PAS DE RESURRECTION SANS CORPS

Ac 10, 34-43 ; Col 3, 1-4 ; Jn 20, 1-9
Dimanche de Pâques – année B (4 avril 2021)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

« Je crois au Christ ressuscité d’entre les morts, je crois en la résurrection de la chair ».

Frères et sœurs, nous avons tendance à dire ces choses comme des choses habituelles. Théoriquement du moins, on peut le proclamer tous les dimanches au moment du Credo comme on va le faire tout à l’heure, mais au fond, que proclamons-nous ? Que veut dire croire en la résurrection, soit celle de Jésus soit la nôtre ?

Le moins qu’on puisse dire, c’est que cela n’est pas évident. La plupart du temps, si on devait interviewer dans la rue les chrétiens qui croient encore à la résurrection – mais semble-t-il cela devient une denrée rare, bien que ce soit consolant de voir qu’il y a beaucoup de monde le dimanche de Pâques –, en leur demandant en quoi ils croient lorsqu’ils affirment la résurrection, on serait assez étonné par le résultat. Je pense que dans certains cas, nous ne serions pas loin du spiritisme, avec des esprits qu’on évoque en faisant tourner les tables ; on ne serait pas loin non plus de cette réduction de chacun d’entre nous en une sorte de zombie spirituel qui subsiste on ne sait pas comment, mais qui a quand même un petit coin privilégié qui s’appelle la tombe, si toutefois on a enterré la personne défunte, car bien entendu maintenant on la fait un peu partir en fumée, et c’est donc difficile d’essayer de se raccrocher d’une façon ou d’une autre au mystère de la résurrection. Ce n’est pas qu’il est interdit d’incinérer les corps des morts, mais c’est quand même bien révélateur d’une tendance que nous avons un peu dans notre mentalité actuelle : au fond, ce corps n’a pas tellement d’importance et finalement quand on meurt, tant mieux, on en serait débarrassé. Nous n’avons même pas la reconnaissance du ventre parce qu’en fait, ce corps nous a rendu beaucoup de services et le fait tout à coup de dire, sous prétexte qu’il nous a fait souffrir quelque temps à la fin de notre vie, « tant mieux si on s’en débarrasse », tant mieux pour soi-même et tant mieux pour les autres, pas de commentaires !

Frères et sœurs, nous sommes donc très ingrats et nous sommes d’abominables spiritualistes parce que nous ne sommes pas loin de considérer que si Dieu nous a créés avec un corps, au fond c’est une erreur, on n’avait pas besoin de cela. Si nous avions eu à la place du cerveau simplement un ordinateur et à la place de l’estomac une sorte de petit moteur qui nous aurait permis de tourner, de marcher et de nous déplacer, cela nous aurait largement suffi.

Contrairement à ce qu’on pense, nous sommes une culture moderne décharnée. Oui, certes, on va encore valoriser le corps pour son pouvoir érotique ou de séduction, là on n’a pas encore trouvé de remplacement équivalent. Mais quand même il faut bien le dire, le corps nous embarrasse, nous gêne, nous pèse. Ce n’est pas d’aujourd’hui parce que nous nous disons la plupart du temps qu’au fond la vraie religion, la vraie pensée de Dieu, cela doit nous couper du corps, cela doit nous élever. Mais là, vous voyez bien un peu l’ambigüité, ce n’est pas parce que c’est plus haut que c’est plus léger : les grandes planètes, Jupiter et compagnie sont plus lourdes que la terre, de même que le soleil si j’ai bonne mémoire. Ce n’est pas en s’élevant qu’on perd du poids, c’est que le monde est matériel, le haut et le bas sont dans un équilibre extrêmement subtil, mais ce n’est pas la peine de dire qu’ici-bas sur la terre, c’est plus lourd que là-haut, c’est peut-être l’inverse, c’est peut-être plus lourd là-haut mais nous ne pouvons pas l’imaginer.

