NOTRE SECRET
Ac 2, 36-41 ; Jn 20, 11-18
(5 avril 1988)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

Molhain : Marie-Madeleine
Détail de la mise au tombeau
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ombien de fois nous faisons l'expérience de n'être pas compris ? Nous entendons souvent : "Tu ne me comprends pas !" ou "Vous ne me comprenez pas ! D'ailleurs je ne sais pas très bien qui je suis mais ce que vous voyez ne correspond pas à ce que, moi, je crois être !" Ces phrases apparemment légères ont trait à la psychologie conjugale, familiale ou fraternelle et révèlent cette difficulté que nous avons d'être conformes, en apparence, à notre vérité profonde. Nous avons souvent le sentiment que ce qui est saisi par l'autre, le prochain, n'est pas ce que nous sommes en réalité, et qu'il nous faudrait un regard plus confiant, plus indulgent, peut-être plus pénétrant pour qu'enfin il découvre avec nous et nous avec Lui le secret de notre être. Parfois sous un regard d'amitié, sous un geste de tendresse, dans une relation où la vérité fait autorité, nous nous dévoilons nous dévoilons le fond de notre cœur et nous ouvrons les vannes intérieures, découvrant pour nous-mêmes, d'ailleurs avec stupéfaction, une profondeur, et en même temps avec un certain vertige, ce que nous connaissons mal car nous fréquentons assez peu les profondeurs de notre être. Autant nous faisons l'expérience d'être mal compris, autant nous faisons aussi l'expérience d'avoir été saisi par un autre, un court instant, ne serait-ce que par un regard, une rencontre, quelque chose qui met en mouvement les plus profonds engrenages de notre être psychologique, affectif, les pensées les plus souterraines, celles que nous n'avions pas encore mises à jour et qui sous ce regard, sous ce geste, comme celui d'une mère qui vient d'accoucher, qui fait sortir un enfant nouveau-né, qui fait jaillir ces idées qui jaillissent de nous et qui sont conformes à ce que nous sommes.
Si j'ai pris ce long détour pour en arriver à Marie-Madeleine auprès du tombeau, c'est pour revivre avec elle ce qu'elle a dû vivre lorsque le Christ a prononcé son nom, quelque chose semblable à un dévoilement profond de son être qui a fait qu'elle a pu le reconnaître, quelque chose qui, auparavant, était comme un voile, et le Christ ayant prononcé son nom, son secret est tombé et elle s'est sentie reconnue. Et se sentant reconnue, elle a pu, à son tour, reconnaître. Car lorsque nous nous plaignons de ne pas être compris, nous devrions aussi nous plaindre de ne pas comprendre, de ne pas voir. L'aveuglement qu'ont les autres par rapport à nous-mêmes est le même que nous avons par rapport aux autres et certainement encore plus par rapport à Dieu. C'est le principe même de la rencontre avec Dieu, car qu'est-ce qu'un chrétien sinon celui de la dernière rencontre avec Dieu ? Nous datons de la dernière rencontre. Intéressant à noter pour savoir quel âge nous avons dans la foi. Quelle est notre ancienneté ? Depuis quand date notre dernière rencontre avec Dieu. Pour Marie-Madeleine Il a été immédiat, pénétrant, total, un peu comme violent, allant jusqu'au bout de cette vérité qu'Il découvrait. Et, nue, elle ne pouvait que le reconnaître et le distinguer.
C'est en cela que cet appel du Christ devant le tombeau vide se distingue de l'appel entendu au début de l'évangile : "Viens et suis-moi ! " Cet appel ne comportait pas de prénom ou de nom. Il a fallu ce long cheminement, cette imprégnation progressive du Verbe fait chair pour qu'un homme, et la première une femme, se trouve atteint, saisis dans leur vérité la plus essentielle, par celui qui va l'appeler par son nom. C'est en cela que notre secret n'est pas en nous, mais en Lui, que notre ultime raison d'être, notre ultime nom nouveau est dans le Christ Jésus. Il nous faut donc devenir de nouveau, jeune de la rencontre, d'une nouvelle rencontre de Dieu, passer à un autre stade, accepter que la dernière est trop lointaine, trop ancienne, que nous avons perdu l'élan, l'enthousiasme du fiancé, pour réclamer, avec l'audace de ces fêtes pascales, une nouvelle rencontre dans laquelle nous pourrions entendre, de nouveau, notre nom nouveau. Voir sur les lèvres du Christ glorieux, transfiguré, mon propre nom prononcé. C'est cela le rêve le plus fou d'un homme que de voir Dieu me dire qui je suis et m'attirer à Lui, pour m'aimer et pour me sauver.
AMEN