pas dans notre esprit, encore moins dans notre souvenir ou dans notre désir. La présence de Jésus avec nous pour toujours est une présence d'incarnation, de façon aussi réaliste que la première incarnation, lorsque le Verbe de Dieu a pris chair en la vierge Marie pour être, sur la terre, Jésus, Emmanuel, Dieu avec nous. La présence de Jésus avec nous aujourd'hui est du même ordre, d'un ordre très réaliste, très concret, j'oserais à peine dire quand même matérielle. Et cependant il y a quelque chose de cela.
Pour comprendre, de façon profonde et juste, cette présence de Jésus avec nous jusqu'à la fin du monde, il faut la saisir dans les paroles qui précèdent le texte de ce jour. Jésus envoie ses disciples et leur donne pouvoir, leur donne son pouvoir, pouvoir qui vient du Ciel parce qu'Il est Verbe éternel et de la terre parce qu'Il est chair humaine. C'est donc ce pouvoir particulier, spécifique, ce pouvoir qu'Il a été seul à manifester et à rendre fécond, qu'Il va donner aux disciples. Et une fois qu'Il les a revêtus de son propre pouvoir, et pas d'autres, Il les envoie dans toutes les nations pour faire des disciples en les baptisant "au nom du Père, du Fils et de l'Esprit." Le don que Jésus fait de ses pouvoirs aux apôtres ce n'est pas pour eux-mêmes, ce n'est pas un privilège particulier qu'Il leur donne, c'est dans un motif très précis : de faire des disciples, de créer un peuple de fidèles en donnant le baptême, c'est-à-dire en faisant entrer les hommes dans ce que le Christ leur a manifesté, sa Pâque. C'est ce que nous venons de célébrer tous ces jours. La présence du Christ au milieu de nous est liée à cela.
Cette présence, on pourrait l'appeler aujourd'hui, le sacerdoce des baptisés. C'est dans ce texte-là que s'enracine ce que nous appelons le sacerdoce des baptisés. Jésus est présent avec nous parce que nous sommes intérieurement, non seulement au niveau de l'Esprit, mais aussi de notre chair parce que l'homme est indissoluble dans sa vie terrestre nous sommes dans sa Pâque. Les apôtres et leurs successeurs ont fait, pour nous, ce que Jésus a fait pour eux. Nous sommes donc, par ce pouvoir des apôtres, introduits dans le mystère même de ce qu'Il est Lui-même. La présence de Jésus au milieu de nous, c'est ce sacerdoce que nous exerçons par le fait même que nous sommes baptisés pour le moins que nous désirions en vivre. Jésus a confié sa présence aux apôtres pour qu'ils la déposent en nous. J'allais dire nous sommes les "gestionnaires" de la présence qui s'élargit, au-delà de nous-mêmes vers les autres.
Ce sacerdoce des baptisés, ce n'est pas une sorte de compensation pour les chrétiens "laïcs", les prêtres ayant le sacerdoce ministériel. Cela est tout à fait faux. Ce qui est premier, c'est la constitution d'un peuple chrétien qui soit le corps du Christ, l'Église. C'est cela la première réalité, réalité qui est déjà inscrite dans l'éternité. C'est par ce sacerdoce-là, dont nous sommes tous revêtus et qui est notre plus grande gloire, qui est notre plus grand honneur, le sacerdoce ministériel est moins honorable que celui-là, c'est ce sacerdoce-là qui assure la présence de Jésus avec nous jusqu'à la fin du monde. Le Christ est en nous un fleuve, un fleuve d'eau vive, Il nous fait participer à sa Pâque. Nous sommes réellement vivants de sa mort et de sa Résurrection, nous sommes donc sa présence pour le monde d'aujourd'hui. Et cette présence dure jusqu'à la fin du monde car l'Église a "les paroles de la vie éternelle" non seulement du monde terrestre mais de l'éternité.
Ce sacerdoce baptismal qui est le fleuve qui s'écoule dans notre cœur pour le nourrir, le féconder et qui doit s'étendre à toute l'humanité a, quand même sur la terre, une source, un principe de jaillissement. C'est le pouvoir que le Christ a donné à ses apôtres, c'est le sacerdoce ministériel. Mais la source est au service du fleuve. C'est le fleuve qui est le plus important, c'est le fleuve qui est le plus grand, c'est le fleuve qui est le plus beau, c'est le fleuve qui est le plus puissant, c'est le fleuve qui atteint l'océan. Le sacerdoce ministériel assure réellement une présence du Christ, mais une présence de service, faire jaillir des profondeurs invisibles de la vie du Christ (comme des profondeurs de la terre) sa vie baptismale et sa grâce, pour qu'elles se répandent à l'extérieur de façon visible, de façon nourricière, dans le cœur des hommes pour constituer le corps de l'Église. Et cette présence du Christ, ce corps de l'Église traverse le monde comme un fleuve traverse un pays pour l'irriguer, le nourrir, pour réjouir ceux qui viennent s'y baigner, pour les rafraîchir et pour les purifier.
Cette parole : "Je suis avec vous pour toujours jusqu'à la fin du monde" n'est pas une vague expression de sentiment ou une vague promesse que nous ne pourrions pas saisir. C'est quelque chose de très réaliste, c'est ce que nous sommes nous-mêmes, c'est notre propre sacerdoce baptismal au service duquel le Christ a donné le sacerdoce ministériel, le sacerdoce des apôtres, de leurs successeurs et collaborateurs.
A la fin de cette semaine pascale, notre regard de foi jusqu'à maintenant fixé sur le visage du Christ, le Christ Lui-même nous demande de l'étendre à tout son corps qui est l'Église. Rendons grâce à Dieu de ne pas avoir "arrêté" ce mystère pascal à l'événement historique de la mort et de la résurrection du Christ, mais d'avoir voulu le continuer, le prolonger, le répandre dans le monde jusqu'à la fin du monde, par notre propre vie, par notre propre chair, par notre propre vie baptismale.
AMEN