Frères et sœurs, nous sommes un petit peu embarrassés dans cette affaire, nous avons tendance à garder ces vieux schémas des Anciens, qui pensaient que parce que les étoiles étaient là-haut, elles étaient légères comme des plumes ou comme des anges puisque précisément on pensait que les astres et les étoiles étaient au moins guidés par les anges, sinon des anges eux-mêmes. Si la résurrection consiste à nous décharner, à perdre toutes les qualités physiques que nous pourrions avoir, c’est d’une inconscience totale ! Pourriez-vous penser sans cette partie de votre corps qui s’appelle le cerveau ? Pourriez-vous faire du tourisme si vous n’aviez pas de jambes pour vous déplacer, aller prendre l’avion ou faire des balades en montagne ? Que pourrions-nous faire ici-bas si nous n’avions pas de corps ? Tout dans notre vie est lié au corps et c’est une illusion de croire que parce que nous sommes baptisés, spirituels, chrétiens, penseurs, nous sommes au-dessus de tout cela. Allez expliquer cela à la maîtresse de maison : cela lui fera plaisir car vous aurez manifesté ainsi que vous méprisez totalement le fait qu’elle vous fasse à manger tous les jours. Or on ne peut pas vivre, on ne peut pas être soi-même sans corps.

Cela pose alors la question : que concerne la résurrection ? Le christianisme a nettement tranché et il ne reviendra pas là-dessus, je vous le garantis : « Je crois en la résurrection de la chair », comme si on voulait désigner le corps dans ce qu’il a de plus consistant, matériel, organique et nécessaire. « Je crois en la résurrection de la chair », nous ne sommes donc pas là ce matin pour dire que le corps n’a pas d’importance, que la chair est tout à fait accessoire, et qu’enfin un jour on en sera débarrassé et qu’un jour nous serons de purs esprits ! Certains rêvent de cela, moi pas du tout. Je préfère que vous ne deveniez pas de purs esprits, je vous aime comme vous êtes et je suis très content que vous soyez "bien en corps" comme on dit "bien en chair" mais avec l’interprétation nécessaire.

Frères et sœurs, c’est "bien en corps" ! Que veut dire le christianisme ? Il signifie d’abord que le Verbe, c'est-à-dire le Fils de Dieu, Dieu Lui-même, s’est fait chair. Il faut quand même peser les mots ! Il ne dit pas que Dieu s’est fait Internet. Ce serait beaucoup plus barbant. Non, « Dieu s’est fait chair », c'est-à-dire que dans la consistance même qui nous lie au cosmos, à la matière, à tout cela, Il s’est fait comme nous et Il a vécu comme nous : Il a vécu des émotions et des peines, Il a vécu des larmes et tout ce qui concerne l’existence humaine avec tous les aléas et les difficultés etc. Et s’il y avait eu le covid, Il l’aurait peut-être attrapé. Dieu, non seulement a pris le risque de nous créer dans la chair, comme des êtres de chair, mais Il a voulu venir dans notre chair pour partager notre condition, parce qu’elle est une condition dans le corps, dans le sang, dans la chair. Dans tous les récits évangéliques, on n’a jamais lésiné sur les détails qui montrent l’humanité physique, physiologique, biologique de Jésus. On a même voulu raconter la manière extraordinaire dont Il était né, mais pas pour nier la chair, au contraire, pour dire qu’elle était nécessaire.

Eh bien, frères et sœurs, c’est peut-être cela que nous fêtons aujourd’hui. Nous fêtons le fait que, tous, qui que nous soyons, ce qui nous lie le plus à Dieu, c’est le fait qu’Il ait pris chair. Il s’est lié à nous pour s’engager dans la même aventure humaine que la nôtre, et ce qui fait le lien entre Dieu incarné et nous, c’est la chair. Et pourquoi s’est-Il fait chair ? Pour que notre corps devienne lieu de communion, d’échange, de communauté et de reconnaissance les uns par les autres.

