DIEU M'A APPELÉ PAR MON NOM
Ac 10, 34-43 ; Col 3, 1-4 ; Jn 20, 1-9
Dimanche de Pâques – année B (31 mars 2024)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS
Frères et sœurs, comment comprendre ce qui s'est passé ce matin-là ? Un matin de printemps, qui promettait sans doute un jour moins pluvieux que le nôtre ici. À Jérusalem à cette saison-là il fait déjà très beau, c'est déjà toute la fraîcheur du printemps. Comment comprendre ce qui a pu se passer dans la tête de ce témoin privilégié qu’est Marie-Madeleine ?
Nous pensons que c'est le récit qui nous intéresse ou l'histoire, comme on dit. Marie-Madeleine, une de ces deux ou trois femmes qui avaient suivi Jésus jusqu'à la croix et qui ensuite avaient repéré où Il était déposé dans le tombeau, Marie-Madeleine et sans doute une autre Marie – pas la maman de Jésus mais quelqu'un d'autre – se disent qu'il faut compléter les rites de la mise au tombeau. Effectivement, dans toute l'Antiquité, le plus important au moment de la mort de quelqu'un, c'est de bien observer tous les rites et toutes les consignes qui sont donnés pour que le corps repose en paix.
Marie-Madeleine y va donc et c'est déjà de sa part une attitude extrêmement courageuse parce qu'elle devait bien se douter que la disparition de Jésus était un événement extrêmement discuté dans la population de Jérusalem. Mais elle y va. Et quand elle arrive au tombeau, elle a une première source d'étonnement : le tombeau est ouvert. Il y a quelque chose qui nous étonne dans ce récit du tombeau ouvert. Il y a comme une sorte d'autre monde qui s'ouvre, celui qu'habituellement nous ne fréquentons pas. Le tombeau, c'est l'espace de la mort. On dirait qu'au moment où Marie de Madeleine arrive, elle vient véritablement de ce monde – Dieu sait qu'elle a vécu de telle manière qu'elle savait ce que c'était que d'être de ce monde – mais quand elle arrive devant le tombeau, elle n'entre pas et dit : « Je ne sais pas. » Premier temps de la démarche de Marie-Madeleine, elle ne sait pas.
Je crois que c'est très important pour nous aujourd'hui, parce que parfois on vit dans une atmosphère où l'on ne veut pas trop savoir, ni ce qui se passe, ni quelle est la bonne religion, mais en réalité nous non plus ne savons pas. Quand nous voulons nous situer par rapport à Jésus, mort et ressuscité, la réponse ne vient pas immédiatement. Nous ne savons pas. « Je ne sais pas où on L'a mis. » Pour chacun d'entre nous, essayons de réfléchir : où avons-nous casé le petit problème religieux de notre existence ? On ne sait pas où on l'a mis. Voilà, c'est le premier constat.
Alors Marie-Madeleine va tout de suite avertir les disciples, Pierre et Jean, qui vont courir au tombeau et qui seront les premiers témoins, d'ailleurs assez embarrassés. Ils ne savent pas beaucoup mieux ce que l'on a fait du Seigneur. Le seul qui a été vraiment dans une réponse immédiate et profonde, c'est Jean : « Il vit et il crut. » À partir du tombeau vide, il a perçu qu'il s'était passé quelque chose d'absolument inouï.
Après, retour à Marie-Madeleine qui a dû suivre de loin les disciples et à ce moment-là elle a une deuxième surprise. Elle est le symbole de celle qui veut savoir, cherche à savoir, pourrait peut-être savoir, mais en tout cas n'a aucune certitude. « Je ne sais pas où on L'a mis, on L'a enlevé. » Alors se pose la question : « Que vient-elle faire là, devant le tombeau ? » C'est là le plus intéressant car c'est ce moment que Jésus attend pour la rencontrer. Or Jésus ne va pas lui faire un catéchisme sur la résurrection. Jésus est là et comme elle est complètement obsédée par le fait qu'Il a disparu, elle pense que c'est le jardinier de cette sorte de cimetière qui était à cet endroit dans Jérusalem. Et donc elle redit à Jésus ce qu'elle a déjà constaté avant : « On a enlevé Jésus. » Elle parle de Lui à la troisième personne : « Je ne sais pas où on L'a mis. » Et c'est cela qui est extraordinaire, au moment même où elle vient de dire cela, Jésus lui dit : « Marie ! » Qu'est-ce qui fait le mouvement de la reconnaissance ? C'est que Marie est appelée par son nom.
