ILS SE RENDIRENT EN GALILÉE

Ac 13, 16+26-37 ; Mt 28, 16-20

Samedi de Pâques – C

(25 avril 1992)

Homélie du Frère Jean-François NOEL

C

onfrontés à la mort d'un proche, comme vous l'avez été récemment, nous sommes immobi­lisés par les dernières images de celui qui nous a quitté ou les derniers mots qu'il a prononcés. Son visage en attente de la mort, son visage de souf­france, ses derniers instants nous arrêtent, nous im­mobilisent nous-mêmes. Et nous avons de la peine à reprendre la route, à reprendre le chemin de la vie, à nous remettre en route, nous remettre en mouvement. Ce que nous vivons le plus mal dans la mort, c'est cette immobilisation, cet arrêt brutal souvent, parfois sournois qui non seulement fait disparaître celui que nous aimons mais nous touche profondément, nous blesse, nous meurtrit à l'intérieur.

La vie est un mouvement qui, comme une gerbe, semble embrasser tous les projets, tous les mots, tous les gestes, tout ce que nous sommes, cette infinie variété de petites choses de notre personnalité, de notre caractère. Et tout d'un coup le couperet tombe et tout cela semble anéanti, pour rien. Et nous les vivants qui restons derrière, nous nous cognons contre ce mur, contre ce silence, contre l'absence. C'est l'expérience que nous faisons tous par rapport à la mort.

C'est aussi l'expérience qu'ont fait les apôtres à Jérusalem. Ils ont été comme pétrifiés et même les femmes qui ont suivi Jésus se sont trouvées immobili­sées et comme rejetés dans ce qu'ils avaient de plus mauvais en eux, la lâcheté de Pierre, la fuite de Jean, la trahison de Judas. Non seulement nous nous co­gnons à ce mur de l'immobilité de la mort, comme les apôtres se sont cognés à la croix, mais comme rejetés en arrière, nous sombrons dans ce qui est obscur en nous. Malgré les déclarations que nous pouvons faire comme Pierre devant le Christ, le reniement a pris le dessus. Et nous avons raison de penser et de vivre la vie comme un mouvement, un mouvement qui part de très loin, du cœur même de Dieu avant que nous nais­sions et qui, en fait, ne s'achève pas, mais nous, nous arrêtons à cette discontinuité insupportable qu'est la mort.

Et vous constatez dans l'évangile que non seulement les apôtres ne sont pas restés à Jérusalem, mais que le Christ les envoie sur une haute montagne en Galilée. Il les met en marche, Il les met en mou­vement. L'Église est d'abord ce premier mouvement des apôtres qui se rassemblant vont à un premier ren­dez-vous du Christ sur une montagne, en Galilée. Ce n'est plus à Jérusalem, le lieu de la mort, même pas celui du tombeau vide. Le tombeau vide est là pour signifier la résurrection. Il est le point de départ pour aller plus loin, en Galilée. Et de Galilée, Il les envoie encore plus loin : "Allez annoncer à toutes les na­tions, au nom du Père et du Fils et du saint Esprit !" Ce que nous sommes comme Église, ce que nous sommes comme chrétiens, ce que nous sommes comme hommes et femmes sauvés par le Christ, c'est ce mouvement qui brise le mur de la mort et nous emmène à un rythme encore plus rapide vers le terme c'est-à-dire la gloire de Dieu.

Et c'est là où un relais doit avoir lieu. Avant le départ et avant la mort nos sens nos sentiments s'exer­cent. C'est pourquoi nous avons en mémoire, difficile à maintenir d'ailleurs, la voix, le visage de celui qui nous aimions. Le relais doit être fait par ce qui est encore plus profond et plus sûr en nous que la mé­moire des sens, c'est la mémoire du cœur, du cœur de l'homme, du centre de l'homme. Cette mémoire de centre de l'homme c'est le lieu où Dieu inscrit vrai­ment tous nos liens affectifs les uns avec les autres pour que, lorsque nous nous retrouverons devant Lui, il les recompose avec excellence, alors qu'ils n'étaient qu'en ébauche ici-bas. Et nous avons à prendre le rythme de la Résurrection qui commence à naître en nous. Il n'est pas sur le plan des sens, il est sur le plan encore plus profond de la foi. Et en venant à l'eucha­ristie, en célébrant, en priant, nous domptons progres­sivement notre organisme à guetter ce rythme inté­rieur, comme le printemps est un rythme propre à la nature, à guetter ce rythme intérieur qui est la façon dont la Résurrection nous saisit déjà et nous emmène à son propre rythme vers le gloire de Dieu. Et celui qui nous quitte est aussi celui qui nous montre ce chemin, qui nous donne ce rythme, qui nous donne cette pulsion de vie qui brise l'immobilité de la mort et qui montre ce mouvement éternel qui sera la vie divine plantée en nous.

Nous sommes comme écartelés, il y a en nous une tension qui est le propre de la douleur, d'être à la fois retenus en arrière par des images du passé, de l'agonie. Et en même temps nous sommes tendus, par la foi, à une espérance qui est comme une vague plus profonde et qui nous emmène vers ce mouvement beaucoup plus sûr, beaucoup plus vivant que ce que nous vivions jusqu'alors. C'est pourquoi nous sommes partis de Jérusalem en Galilée et envoyés à travers toutes les nations. Demandons de pouvoir recevoir ce mouvement puissant de la Résurrection, ne pas nous arrêter sur le bord du chemin, recevoir cette autre mémoire qui est la façon dont Dieu nous aime et nous tire à Lui pour un jour, participer tous autour de la table des noces de l'Agneau.

 

 

AMEN