LIBRES PAR LA FRAGILITÉ DU CHRIST

Ac 10, 34-43 ; Col 3, 1-4 ; Jn 20, 1-9
Messe du jour de Pâques – année C (17 avril 2022)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs, je voudrais vous poser une question qui vous paraîtra peut-être étrange pour le matin de Pâques mais qui est tout à fait de circonstance puisque nous baptisons un petit enfant. La plupart d’entre vous avez été parents, grands-parents, vous avez porté la responsabilité des enfants. Mais posez-vous la question : qu’est ce qui fait que la première fois que vous avez porté votre enfant dans vos bras a été quelque chose d’extraordinaire ?

Bien sûr, on est déjà bien content que l’accouchement se soit bien passé et on a tout de suite un petit diagnostic qui nous dit que le bébé est viable, qu’il n’y a pas de souci même si ce n’est pas toujours le cas. Bref, on est très heureux mais on l’est sans savoir pourquoi. Sommes-nous simplement heureux à cause d’un diagnostic médical, si avisé et si profond soit-il ? Je ne le pense pas.

Certes, je n’ai pas été papa mais j’ai quand même un avis sur la question. Pourquoi est-ce si extraordinaire lorsqu’on tient pour la première fois un petit enfant dans ses bras ? C’est parce que l’on a immédiatement conscience d’une incroyable fragilité de cet enfant. On a beau vous dire qu’il est en bonne santé, il n’empêche que sa petite taille, sa vulnérabilité, son exposition à tout ce qui peut arriver dans sa vie et dans notre propre vie, font que nous sommes absolument saisis par le fait qu’il est fragile. C’est d’ailleurs pour ça que l’on dit qu’ils sont petits, dans le vrai sens du terme c’est-à-dire atteignables, vulnérables, on tient dans ses mains une vie d’une incroyable fragilité.

Tout le monde ressent cela mais il y a une deuxième chose absolument concomitante et inséparable, c’est que nous, en tant qu’êtres humains, percevons à ce moment-là que nous tenons ce petit être humain dans toute sa fragilité et pourtant déjà dans sa liberté. Ce qui nous touche à ce moment-là, c’est non seulement que l’enfant va dépendre de nous mais aussi que dans sa fragilité même, il porte déjà une liberté. Appelez cela comme vous voulez : une destinée, le déroulement d’une vie, peu importe, mais il ne s’agit pas simplement d’une vie subie. Cette vie que nous tenons entre nos mains, nous nous tromperions si nous n’acceptions pas qu’en même temps, l’enfant la tient déjà entre ses mains. Certes, il n’en est pas conscient, il n’a pas encore lu les philosophes, mais il porte en lui une liberté qui ne va plus le lâcher.

Donc le paradoxe du petit enfant, c’est à la fois fragilité, vulnérabilité, petitesse au grand sens du terme, c’est-à-dire tout petit devant la vie, devant la société, sans défense, complètement exposé, mais en même temps, il ne faut jamais l’oublier, une liberté, une destinée, quelque chose qui va croître, grandir et se déployer dans la vie de cet enfant dont nous ne savons rien. La vulnérabilité, la fragilité, nous les connaissons. C’est pour ça qu’il y a des pédiatres, des éducateurs, des instituteurs, des professeurs, qui s’occupent de nos enfants pour remédier à leur fragilité. Certes, chacun n’y réussit pas toujours parfaitement. Nous sommes là devant un mystère : chez un enfant, rien n’est joué, tout est fragile, tout est ouvert, tout est possible car au cœur même de sa fragilité, il y a déjà une liberté qui s’inscrit.

Frères et sœurs, on n’a pas attendu la Déclaration des droits de l’Homme pour savoir que nous étions chacun, plus spécialement les parents, les porteurs, les serviteurs et les témoins de la liberté qui est dans le cœur d’un enfant. Si nous l’oublions, il est inutile de lui fabriquer un avenir. C’est la raison pour laquelle les parents doivent beaucoup se méfier de tout l’avenir qu’ils veulent imposer à leurs enfants. Ils ont peut-être de très bonnes idées – tu vas être polytechnicien comme papa, ce qui pour certains reste le sommet de la réussite mondiale – mais en réalité, l’enfant n’en a que faire. Quand il est dans les bras de son père ou de sa mère, il ne pense pas à devenir polytechnicien et il a bien raison.