C'est extraordinaire, c'est notre vie à chacun d'entre nous. Déjà au plan humain, vous parents, savez ce que c'est que l'émotion de découvrir tout d'un coup que l'enfant a compris qu'il avait un nom, quand il tend l'oreille quand son nom est prononcé. À ce moment-là, le petit se sent reconnu et c'est presque un événement aussi important que la naissance. Le jour où non seulement l'enfant a été enfanté, tète le sein de sa mère et commence à faire des risettes à tout le monde, il y a un moment où il reconnaît son nom. Et là, pour lui, c'est quand même d’un point de vue humain une seconde naissance. Je ne sais pas si les parents qui font parfois des petits carnets pour raconter les événements de l'enfance de leurs petits, ont l'idée de dire : « Là, aujourd'hui, mon bébé a reconnu l'appel par son nom que je lui ai adressé ». C'est extraordinaire, car ça signifie : « Tu as ta place, tu es là et tu n'es pas là par hasard, tu es là et on te connaît, tu es là et on s'intéresse à toi, on a souci de toi, tu es là et on ne veut pas te laisser tomber. » Dans le fait de reconnaître son nom, c'est soudain le moment où l'enfant prend sa place dans la vie de famille. Après, il en prendra beaucoup mais c'est un chapitre que je n'aborderai pas aujourd'hui ! Reconnaissez que ce moment où l'on voit que l'enfant sait qui il est, non pas parce qu'il dit qu’il s'appelle untel ou unetelle, mais parce qu'on le nomme, est extraordinaire.
C'est cela l'Église, c'est cela la résurrection, c'est cela le fait d'être tous rassemblés aujourd'hui. Nous, au baptême, avons été nommés et c'est ce que nous allons faire tout à l'heure pour Aeneas. On va l'appeler par son nom. On ne va pas le baptiser de façon anonyme, la nomination sera pour lui, par son nom : « Aeneas, je te baptise au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit. » C'est la reconnaissance du nom, parce qu'il est envoyé, destiné par ses parents, par sa famille et qu'il le reconnaît.
Il y a deux niveaux pour croire au Christ. Il y a un niveau dans lequel on se raconte l'histoire : qu'on se raconte l'histoire de Jésus ou une histoire mythologique quelconque ou une histoire de conte de fées, généralement ça ne nous fait pas tellement d'effet. Mais l’autre niveau, c’est le moment même où Marie-Madeleine comprend qu'elle est nommée par Jésus, qu'Il la reconnaît d'abord et alors elle n'a qu'un mot pour Lui : « Rabbouni, Tu es mon maître ! » La plupart du temps on pense que la résurrection est une sorte de constat historique. C'est vrai, c'est nécessaire. Mais dans ce constat historique, quel est vraiment le cœur, la dynamique, le déclencheur ? C'est que tout à coup je suis appelé par Dieu, par mon nom.
Frères et sœurs, on est là pour cela aujourd'hui. Même si on a plus de 50, 70 ou 80 ans, on est toujours appelé par notre nom. C'est pour cela que dans le fait d'être ainsi appelé, on se reconnaît face à Celui qui nous appelle. C'est comme si Marie-Madeleine découvrait qui elle était, alors qu'elle avait fréquenté Jésus plusieurs fois et que Jésus avait sans doute dû lui dire : « Marie-Madeleine, je te pardonne tous tes péchés. » C'était bien nécessaire. Au moment même où elle est reconnue, elle est reconnue pour ce qu'elle est vraiment.
Frères et sœurs, c'est pour cela que l'on est baptisé. On n'est pas baptisé de façon anonyme. On est baptisé par notre nom, on est nommé par Dieu, on existe pour Dieu. Non pas que Dieu nous oubliait auparavant, mais jamais nous n'avions entendu notre nom, notre identité annoncée, proclamée par le Christ. C'est cela la vie chrétienne, on n'est pas plus malin que les autres, on a tous des problèmes, on vit tous dans les mêmes angoisses, on a tous les mêmes questions concernant la France, l'Ukraine, Israël, Gaza etc. On vit dans une espèce de brouhaha d'informations, de mélange incroyable de tous les événements. Et pourtant, si nous sommes là ce matin, c'est parce que maladroitement mais vraiment, nous croyons que nous avons été appelés personnellement par Dieu.
Dans le fait de nous nommer au moment du baptême, Dieu nous a dit : « C'est toi que Je connais parce que c'est toi. Je t'avais créé, c'était magnifique, mais le plus extraordinaire c'est qu'après t'avoir créé, maintenant Je t'appelle par ton nom. Je veux que nous entreprenions une histoire tous les deux pour découvrir non seulement ce que Moi Dieu Je suis – on verra au fur et à mesure, ça grandira – mais découvrir qui tu es. Tu n'es plus celui qui dit : "Je ne sais pas où on L'a mis" mais tu es là ce matin parce que Je te dis : "Je t'appelle par ton nom". »
Frères et sœurs, quand on va baptiser Aeneas, c'est ce qu'il faut que nous réalisions. C'est pour ça qu’on fait le baptême pendant la messe, même si ça dure et que parfois le gigot est trop cuit après, peu importe ! Si on fait ce geste, c'est pour que vous sachiez, pour que nous sachions que si nous sommes là c'est parce que nous, comme Aeneas, avons été appelés par notre nom et que maintenant nous savons non pas où on L'a mis mais où Il est venu se blottir : dans notre propre cœur.