SARAÏ ET AGAR

Gn 16, 1-15

(29 janvier 1996)

Homélie du Frère Jean-François NOEL

Puits à Nazareth 

O

n pourrait intituler l'épisode que nous venons de lire concernant ces deux femmes, Saraï et Agar : l'honneur perdu de Saraï.

En effet, Saraï n'est pas encore Sara, elle appartient à quelqu'un : le final de Saraï désigne un pronom possessif et elle est, en quelque sorte, la princesse de quelqu'un. Il faudra attendre l'épisode suivant pour qu'elle devienne Sara, lorsqu'elle accepte elle-même qu'elle va enfanter, elle devient cette personne indépendante, siège de liberté, en donnant naissance à un enfant, elle sera cette fois-ci Sara, même si elle continuera à rire, puisque Sara passe beaucoup de temps de sa vie à rire, à se moquer, et de Dieu et de son mari.

       Ce qui est très important dans cet épisode, c'est la relation entre Saraï et Agar. Et le mot le plus important, me semble-t-il, dans ce texte, c'est : compter à ses yeux. L'honneur de Saraï est d'avoir un enfant et de donner un enfant à son mari Abram. Reconnaissant en elle-même qu'elle ne peut pas avoir d'enfant, elle accepte, donc, de donner cette femme, Agar, à son mari afin que celle-ci tombe enceinte. Le problème n'est pas que Abram couche avec Agar, le problème est qu'il y ait un enfant et, qu'à travers Agar, on reconnaisse que cet enfant est la descendance d'Abram (peu importe qu'elle vienne d'Agar, elle viendra d'Agar et de Sara).

       Le problème est que, Agar, devenue enceinte, ne regarde plus sa maîtresse comme une maîtresse, elle la regarde comme d'égal à égal, en quelque sorte elle ne compte plus à ses yeux. Quelle curieuse expression que de compter aux yeux de quelqu'un. Et Saraï a besoin des yeux d'Agar pour être, elle-même, cette femme qu'elle ne peut être par elle-même puisqu'elle ne peut pas avoir d'enfant. Elle a, donc, besoin du regard d'une autre femme pour être cette femme qui n'a pas d'enfant, mais qui est quand même la femme d'Abram.

       Et, la colère de Saraï n'est pas due au fait qu'Agar ait un enfant, (c'est ce qu'elle a voulu) mais au fait qu'Agar profite de l'occasion pour devenir sa propre maîtresse, regardant sa maîtresse comme une rivale, comme quelqu'un qui ne compte plus, à ses yeux ou, au contraire, comme quelqu'un qui compte tellement qu'il faut l'éliminer.

       C'est pourquoi, Agar court dans le désert, et l'ange, qui court plus vite que les femmes, rattrape Agar et lui dit qu'en fait elle compte aux yeux de Dieu. Ils sont autour d'une source, comme dans tous les rendez-vous de la Bible, et il lui dit : "Agar, servante de Saraï, (c'est bien précisé, c'est ce qu'elle est réellement), d'où viens-tu et où vas-tu ?" En fait, il faut lire : oublies-tu d'où tu viens et oublies-tu où tu dois aller ? Elle lui raconte ce qui s'est passé et, sous la dérogation de l'ange, elle répond en parlant de sa maîtresse, retrouvant le terme qui convient à celle qu'elle avait niée comme maîtresse. L'ange l'invite à faire marche arrière : "Retourne chez ta maîtresse et sois-lui soumise. Après cet ordre et cette exhortation, il lui fait une promesse que l'enfant qui va naître donnera naissance à une grande tribu, d'ailleurs à un guerrier". Et Agar a cette réponse magnifique : "Tu es El Roï", car, dit-elle, "Ai-je encore vu ici après celui qui me voit ?"

       C'est ainsi qu'elle découvre qu'elle est regardée et qu'elle est, non seulement regardée, mais qu'elle a du prix aux yeux de quelqu'un d'autre, qu'elle n'est pas simplement cette servante à peine regardée par sa maîtresse, mais que quelqu'un, envoyé par l'ange la regarde comme ayant du prix. Ce que le prophète dira plus tard : tu as du prix à mes yeux. C'est la même expression compter ou avoir du prix, c'est une question de poids, d'argent, de valeur, regarder quelqu'un comme ayant de la valeur.

       Ainsi, la servante découvre qu'elle peut être soumise à sa maîtresse Saraï tout en ayant du poids, tout en ayant de la valeur pour quelqu'un d'autre qui la regarde et qui la voit. C'est pourquoi elle dit : Comment puis-je voir, moi, maintenant après celui qui me voit ? Comment puis-je regarder quelqu'un d'autre après celui qui me regarde ? Comment puis-je donner de la valeur à quelqu'un, ou être reconnue comme ayant de la valeur après celui qui me pèse sous son regard ?

       C'est une leçon pour nous qui avons, peut-être, l'impression de ne compter pour rien dans cette vie, sous aucun regard, et qui avons à découvrir que Dieu compte, non pas ce que nous sommes, ce que nous valons, mais il nous rappelle, sans arrêt, l'intérêt, la destinée qu'il écrit en nous, et qui est liée à ce regard qu'il a pour nous incessamment. Et grâce à ce regard que Dieu a pour nous, nous pouvons aussi regarder les autres comme ayant, eux aussi, du prix, non pas en soi, mais à cause même du regard que Dieu pose sur eux et qui leur donne leur propre valeur.

       Frères et sœurs, puisque nous avons du prix dans un évaluation permanente, dans une surévaluation permanente, dans une inflation permanente dans le regard de Dieu, reconnaissons que l'eucharistie, sacrement donné par l'église, nous donne un plus-value permanente en nous-mêmes, parce que Dieu fait en nous ce que nous ne voyons pas mais Dieu, Lui, le voit et c'est ce qu'il nous donne, c'est lui-même.

       AMEN