DOUBLE MALENTENDU SUR LE MESSIE

2 S 12, 15 b-25 ; Mc 3, 1-12

(1er février 1992)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

D

ès le début de l'évangile de saint Marc nous sommes en plein dans le drame qui se noue et qui aboutira à la passion du Christ, alors que nous ne sommes qu'au chapitre troisième.

Nous venons d'entendre deux scènes totale­ment contrastées. D'un côté l'enthousiasme des foules qui viennent "non seulement de Galilée" (nous som­mes au bord du lac de Tibériade), mais "de Judée, de Jérusalem, même l'Idumée" en dehors des frontières de la Palestine, d'au-delà du Jourdain, "de Tyr et de Sidon", donc du Liban actuel et qui s'ameutent autour du Christ. On essaie de le toucher, on le presse telle­ment qu'Il est obligé de monter dans une barque pour s'adresser à la foule. Voilà donc une scène d'enthou­siasme. Et "même les démons se prosternent devant Lui ".

De l'autre côté, dans la synagogue de Caphar­naüm, les pharisiens sachant les miracles opérés par Jésus l'épient, le guettent, cherchent à le prendre en défaut parce que c'est un jour de Sabbat. Va-t-Il violer la loi qui interdit d'agir le jour du Sabbat ? Et Jésus essaie de leur faire comprendre que Dieu est bonté, que Dieu est amour et que si le Sabbat est consacré à Dieu il ne peut être qu'un jour de bonté et d'amour, un jour pour faire le bien, donc pour guérir. Mais "eux se taisent" et s'enferment dans leur haine, dans leur en­durcissement. "Jésus promène sur eux un regard de colère, navré par l'endurcissement de leur cœur". D'ailleurs, sitôt la guérison accomplie, remarquez que le Christ a pris soin de ne poser aucune action, Il n'a fait ni signe, ni attouchement, ni onction, Il a simple­ment demandé à l'homme d'étendre sa main et elle a été guérie par ce simple geste, cependant les phari­siens complotent. Et ils complotent avec leurs pires ennemis, les Hérodiens alors qu'ils ne s'entendaient pas exactement sur le contenu de la foi en Dieu puis­que les uns croyaient à la résurrection des morts et les autres non. Il y a donc déjà là tout ce qui va conduire au complot par lequel Jésus sera mis à mort.

Mais l'autre scène de l'enthousiasme des fou­les va-t-elle sauver Jésus ? Et bien dans cette scène, même si apparemment c'est une scène d'enthousiasme tout à fait positive, il y a un autre germe de ce qui aboutira à la croix du Christ. Nous pouvons nous de­mander pourquoi, quand les démons se prosternent en disant : "Tu es le Fils de Dieu !" Jésus leur enjoint avec force de se taire et de ne pas le faire connaître. Pourquoi Jésus refuse-t-il d'être reconnu pour le Fils de Dieu ? Et d'ailleurs posons-nous la question : Pourquoi les démons sont-ils les premiers à le pro­clamer Fils de Dieu ?

Nous avons l'habitude de prendre le mot, "fils de Dieu" au sens fort, au sens qui est celui de la foi chrétienne : "Dieu le Fils, égal au Père" ainsi que Jésus Lui-même l'enseignera à ses disciples : "le Père et Moi nous ne faisons qu'un !" Mais dans la bouche des juifs du temps de Jésus et donc dans la bouche des démons aussi ce mot n'a pas un sens aussi précis. En fait "fils de Dieu" peut être pris dans un sens très large de créature. En un certains sens, toute créature est née de l'amour de Dieu et est enfant de Dieu. Nous le di­sons bien les uns des autres. Et c'est vrai même des animaux, des plantes, des étoiles qui d'une certaine manière sont des enfants de Dieu. Plus précisément, dans l'Ancien Testament, on emploie souvent cette formule de "fils de Dieu" pour dire que quelqu'un est particulièrement protégé par Dieu. De Salomon dont on évoquait la naissance dans la première lecture, Dieu dira par le prophète Nathan qu'Il le prendra pour son fils. Non pas que Dieu l'ait engendré au sein de la Trinité puisque Salomon est le fils de David et de Bethsabée, mais cela veut dire que Dieu en fera son Envoyé, son protège. Et petit à petit, le mot de "fils de Dieu" servira à désigner le Messie promis c'est-à-dire le descendant de David qui sera comme un nouveau David, un nouveau Roi selon le cœur de Dieu.

Alors quand les démons disent de Jésus qu'Il est le Fils de Dieu, ils proclament sa messianité et non sa divinité. Mais dans leur enthousiasme les foules vont commettre aussi un grave malentendu sur cette messianité de Jésus. Ils attendent de Jésus qu'Il soit un Messie temporel qui leur donne à manger, qui guérit les malades, qui fait des miracles, un messie merveil­leux. Plus encore ils attendent que Jésus soit un mes­sie politique qui les délivre de l'occupant romain. Et après le plus grand miracle de Jésus, celui de la mul­tiplication des pains, que "les foules veulent se saisir de Lui pour le faire roi" donc pour qu'Il prenne la tête du peuple dans une sorte de révolte guerrière contre l'occupant romain. Et Jésus pour échapper à leurs mains s'enfuit tout seul dans la montagne.

Donc le malentendu est de tous les côtés. Non seulement les pharisiens s'endurcissent dans leur lé­galisme jusqu'à refuser de reconnaître l'évidente bonté de Dieu à l'œuvre dans les miracles du Christ, mais aussi les foules, dans leur enthousiasme, se trompent de Messie. Ils veulent un Messie concret, terrestre qui leur donne l'autonomie politique.

Jésus est donc entouré de toutes parts de ces malentendus. C'est pourquoi, peu à peu, Il va se re­trouver seul. Il sera seul sur la croix à être le Messie ni de la politique, ni de la Loi, ni des miracles mais le Messie de l'amour nu, de l'amour qui est la seule toute-puissance de Dieu.

Alors demandons-nous, nous aussi, quel est notre Dieu ? Est-ce le Dieu des pharisiens, un Dieu légaliste, un Dieu qui nous demande de faire notre devoir même si notre cœur est sec ? Est-ce que notre Dieu est le Dieu des foules qui entouraient Jésus, un Dieu humain, trop humain, qui vient répondre à nos besoins et à tous nos désirs ? Ou est-ce que Dieu est le Dieu dont la seule toute-puissance est celle de l'amour et qui nous invite à le suivre sur ce chemin pour que nous aussi nous donnions notre vie par amour pour nous frères.

 

 

AMEN