PAR NOTRE NOM, APPELÉS A LA LUNIERE
Ac 10, 34-43 ; Col 3, 1-4 ; Jn 20, 1-9
Messe de jour de Pâques – année C (20 avril 2025)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS
Jésus lui dit : « Marie ». Voilà la première parole que Jésus dit au moment où Il est monté dans la gloire auprès du Père.
Frères et sœurs, ce simple détail mérite vraiment qu’on essaie de comprendre ce que ça veut dire. C’est tout l’itinéraire de cette femme qui était en réalité une pauvre fille : s’appeler Marie de Magdala, ça veut dire que c’est Marie qui n’est la femme d’aucun mari. Et à Magdala, la petite ville où elle était, elle devait avoir un métier public qui avant sa conversion devait faire pas mal jaser dans les chaumières. Mais c’est celle-là qu’Il a choisie et qui surtout a découvert qu’elle pouvait vraiment vivre à son service de la façon la plus loyale et la plus profonde possible du point de vue de son itinéraire humain et spirituel.
Alors Marie, au premier passage de cet évangile, est celle qui L’a suivi jusqu’au bout – elle a un peu plus de mérite que les apôtres. Elle ne s’est pas dégonflée quand il fallait aller au pied de la croix au calvaire, elle risquait aussi d’être accusée de complicité avec quelqu’un qui voulait révolutionner l’ordre romain. Elle est donc montée là et après, elle s’est renseignée, elle a suivi l’embaumement jusqu’au bout. Puis, comme à cause de la fête il fallait précipiter les affaires, elle a été là pour observer où on L’avait mis. C’est comme ça qu’avec deux ou trois amies, elles y sont allées après la fête du sabbat qui était chômée de façon stricte. Elle s’est avancée, s’est approchée du tombeau. Or, le récit nous dit que cette première scène est strictement dans le noir : « Alors qu’il faisait encore sombre », on n’y voit rien. Elle s’avance et identifie à peu près où était le tombeau, ça ne devait pas être si facile que ça. Et là elle voit qu’il y a une sorte d’ouverture. Mais dans le noir de l’aube, il faut essayer de discerner où Il est. Elle et ses amies essaient de voir, et elles voient encore moins. La seule chose qu’elles voient, c’est qu’apparemment c’est vide. Alors, elle tombe dans une interprétation que nous aurions tous faite, honnêtement, puisqu’il n’y a pas le corps : « On a enlevé mon Seigneur et je ne sais pas où on L’a mis. » Par conséquent, comme elle se sent absolument démunie dans son témoignage, Marie n’a rien à dire parce que c’est fini. Non seulement, elle a assisté jusqu’à la mort sur la croix, non seulement elle a dû assister à l’embaumement rapide et à l’ensevelissement, la veille du sabbat. Maintenant, elle se trouve là, et que dire ?
Elle assiste à une sorte de seconde mort, parce que non seulement Il est mort, mais le seul point d’accrochage qu’on pouvait avoir encore pour vénérer le Maître, c’était son corps, ce qu’Il avait été parmi nous et qui restera encore parmi nous le temps qu’Il disparaisse. Donc tout est noir, noir dehors, noir dans son itinéraire et noir dans sa tête. Elle n’y comprend rien et l’interprète elle-même de la façon la plus noire possible : on L’a enlevé, plus de prise ! Elle assiste donc à ce moment où pour elle, tout est absolument terminé. Que se passe-t-il alors ? Elle va le dire aux apôtres, les chefs du groupe, qui ont peut-être intérêt à le savoir et peut être vont-ils comprendre ce qui se passe. Elle va donc voir Pierre et Jean et c’est le deuxième temps du récit : Pierre y va avec Jean. Jean est plus jeune, il est meilleur pour la course et il arrive avant Pierre au tombeau. Quand il arrive, il n’ose pas entrer le premier, la hiérarchie exige qu’on obéisse toujours au plus gradé qui est saint Pierre. Saint Pierre regarde et constate les linges, le linceul, roulé à part, bien rangé, bien disposé. Mais c’est tout, et on ne nous dit pas qu’il crut. Il regarde, puis Jean par respect se faufile discrètement et lui dit simplement : « Il vit et il crut. » C’est son témoignage à lui. Là, on est déjà passé d’un moment à l’autre, on est passé de l’obscurité totale, peut-être d’ailleurs que le jour s’est levé, à la clarté. Et puis, au moins dans la tête de Jean, c’est clair, il n’y a plus rien, mais c’est qu’Il est là.
Autrement dit, c’est pour ça que ce récit est si passionnant, dans l’incapacité de savoir ce qui se passe, ils n’ont aucun élément sinon celui des linges. Il y en a un qui voit les linges, c’est Pierre, et l’autre qui dit : « Il vit et il crut ». Ils voient tous les deux la même chose, mais finalement ce n’est pas le plus gradé qui comprend ce qui se passe, c’est l’autre, Jean, qui dit « moi j’ai cru ».
