LA GLOIRE DU RESSUSCITÉ

Ac 2, 36-41 ; Jn 20, 11-18

Mardi de Pâques – B

(22 avril 2003)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

F

rères et sœurs, Marie-Madeleine rencontre donc le Christ ressuscité et elle ne le reconnaît pas. Pas davantage les disciples d'Emmaüs ne reconnaîtront le Christ sur le chemin, pas davantage les apôtres qui pêchent sur le lac ne reconnaîtront le Christ dans la personne qui se trouve sur le rivage et qui leur adresse la parole.

C'est donc une constante dans ces récits d'ap­parition du Christ ressuscité, que les disciples ne le reconnaissent pas. Ils ont pourtant vécu plusieurs an­nées à ses côtés, il est donc évident que le Christ a, d'une certaine manière, changé, puisqu'on ne peut pas le reconnaître, du moins au premier regard. Nous pen­serions spontanément que le Christ est devenu autre parce qu'Il est ressuscité, parce qu'Il est glorifié, et donc que c'est la splendeur de sa majesté divine qui fait que ses traits ne sont plus les traits humains dont on avait l'habitude, mais qu'Il est devenu "citoyen" d'un autre monde. Il est la pierre originelle de ce monde nouveau.

Pourtant, cette interprétation qui nous vient spontanément à l'esprit ne correspond pas à ce que nous disent les textes, car Marie-Madeleine si elle ne reconnaît pas Jésus, ce n'est pas parce qu'elle est éblouie par une gloire inattendue, merveilleuse, ce n'est pas parce qu'Il a l'air d'un ange ou qu'Il a l'air de descendre du ciel, ou qu'Il se présente dans toute la gloire divine. Marie-Madeleine ne reconnaît pas Jé­sus, mais elle le prend pour le jardinier. Les disciples d'Emmaüs sur le chemin ne seront pas non plus éton­nés par le visage transfiguré du Christ, ils le prendront pour un quelconque voyageur faisant route avec eux, et ils lui diront même : "Tu es bien la seule personne à Jérusalem à ne pas savoir ce qui s'y est passé. Ce Jésus que nous croyions être un prophète, puissant en œuvres, et voilà deux jours qu'Il est mort, et nous ne savons plus ce qu'il faut en penser".

Par conséquent, si le Christ n'est pas immé­diatement reconnu, ce n'est pas parce que son visage est transfiguré de gloire. La Résurrection qui est bien glorification, ne se traduit pas comme c'était le cas semble-t-il, au moment de la transfiguration, par une lumière rayonnante sur le visage du Christ ressuscité, au contraire, Il semble s'effacer dans l'ordinaire : un jardinier, un voyageur quelconque qui fait route, quelqu'un sur le bord du rivage. Alors, nous pourrions dire que les disciples sont déroutés parce qu'ils ne s'attendaient pas à la Résurrection, que malgré les annonces du Christ, cette vérité n'avait pas pénétré leur cœur, et que par conséquent, ils n'en croient pas leurs yeux. Pourtant, bientôt ils vont le reconnaître, quand Jésus s'adresse à Marie-Madeleine en pronon­çant son nom avec toute l'affection, toute la charge de relation qu'il y a entre eux, là, elle va le reconnaître, elle lui dira aussitôt : "Rabbouni". Et les disciples d'Emmaüs, dès que Jésus fera le geste de l'eucharistie, ils le reconnaîtront. Et les disciples qui ont passé une nuit sans prendre de poissons sur le lac, quand Jésus renouvellera le miracle de la pêche miraculeuse par lequel Il s'était révélé à eux au début de leur vie commune, ils le reconnaîtront aussi.

Il y a donc là quelque chose qui s'offre à notre méditation, sur ce que nous appelons "la gloire" du Christ ressuscité. Par sa Résurrection, le Christ est glorifié, mais cette gloire ne consiste pas à ce qu'Il soit un personnage exceptionnel qui semble appartenir à un monde supérieur, qui vient du ciel, de l'au-delà, et qui rayonne sur ceux qu'Il rencontre. La gloire du Christ apparemment, se mêle à quelque chose d'infi­niment quotidien, ordinaire. Il est autre, mais non pas parce qu'Il serait couvert de splendeur, Il est autre, en ce sens qu'Il se mêle au tout venant de la foule et qu'Il ne s'en distingue plus. La gloire du Christ n'est pas quelque chose qui le met en dehors ou au-dessus de l'humanité, mais la gloire du Christ ressuscité l'enfouit dans cette humanité, de telle sorte qu'on n'arrive même plus à le distinguer des autres, parce qu'Il res­semble à un quelconque passant sur la route, ou à un jardinier ! La gloire du Christ n'est donc pas quelque chose qui nous transporterait dans un monde trans­cendant, à notre manière de le concevoir, la gloire du Christ c'est quelque chose qui, au contraire, l'intègre plus que jamais au cœur de notre vie, au cœur de no­tre existence, par la gloire du Christ, Il est infiniment plus proche, Il est indiscernable de son corps qui est l'Église, de cette humanité qu'Il a assumée et à la­quelle Il veut s'identifier. Par la gloire, le Christ pé­nètre au plus profond de la réalité humaine, de la ré­alité créée, et c'est de cette profondeur qu'Il partage avec nous, que va monter cet amour qui est la vraie gloire de Dieu et qui va nous transfigurer avec Lui, c'est-à-dire nous changer non pas en nous donnant des vêtements rayonnants, mais nous changer de l'inté­rieur, transformer notre être par cet amour triomphant qui est né sur la croix au moment où le Christ était entièrement défiguré.

C'est donc à un niveau de profondeur que nous ne nous représentons pas que se situe la Résur­rection et la glorification du Christ. Il se fait connaître par les paroles et les gestes de cet amour triomphant : "Marie". Il l'appelle par son nom, ou le geste de l'eu­charistie, Il prend un peu de pain, le geste de la re­connaissance des disciples par la pêche ou les pois­sons viennent abonder et où Il les invitera ensuite à un repas tout simple sur la bord du lac.

Alors, frères et sœurs, essayons de rechercher le Christ ressuscité au plus profond de nous-même, au plus profond de notre vie, de notre humanité, n'atten­dons pas une sorte de miracle qui nous éblouirait, mais au contraire, laissons-nous conduire par Lui au plus secret de son être et de notre être qu'Il partage avec nous.

 

AMEN