ILS NE LE RECONNURENT PAS
Ac 2,36-41 ; Jn 20,11-18
Mardi de la première semaine de Pâques – A
(24 avril 1984)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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ans cette apparition de Jésus à Marie-Madeleine, comme dans plusieurs autres apparitions du Christ Ressuscité, ceux à qui le Christ apparaît ne le reconnaissent pas. Marie-Madeleine prend Jésus pour le jardinier. Les disciples d'Emmaüs marcheront pendant plusieurs heures avec Lui, sur la route, sans le reconnaître. Et quand Il apparaîtra aux apôtres sur le lac de Tibériade, alors qu'ils sont dans la barque en train de pécher "ils ne sauront pas que c'est Lui". Il y a là quelque chose d'assez mystérieux et assez important puisque, à trois reprises, cela se répète dans les apparitions du Christ Ressuscité.
Il y a donc dans Jésus Ressuscité quelque chose de nouveau, quelque chose de radicalement autre qui fait que les disciples ne peuvent pas, au premier abord, se rendre compte qu'il s'agit bien de Jésus. Est-ce que ses traits sont différents ? Je pense plutôt qu'il y a une sorte de rayonnement nouveau, quelque chose qui est radicalement différent de l'expérience que nous avons les uns des autres ou de celle que les disciples avaient eue de Jésus, pendant trois ans et qui fait qu'ils se trouvent devant l'inconnu, devant un monde inconnu. Par sa résurrection, Jésus est-il en dehors des cadres de notre monde, des limites de notre univers. Il est le germe, le commencement de cet univers nouveau qui, pour nous, est un univers radicalement autre et dans lequel nous n'avons pas encore pris pied, un univers qui nous est encore étranger, car nous continuons encore à vivre dans ce monde-ci, nous sommes encore soumis aux lois de l'espace et du temps, aux lois de la dégradation, de la corruption, aux lois du péché aussi. Et cet univers de lumière, d'incorruptibilité, cet univers qui est tout façonné avec l'amour même et la joie de Dieu, nous est encore infiniment lointain et en quelque sorte inconnaissable.
Aussi quand Jésus se fait reconnaître, ce n'est pas par des explications. Ce n'est pas non plus en disant à Marie-Madeleine : "Approche-toi et regarde mieux !" Pour se faire reconnaître, Jésus s'adresse au cœur. Il s'adresse au plus intime de ses interlocuteurs. Il appelle Marie par son nom. Et ne disons pas tout bêtement que c'est au son de sa voix que Marie le reconnaît parce qu'Il avait une façon inimitable de prononcer son nom, car le son de sa voix elle venait déjà de l'entendre. Jésus lui avait dit : "Femme, pourquoi pleures-tu ?" et c'est à ce moment-là qu'elle le prend pour le jardinier. C'est bien plutôt parce que, pour toute la civilisation hébraïque, le nom c'est le secret le plus intime de la personne. Connaître le nom de quelqu'un c'est aller jusqu'au cœur de l'autre. C'est pour cela que Jésus change le nom de Pierre comme Dieu avait changé celui d'Abraham et de Sara pour manifester qu'il allait jusqu'au cœur de leur destinée et de leur vie profonde. Quand Jésus appelle Madeleine par son nom, quand il lui dit : "Marie !", il va droit à son cœur, et c'est là qu'elle le reconnaît. C'est avec les yeux du cœur qu'elle le reconnaît.
De même pour les disciples d'Emmaüs, c'est au geste de l'eucharistie qu'ils reconnaîtront Jésus, à ce geste extraordinaire dans lequel Il se donne, il donne le plus profond de son amour au plus profond de leur être. Et encore quand les apôtres essaient en vain de prendre du poisson sur le lac de Tibériade, Jésus se fera reconnaître avec cette infinie délicatesse, en reprenant le miracle de leur toute première rencontre, et à ce moment-là leurs yeux s'ouvriront. Leurs yeux s'ouvriront, mais c'est toujours la même chose, ce sont les yeux du cœur, car cette pêche miraculeuse se continue par ce repas que Jésus a préparé sur la grève. Et l'évangile note cette chose extraordinaire : "Les disciples n'osaient pas lui demander "Qui es-Tu ?" car ils savaient bien que c'était le Seigneur." Ceci nous montre qu'il ne s'agit pas d'un moment où l'on ne reconnaît pas et ensuite d'un moment où l'on reconnaît, comme si la reconnaissance et la non-reconnaissance se situaient au même plan, car alors même qu'ils l'ont reconnu, ils ont encore envie de lui demander : "Est-ce bien Toi ?"
C'est donc que, simultanément, les disciples le reconnaissent à un certain niveau de profondeur, précisément avec les yeux du cœur, et qu'en même temps aux yeux de la chair, il reste encore ce mystère qui l'enveloppe, cette part l'inconnaissance, d'inconnaissable, car, en vérité, nous ne pouvons pas encore voir Dieu face à face et quand le Christ est ressuscité, Il est véritablement, dans sa propre chair divinisé, transfiguré et les yeux de notre corps ne sont pas encore habilité à aller à la reconnaissance totale de cette éblouissante vérité du Christ Homme et Dieu dans sa Résurrection.
C'est pourquoi seuls, les yeux du cœur peuvent pressentir ce mystère avec une certitude absolue, la certitude de la foi qui "touche" son Seigneur à travers cet homme qui leur apparaît, comme Thomas le dira en voyant les plaies du Christ : "Mon Seigneur et mon Dieu !" Il voit cet homme portant les traces de sa passion, et il voit en Lui son Dieu. La reconnaissance du Christ ressuscité s'adresse à notre foi. Et cela répond à une question que nous nous posons parfois : "Comment se fait-il que Jésus ressuscité ne se soit manifesté qu'aux apôtres, aux disciples, à Marie-Madeleine et non à ses ennemis, aux pharisiens ? Pourtant cela aurait été parfaitement convaincant de leur apparaître en plein Jérusalem et ainsi de les obliger à s'agenouiller devant sa victoire ?" Mais précisément le Christ ressuscité n'est compréhensible, connaissable que pour ceux dont le cœur est prêt à s'ouvrir à son mystère. Seuls ces cœurs préparés peuvent lire le mystère du Christ ressuscité car ce mystère, même dans une apparition, demeure d'une infinie profondeur et il faut que nous nous laissions ouvrir le cœur par l'Esprit de Dieu pour que nous puissions reconnaître le Christ.
Frères et sœurs, ce don de la foi nous a été fait par le Seigneur depuis notre baptême. Ne cessons pas de contempler le Christ ressuscité, de nous nourrir de ce mystère de sa résurrection, parce que c'est le mystère même de notre vie profonde aujourd'hui et demain, et de la vie profonde de l'univers tout entier et de tous nos frères.
AMEN