Cet épisode du tombeau vide qui devrait être plein, plein de la présence du corps de Jésus, donne lieu à deux interprétations : pour l’un, c’est un constat, il s’est passé quelque chose, mais il ne comprend rien. Pour l’autre, il s’est passé quelque chose, il voit, il croit. Qu’est-ce que ce "je crois" ? C’est le fait que pour lui, Jean, c’est la Résurrection. Vous allez me dire que c’est purement subjectif. Non, parce que précisément, ils voient la même chose, il y en a un qui a un regard plus profond, plus lumineux, plus attaché à son Maître et il y croit. C’est comme ça que l’Église, dès le début, s’est expliquée la Résurrection du Christ. Beaucoup de gens autour de Jérusalem pensaient qu’on avait enlevé le corps, il y avait même un récit qui courait – mais il n’est pas raconté dans les évangiles – que ce seraient les disciples eux-mêmes qui auraient payé un jardinier pour enlever le corps afin qu’on dise qu’Il était ressuscité. Ce serait une supercherie. Précisément là, je pense que Jean veut signifier que ce n’est pas ce qui s’est passé. On a vu le tombeau vide avec les bandelettes et le linceul : il y en a un qui a cru. Et puis d’autres ont cru.
C’est ça le mystère : c’est au moment même où on rencontre la présence du Christ la plus "absente", la plus insaisissable, que naît la foi. C’est peut-être dans notre existence, ce qu’il y a de plus difficile. C’est très difficile quand on est démuni totalement à ce point-là, quand on est en face de rien : d’où peut venir qu’on ait la foi ?
C’est alors le deuxième épisode avec Marie-Madeleine qui se dessine. Pierre et Jean retournent tranquillement à la maison et Marie est là dans le jardin. Elle n’a pas vu les deux disciples repartir, elle est dans ses larmes, toujours dans sa nuit. Tout à coup, le Christ l’appelle, Marie. Là pour elle, c’est presque plus fort que pour Jean. Pour elle, non seulement on est bien obligé de constater qu’Il n’est pas là, mais Il l’appelle par son nom. C’est pour ça que vous êtes ici. Vous me direz que vous n’avez eu ni vision, ni apparition de Jésus. Certes, mais ça n’empêche : quand on vous a baptisés, on vous a appelés par votre prénom. C’est ce que ça veut dire. Marie Madeleine comprend que toute démunie qu’elle soit, en pleurs et toujours avec ces espèces d’hypothèses brouillonnes – « je ne sais pas ce qu’on en a fait, je ne peux pas me consoler du chagrin de sa disparition » – elle est appelée par son nom. La foi chrétienne, c’est ça : être appelé individuellement par son nom. Chacun d’entre vous ici, qui participez aujourd’hui à cette eucharistie, vous avez été appelés par le nom du Christ au moment de votre baptême : « Toi, je te baptise au nom du Père... » On ne baptise pas au jet d’eau dans l’Église, on baptise individuellement. Chaque baptisé est appelé à proclamer sa foi lui-même, tel qu’il est appelé par Dieu à dire oui à la présence du Christ et à son Salut.
Frères et sœurs, c’est extraordinaire que dès le moment de la Résurrection, les chrétiens aient été suffisamment réfléchis et bouleversés pour trouver la manière dont naissait la foi en la Résurrection. Elle ne naît pas d’abord d’une sorte de refus de construire des tombeaux vides autour de la ville. Mais c’est là, devant le vide de la présence de Marie qui est dans la nuit : « On a enlevé mon Seigneur. » C’est dans le vide de cette culture actuelle qui ne peut plus, ne veut plus de cette affirmation de la Résurrection du Christ, c’est dans ce vide et ce noir de l’obscurité que tout à coup, chacun d’entre nous à travers des moyens très différents les uns des autres, nous avons été appelés à reconnaître que le Christ nous connaissait par notre nom. Je pense que la foi chrétienne est une des démarches les plus authentiques de l’homme : savoir que quand il porte un nom, ce ne sont pas seulement ses parents qui l’ont donné à celui ou à celle qui le porte, c’est Dieu Lui-même qui veut qu’au moment même de notre entrée dans la foi chrétienne, nous soyons appelés par notre nom.
À ce moment-là, notre nom devient le petit point lumineux, le petit cierge comme ceux qui étaient dans la nuit pascale l’ont tenu dans leurs mains. Ce petit cierge, cette petite flamme vacillante, c’est dans ce nom que nous avons été appelés. Vous parents, avec vos enfants, c’est en prononçant ce nom que vous leur rappelez toujours que non seulement vous l’avez choisi, mais que Dieu le prend lui-même à son compte pour nous appeler chacun par notre nom.
La Résurrection commence par-là. Bien sûr, après, il faut essayer d’approfondir un peu la question, ce que ne font plus beaucoup de gens aujourd’hui, c’est très dommage, mais c’est ça qui est en cause. Comment Dieu peut nous faire entrer dans la plénitude de la connaissance car il y a quelques grandes expériences dans la vie quand on est vraiment appelé par son prénom, son nom de baptême précisément, ce sont ces moments-là qui comptent, parce que c’est dans ces moments-là que nous sommes appelés par Dieu pour voir et pour accueillir quelque chose qui nous dépasse et qui nous fait sortir de la nuit, ce qui est sans doute notre plus cher désir.