NATURE ET GRÂCE

1 R 3, 16-28 ; Mc 3, 13-19

(30 janvier 1993)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

J

ésus gravit la montagne et "Il appelle ceux qu'Il veut". Et parmi ceux qui viennent à Lui, Il en institue douze pour être ses compagnons et Il leur donne le pouvoir de prêcher, d'annoncer la Bonne Nouvelle, et aussi de lutter et combattre pour chasser les démons."

Cette page nous manifeste l'initiative de Jé­sus, l'initiative de Dieu. C'est Lui qui appelle, c'est Lui qui choisit, c'est Lui qui donne pouvoir. Tout vient de Lui, tout est le fruit de sa grâce. Et cela se manifestera de façon symbolique très particulière dans le fait qu'Il change le nom de Simon en l'appe­lant Pierre, nom que Jésus fabrique de toutes pièces, pour manifester qu'il est la pierre sur laquelle, plus tard, Jésus dira : "Je construirai mon Église." Il y a donc dans cette page, de la part du Christ, une auto­rité, une initiative, une gratuité du choix qui se mani­feste de bout en bout. C'est Lui qui donne pouvoir.

Est-ce à dire que la grâce se surajoute à la nature en la détruisant ou simplement sans en tenir compte ? Est-ce que ces hommes sont des hommes quelconques, c'est vrai et tout en eux viendrait uni­quement de Dieu sans qu'aucunement participe ce qu'ils sont naturellement ? leur tempérament, leur caractère, leur choix, leur liberté ? L'autre texte que nous avons lui nous manifeste bien que si Dieu a donné à Salomon une très grande sagesse, cette sa­gesse venait des dons naturels de ce roi qui avait un grand discernement une très grande capacité de lire, à travers les déclarations des uns et des autres, et de discerner la femme qui était vraiment mère et celle qui mentait. Il a su, avec beaucoup d'intelligence et d'imagination, trouver un moyen de faire éclater la vérité. Les dons de Dieu s'enracinent donc bien dans une réalité naturelle qui est elle-même un don de Dieu, car c'est Dieu qui nous a créés et c'est Lui qui nous a donné l'intelligence. Mais je veux dire par là des dons qui nous ont été faits au départ de notre vie, que nous avons nous-mêmes développés, que nous avons déployés avec tous nos efforts et toute la fi­nesse dont nous sommes capables.

D'ailleurs, pour revenir au choix des disciples, le choix de Jésus n'a pas empêché Judas Iscarioth de le livrer. Judas a été appelé comme les douze, parmi les douze. Il a été choisi, il a reçu les mêmes pouvoirs, et pourtant c'est lui qui a livré le Seigneur. Et il l'a livré librement. Et j'ajouterai une autre remarque. Quand Jésus appelle les fils de Zébédée, Jacques et Jean, Boanergès, fils du tonnerre, ce n'est pas comme dans le cas de Pierre un nom qui dépasserait leur na­ture pour les instituer dans une fonction spécifique. Là, c'est simplement la reconnaissance de leur tempé­rament. Ils avaient un tempérament "du tonnerre" si l'on peut dire. De fait la violence qui était en eux ap­paraîtra à plusieurs pages de l'évangile comme quand ils voudront "faire descendre le feu du ciel" sur un village de Samaritains pour la simple raison qu'il avait refusé de les recevoir à leur passage. Je dirais même que l'œuvre de la grâce en eux ce sera de transformer leur nature, de faire de cette violence qui les habitait, une acuité du regard qui permettra à Jean d'être "le disciple que Jésus aimait", d'être celui qui percera les mystères de Dieu et qui sera le plus grand et le pre­mier théologien de l'Église, celui qui nous révélera que "Dieu est amour".

Il y a donc une interaction entre cette grâce toute puissante, cette grâce qui prend l'initiative, cet appel de Dieu qui est parfaitement gratuit et qui vient de Lui seul, et puis la nature. Cette nature qui, chez Jean et Jacques, avait des aspects rebelles, mais que la grâce va transformer de l'intérieur dans la nier. Cette nature qui, chez Salomon, se prêtait à ce que se dé­ploie en lui la grâce parce que la sagesse de Dieu, prenant appui sur ses qualités humaines, en fasse le prototype même du roi chargé et capable de discer­nement. Cette nature qui, chez Judas, résistera à la grâce et ira, malgré la grâce, jusqu'à la trahison de son Maître.

Il y a donc, mystérieusement, une coopération entre notre nature, notre liberté, notre personnalité, ce que nous sommes, et puis la grâce de Dieu. La grâce de Dieu ne nie pas notre nature, elle l'accomplit, elle la corrige, elle la transfigure. Quelquefois, elle est mise en échec par notre nature libre. Mais, si nous nous laissons faire, la grâce reprend notre nature, re­prend notre capacité naturelle, en profondeur, pour l'amener au-delà d'elle-même, au maximum d'elle-même, si nous nous laissons "agir" par Dieu pour accomplir ce que nous sommes, au-delà même des limites que, seuls, nous ne saurions pas franchir.

Alors je crois qu'il faut à la fois tout attendre de Dieu car Dieu seul peut nous conduire à l'accom­plissement de nous-mêmes. Seuls, nous ne sommes capables que de bien peu de choses, de choses dérisoi­res. Dans l'évangile de saint Jean, le Christ précisera : "Sans Moi, vous ne pouvez rien faire !", vous ne pou­vez faire que le rien. Mais, avec Moi, vous êtes capa­bles de faire tout. De faire tout non pas par la seule action de ma grâce qui nierait, mépriserait ou néglige­rait votre nature, mais par la coopération intérieure, intime, profonde, de ce que vous êtes en vous-mêmes et de ma grâce qui, loin de nier ce que vous êtes, l'ac­complit, l'achève, l'amène à sa perfection et à sa plé­nitude.

Alors cela doit nous faire comprendre que tout vient de nous et que tout vient de Dieu. Tout vient de nous car nous devons mettre en œuvre toutes les énergies de ce que nous sommes. Nous ne devons rien négliger de ces dons naturels qui ont été déposés en nous, ces dons qui sont tels chez l'un, tels chez un autre, qui sont différents mais toujours précieux, tou­jours profonds et qui, sous l'impulsion de la grâce de Dieu peuvent donner, trente, soixante, cent pour un. C'est cela la parabole du semeur. Dieu magnifie ce qu'il y a en nous. Dieu l'amène au-delà des limites qui sont les nôtres, mais c'est bien ce qui est en nous que Dieu amène au-delà de ces limites. Dieu ne crée pas en nous une humanité d'emprunt, une personnalité supplémentaire qui n'aurait rien à voir avec notre na­ture profonde. C'est ce que nous sommes que Dieu reprend en main et transfigure. Alors, nous devons aller jusqu'au bout de nos forces, jusqu'au bout des dons qui sont les nôtres, jusqu'au bout de notre nature et de nos capacités, en sachant que l'achèvement nous dépassera, que l'achèvement sera gratuit et qu'il sera plus beau que tout ce que nous avions pu imaginer, à condition que nous nous soyons offerts, que nous nous soyons prêtés à Dieu, que nous nous soyons donnés à Dieu, que nous ayons laissé Dieu agir en nous avec une pleine liberté en ouvrant librement notre propre cœur à la liberté de Dieu.

 

AMEN