Frères et sœurs, nous sommes là devant un paradoxe incroyable : c’est au moment où l’enfant est le plus fragile qu’il a le plus besoin que nous le reconnaissions dans sa destinée, dans sa liberté, dans ce chemin qui s’ouvre à lui et qui va le conduire à travers les vicissitudes de la vie vers la plénitude de ce qu’il peut – et de ce qu’on peut – espérer pour lui.

C’est ainsi que devrait être l’Eglise au matin de Pâques. Certes, le Christ est adulte mais au moment où Il surgit du tombeau, Il est "tout petit", Il est tout seul, tout le monde l’a abandonné, tout le monde a cru que la fragilité, c’était fini. Il est mort, il n’y a plus d’espoir. Et pourtant, au moment même où Marie-Madeleine, puis les disciples, puis les amis et tous les disciples de Jérusalem, vont petit à petit se pencher sur Lui, aller à sa rencontre et découvrir tout à coup Celui qu’ils pensaient infiniment fragile, vulnérable à tel point que tout était fichu – nous qui croyions que c’était le Messie qui allait sauver Israël –, il ne faudrait pas oublier qu’il y a dans le Christ une liberté, à la fois la liberté de Dieu, Celui qui a voulu Se donner pour l’humanité et la liberté de l’homme, Jésus, Celui qui a voulu servir ses frères en donnant sa vie pour eux jusqu’à la fin.

Frères et sœurs, il faudrait voir un peu plus les choses comme cela. La plupart du temps, nous essayons de nous imaginer Dieu et surtout la résurrection, et nous pensons que la résurrection, c’est Dieu qui fait de l’esbrouffe : vous avez cru que vous alliez me tuer, mais « même pas mal ! », comme disent les enfants. En réalité, Il a eu mal, Il a été fragile, Il a fait entendre son cri de détresse sur la croix, Il a connu toute l’horreur des derniers moments et pourtant, Il nous revient ce matin sur les bras comme un bébé dans les bras de ses parents.

Le Christ ressuscité, c’est le berceau de l’Eglise, c’est le moment où la pauvreté, la fragilité de Dieu, nous disent simplement : « Accueillez-moi ! », non pas comme un potentat, un empereur romain ou un roi qui va vous écraser, mais comme quelqu’un de fragile. « Je me confie à vous parce que Je suis fragile mais aussi parce que J’ai une liberté, que Je vous aime, que ma liberté est de partager avec vous jusqu’au bout tout ce que vous avez vécu de fragile et que J’ai vécu de fragile, mais précisément pour accomplir la liberté de chacun d’entre vous ».

Frères et sœurs, si nous sommes ici ce matin, c’est bien sûr parce que nous croyons au Christ et à sa Résurrection, mais c’est aussi parce que nous croyons que le Christ s’est fait le serviteur de notre liberté, comme tous les parents doivent être les serviteurs de la liberté de leurs enfants. La première condition pour y parvenir, c’est d’être libre soi-même. Si nous ne sommes pas libres, nous ne comprenons rien, nous voudrions que Dieu agisse comme un manipulateur du haut du ciel avec son super ordinateur et qu’Il programme notre vie. Mais Il s’y refuse, car la toute-puissance n’est pas sa qualité première contrairement à ce que beaucoup pensent. Quand Dieu se présente à ses disciples, et on le verra tout au long des apparitions du Ressuscité, ceux-ci ont du mal à Le reconnaître, ils ne peuvent pas croire qu’un homme aussi fragile puisse être désormais la source du salut.

Frères et sœurs, vous avez devant les yeux ce magnifique tableau [La résurrection du Christ de Finsonius] dont on a la chance d’être les affectataires. Ce n’est pas à nous mais c’est un chef d’œuvre, peint par un disciple de Caravage et c’est pour ça que ce tableau est si précieux, on peut même dire que c’est un Caravage puisque l’original a été brûlé par les troupes de Napoléon (encore quelqu’un qui ne croyait pas à la destinée personnelle de chacun). Ce Christ ressuscité a été très critiqué, y compris par les Italiens et même par les Napolitains. Il n’a pas l’air d’un héros de cinéma, Il a presque l’air « gringalet ». C’est là l’intuition géniale de Caravage, il sait que quand le Christ veut Se manifester à son peuple, à ses disciples, il n’a qu’un moyen pour le faire : nous donner à Le voir dans sa fragilité.

Frères et sœurs, que notre célébration de Pâques aujourd’hui ne soit pas celle de la puissance de la religion catholique (qui n’est d’ailleurs pas en si bonne forme que ça) mais la célébration de la fragilité de Dieu qui s’est rendu fragile pour être proche de notre propre fragilité car c’était pour Lui la seule manière de nous faire découvrir notre liberté. Amen.