JACOB LE FUGITIF

Gn 28, 10-22 ; Mc 2, 18-28

(29 janvier 2011)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Le songe de Jacob

 

F

rères et sœurs, le petit récit de la vision de Jacob à Béthel apparaît un peu comme un élément unique, un peu hors contexte parce que c'est rare que les patriarches et même plus tard, les autres grandes figures de l'Ancien Testament, aient ces espèces de vison qui à l'époque étaient plutôt d'origine païenne, qui montrent un chemin ou une échelle, des degrés entre le ciel et la terre. C'est pratiquement un des seuls textes où nous avons ce thème. Quand on traduit "échelle" il faut peut-être aussi penser "escalier", il faut penser à ces grandes tours cultuelles de Mésopotamie.

Alors, pourquoi cette histoire ? Pourquoi cette échelle ? Il y a une raison assez précise. Nous l'avons entendu dans les récits précédents, Jacob qui a obtenu la promesse et le droit d'aînesse par usurpation, Jacob est un usurpateur. Ce Jacob à cause de la jalousie et de la menace de son frère Esaü, se voit chassé, banni du camp où il vivait dans sa famille : plus de père, plus de mère, plus de famille, plus de ressources, pas encore d'épouse. Autrement dit, un fugitif !

C'est un peu tout le nerf de la guerre du récit concernant Jacob, comment peut-on s'en sortir quand on n'a rien ? En fait, il a la promesse, il a reçu a bénédiction paternelle, mais permettez-moi l'expression, ça lui fait une belle jambe ! Cela lui fait une jambe uniquement pour courir comme un va-nu-pieds, comme un vagabond. Il ne sait d'ailleurs pas vers où aller ? C'est tout l'inverse de ce qui s'était passé précédemment. Quand Abraham reçoit l'appel Dieu lui dit : "Va vers le pays que je te donnerai". Abraham savait où il allait, Isaac savait où il allait, ils allaient vers la Terre Promise. Mais Jacob ? Jacob fuit, quitte la Terre Promise.

C'est un paradoxe vivant Jacob, il a reçu la promesse et il n'a rien. Habituellement quand on est héritier d'une promesse, notamment par exemple un héritage, on a l'héritage. Mais là, précisément, Jacob n'a rien du tout. Il est une contradiction vivante, une promesse apparemment vide et creuse. Or, c'est ce moment-là que Dieu choisit pour s'adresser à Jacob alors qu'il ne l'a jamais fait auparavant. Quand il n'est rien du tout, quand il est clochard de promesse, Dieu lui parle pour la première fois. Dieu s'adresse à lui et lui ouvre une perspective nouvelle.

Notez-le bien, Jacob va rester un errant. Il va partir vers Haran, parce qu'il n'est plus à sa place à la maison, il retourne chez grand-papa. C'est une solution et c'est celle de Jacob : je retourne dans l'origine de ma famille, et peut-être que là, j'arriverai à me refaire une santé. Mais Dieu lui dit : attention, le but de la manœuvre, ce n'est pas d'errer sur la terre, mais c'est de grimper l'escalier. C'est pour cela que cette vision de l'échelle est si décisive dans l'histoire de Jacob. En réalité, au moment même où Jacob ne sait pas dans quelle direction aller, au nord, au sud, à l'est ou à l'ouest, Dieu lui dit : il faut monter l'échelle.

C'est pour cela que ce récit est si intéressant parce qu'il est d'une actualité étonnante. D'une certaine manière nous sommes tous des errants et des clochards dans le monde. Nous ne faisons que passer littéralement, mais nous recevons la vision de l'échelle. C'est pour cela aussi que Jésus reprendra cette réalité quand il dira à Natanaël : "tu verras mieux encore, tu verras les anges monter et descendre". On est reparti pour un tour. Tout recommence, nous sommes à nouveau des errants mais en même temps l'échelle nous est manifestée et nous ouvre le Royaume. Nous sommes peut-être dans ce monde comme des passants, mais Dieu, comme il l'a fait pour Jacob nous le fait encore aujourd'hui, sa promesse tient. Il nous dit : vous n'avez rien dans les mains, rien dans les poches, mais moi, Dieu, je vous dis où vous êtes, et là-dessus, je ne cède pas. Ce récit de l'échelle de Jacob c'est le récit de la ténacité de Dieu.

Quand l'homme peut se considérer légitimement comme un héritier de toutes les promesses sans rien du tout, pas même le moindre billet qui permet d'avoir une sécurité, et d'aller le déposer chez le notaire, quand l'homme est réduit à l'errance et au vagabondage, c'est là que nous apparaît l'échelle de Jacob.

 

 

AMEN