Pour terminer, je voudrais évoquer quelqu’un que je tiens pour un Père de l’Église, même si personne n’y pense, je veux parler de Molière. Vous le connaissez, le Tartuffe, une certaine méfiance assez habilement camouflée envers l’Église institutionnelle, l’archevêque de Paris, c’est sûr qu’il n’y a pas de statue de Molière dans les églises, mais uniquement devant la Comédie Française, il faut distinguer les genres. Mais Molière a eu une chose extraordinaire qui, à mon avis, explique la résurrection du Christ. Il fait discuter un frère et une sœur, cette sœur est une femme savante et à cette époque-là les femmes savantes avaient un mépris total pour la réalité du corps, elles l’appelaient même une guenille, ce n’était pas très gentil – elles avaient d’ailleurs généralement des guenilles assez arrondies quand on les voit dans les comédies. La sœur fait donc la morale à son frère qui est un homme heureux d’avoir un corps, bien dans sa peau, et la sœur lui dit : « Comment ? Vous pouvez vous occuper de cette guenille alors que la seule chose qui compte, c’est de se préoccuper de son esprit et de toutes les valeurs spirituelles ! » C’est un peu le discours d’un certain nombre de gens qui aujourd’hui veulent nous faire croire qu’on est devenu des matérialistes, individualistes… Tout cela serait du "bas de gamme". La sœur dit à son frère : « C’est lamentable, tu t’occupes de cette guenille qu’est ton corps ! » Et son frère, Chrysale, lui répond cette chose très connue qui mérite d’être méditée même le jour de Pâques : « Oui, mon corps est moi-même » – il n’y en a pas beaucoup qui pensent cela –, « mon corps est moi-même et j’en veux prendre soin, guenille si l’on veut, ma guenille m’est chère ».

Tout est dit, c’est effectivement ce qui est le mystère de notre corps. Nous pouvons afficher pour lui un mépris incroyable, mais tant que nous n’avons pas compris que Dieu, qui nous a créés chair et sang, estime tellement la réalité même de notre être charnel qu’Il a voulu que, quand nous sommes appelés par la mort à aller vers Lui, nous soyons ressuscités dans notre chair. Bien sûr, l’esprit tendu vers Lui, la pensée, les sentiments les plus nobles, tout cela peut aller vers Dieu. Mais Dieu s’est dit : « Puisque J’ai communiqué avec eux dans la chair et dans le sang, qu’ils M’ont vu de leurs yeux et que Je les ai vus de mes yeux, puisqu’ils M’ont touché de leurs mains, et que Je les ai touchés et guéris de mes mains, puisqu’ils M’ont entendu de leurs oreilles et que J’ai écouté leurs prières avec mes oreilles de chair et de sang, Je ne veux pas arrêter ce canal de communication qui est peut-être le plus profond et le plus beau ». Demandez ce qu’en pensent les mères par rapport à leurs enfants. C’est précisément cela que nous fêtons aujourd’hui : Dieu a pris chair pour sauver notre chair, pour nous faire ressusciter dans la chair. Ne me demandez pas comment cela va se faire, je ne suis pas chargé de reloger tout le monde là-haut. Mais considérez que si Dieu nous a créés avec un corps, avec une chair, c’est très important d’accepter que Dieu ne nous recréera pas sans nous redonner cette condition charnelle, sans doute très différente ; sans doute aurons-nous peut-être du mal à nous reconnaître : il y en a qui ne sont pas beaux sur la terre mais qui deviendront beaux ou belles, époustouflants, on n’en sait rien. Mais ce sera cela véritablement la résurrection, c'est-à-dire un moment où l’harmonie et la complicité de notre être, à la fois l’esprit, le cœur et notre corps, seront d’une telle qualité et d’une telle profondeur que nous serons totalement adaptés à entrer dans l’amour de Dieu.

C’est ce que je vous souhaite aujourd’hui à tous : Christ est ressuscité dans sa chair, dans son corps. Alleluia !