UNE BRÈCHE ENTRE LES VIVANTS ET LES MORTS
Ac 2, 36-41 ; Jn 20, 11-18
Mardi de Pâques – B
(18 avril 2006)
Homélie du Frère Jean-François NOEL
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otre état d’être animé reste solidaire de tous les êtres qui vivent sur cette terre, êtres animés comme êtres inanimés, nous dépendons les uns des autres. Nous dépendons des plantes, nous dépendons des arbres, nous dépendons des océans, nous dépendons de ce mouvement grâce auquel nous avons l’oxygène, je ne vais pas vous développer la cohérence des êtres dans lesquels nous baignons. Cette cohérence est telle que les anciens, la sagesse la plus traditionnelle qui vient du fin fond des âges, a toujours été tentée pour maintenir cette cohésion, cette cohérence, d’en délimiter les frontières. C’est pour cela qu’il y a une séparation entre le royaume des morts et le royaume des vivants. Et à la frontière de ces morts et ces vivants, s’inscrivent des histoires de fantômes, d’horreurs qui sont simplement les accidents entre le monde des vivants et sa cohérence propre, et le monde des morts qui n’a pas la même cohérence. Donc, si vous aimez les films d’horreur, cela raconte des moments où il y a une brèche entre les morts et les vivants, quand les morts viennent visiter les vivants. Et c’est souvent d’ailleurs quand nous nous protégeons du royaume des morts, d’où l’histoire des fantômes, nous sommes hantés dans le souvenir psychique ou réel par ceux qui voudraient continuer comme morts à vivre dans cette vie. C’est l’histoire des zombies et des différentes traditions à travers la sagesse humaine qui a tenté d’écrire précisément la frontière de séparation avec de temps en temps des moments de brèche entre les deux royaumes.
Il n’était jamais arrivé qu’un d’entre nous, de cette chair humaine qui appartient à l’être tel que nous le connaissons sur cette terre, franchisse la frontière et en revienne. Ce qui est intéressant dans l’évangile de ce jour, c’est que nous n’avons pas prise sur lui. Le "ne me touche pas" est une manière de dire : je ne fais pas nombre avec les corps d’hommes que vous êtes, mais pourtant, j’en suis encore un. Quelque chose s’est échappé non pas par le bas, du côté des morts vivants, mais s’échappe par le haut, ce qui n’est pas prévu. Au fond, les anciens avaient toujours pensé qu’il fallait se méfier d’une invasion des morts, et qu’il fallait se protéger, c’est pour cela qu’on délimite, qu’il y a des rites qui tentent de limiter la frontière entre les morts et les vivants. Mais là, la brèche s’est faite non pas au cœur des tombeaux, à la limite dans les forêts hantées ou dans les villages des environs où quelques morts viennent encore visiter les esprits des vivants, mais il s’est échappé par le ciel, par le haut, invisiblement.
Le corps du Christ qui participe pleinement par l’être dont il est issu, l’être des hommes, en même temps, échappe à la maîtrise des hommes. Le "ne me touche pas" n’est pas simplement une sorte de rapport que le Christ aurait voulu instaurer avec Marie Madeleine pour qu’elle aille au bout de l’amour qu’elle éprouve pour lui. Je pense qu’effectivement, Il va l’aider à se défaire de sa volonté d’attachement au corps même du Christ, au corps de Jésus.
Plus encore par derrière, il y a l’inauguration d’un autre régime qui est que ce corps ne fait nombre avec nous, tout en étant un corps humain, et ouvre une brèche définitive entre la terre et le ciel, qui est que notre propre corps pourra grâce à Lui, désormais, jouir d’un autre régime qui est celui du corps ressuscité. Lorsque le Christ dit : "ne me touche pas car je ne suis pas encore monté vers le Père", c’est qu’il n’a pas fini dans cette brèche, de construire, excusez-moi l’expression horriblement maladroite, l’ascenseur, c’est-à-dire la relation qu’il va y avoir entre le ciel et la terre inaugurée par le corps du Christ lui-même, et le moyen que le Christ met en place pour que notre propre corps d’homme un jour, non pas cesse d’être solidaire des êtres dans lesquels nous sommes, mais appartienne à un autre régime, une autre existence qui est celle que le Royaume nous proposera.
Il y a une sorte d’autre solidarité qui va se mettre en place, qui n’est pas celle que nous connaissons sur cette terre, qui nous fait dépendre des plantes, des animaux, et de tout un régime qui tente de s’équilibrer et que l’écologie tente de défendre. C’est bien cela le problème de l’écologie, la défense de cet équilibre dans lequel nous avons construit le topos, le lieu de l’homme. Mais il y a un autre régime possible inauguré par le Christ lui-même qui en est la tête, et que nous vivrons un jour comme ressuscités les uns avec les autres dans une autre solidarité d’existence qui n’est pas celle que nous connaissons sur cette terre, mais qui néanmoins, intégrera nos propres corps d’hommes. Cela évidemment, nous ne pouvons pas aller beaucoup plus loin dans la description, le reste serait fantasmes et élucubrations. Mais le corps du Christ fait brèche, nous ne pouvons pas le saisir, c’est lui qui nous ouvre une autre perspective que nous confessons dans le Credo lorsque nous disons que nous croyons à la résurrection de la chair.
Que cette relation qu’il y a entre Marie Madeleine et le Christ au moment où le Christ non pas s’échappe des mains de Marie Madeleine, mais ouvre une nouvelle perspective, nous aide à mieux découvrir le mystère de la Résurrection que nous célébrons pendant ces jours.
AMEN