UNE ABSENCE QUI EST PRÉSENCE

Ac 13, 16+26-37 ; Mt 28, 16-20

(18 avril 2009)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

F

rères et sœurs, nous venons de lire la dernière page de l'évangile de saint Matthieu, la conclusion de la vie du Christ. Cette page achève ainsi non seulement la vie terrestre du Christ, mais aussi la période de ses apparitions aux disciples et l'évangile de saint Matthieu conclut cette période des apparitions de Jésus ressuscité d'une manière très différente des autres évangélistes. 

A la fin de l'évangile de saint Marc, ou de saint Luc, nous voyons Jésus conduire ses disciples sur le mont des Oliviers, et là, disparaître à leurs yeux, s'élevant dans le ciel pour manifester qu'il quitte le monde et retourne auprès du Père où il était de toute éternité et où il nous prépare une place. C'est donc explicitement le mystère de l'Ascension du Christ que Marc et Luc nous présentent à la fin de leur évangile. Saint Matthieu ne dit rien de semblable, il n'est pas question de départ du Christ, il n'est pas question d'absence du Christ, il est question au contraire d'une présence : "Je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin du monde".

       Il y a donc là une apparente contradiction : Jésus a-t-il quitté ce monde ? a-t-il quitté ses disciples, nous a-t-il quitté pour retourner auprès du Père ? ou bien Jésus est-il avec nous jusqu'à la fin des temps ? Les deux choses sont vraies. D'une part, nous le savons, la présence tangible, visible, accessible du Christ ne nous est pas donnée. Nous vivons en face d'un interlocuteur invisible, dont nous n'entendons plus les paroles, dont nous ne pouvons pas sentir la présence. C'est un des aspects du mystère de ce temps de l'Église dans lequel nous nous trouvons. Toute notre vie est rattachée au Christ et cependant nous ne pouvons ni voir ni entendre ni étreindre le Christ comme les apôtres ont pu le faire pendant le temps où Jésus a vécu parmi eux. Il y a là un aspect très réel, difficile à vivre dans notre foi : comment être en communication intime, profonde avec le Christ alors que nous ne pouvons ni le voir ni l'entendre ?

      En même temps, saint Matthieu nous révèle un autre aspect de ce mystère. Certes, nous ne pouvons plus avec des moyens humains et terrestres toucher et voir le Christ, mais il est présent d'une autre manière, plus intime, plus intérieure, plus secrète mais non moins réelle, c'est ce que nous appelons la grâce du Christ. La grâce, c'est cette présence profonde, réelle, du Christ en nous. C'est le même mystère d'une présence invisible qui nous est donnée dans l'eucharistie et c'est un des aspects selon lesquels le Christ nous est présent tous les jours jusqu'à la fin du monde. Nous pouvons à travers ce pain et ce vin, manger la chair du Christ, boire le sang du Christ et ainsi devenir dans notre propre chair et notre propre sang présence du Christ.

       Ceci nous invite évidemment à une autre forme de rencontre du Christ, moins facile sans doute mais plus essentielle. Ce Christ que nous trouvons dans l'eucharistie, nous apprenons aussi à le trouver dans l'Église, dans nos frères : "tout ce que vous ferez au plus petit de mes frères, c'est à moi que vous le faites". Reconnaître la présence de Jésus dans chacun de nos frères, c'est aussi un apprentissage primordial, fondamental, sans lequel ou ne pourrions pas entrer dans la béatitude puisque cette béatitude consiste à précisément à ne plus vivre que d'amour pour les autres. C'est donc tout à la fois l'eucharistie, les sacrements, tout à la fois l'Église, et finalement l'Esprit Saint qui façonne en nous la présence du Christ, l'Esprit qui habite dans nos cœurs et qui transforme peu à peu nos cœurs et nos corps humains en cœurs et corps ressuscités pour que nous puissions entrer pleinement dans la rencontre définitive avec le Christ qui nous conduit au Père.

       Que ce temps de l'absence soit aussi pour nous un temps de la présence, d'une présence plus secrète mais finalement plus profonde, une présence qui seule donne sens à toute notre vie et à la vie du monde.

       AMEN