ÉVANGILE PACIFIANT

1 S 15, 24-28 ; Mc 4, 26-34

(3 février 1990)

Homélie du Frère Michel MORIN

 

L

'autre jour, je vous parlais d'un évangile sécu­risant. Celui de ce jour a une autre qualité non moins importante, c'est qu'il est profondément pacifiant.

Jésus dit simplement : "La Parole est semée, elle poussera." Et elle poussera de façon inattendue à cette proportion que la plus petite des graines, la moindre des paroles, le moindre geste du Royaume de Dieu donnera naissance à une plante si grande que tous les oiseaux du ciel, et Dieu sait s'il y en a, pour­raient venir y nicher.

Je dis que cet évangile est pacifiant parce que le Christ nous assure, dans la connaissance qu'Il a de toute chose, spécialement de sa Parole et de ses fruits, que sur notre terre d'aujourd'hui, dans notre humanité de ce temps, la semence est semée, elle porte du fruit, la plante grandit et les oiseaux arrivent. Que l'homme dorme ou qu'il ne dorme pas, peu importe ! Qu'il se lève de nuit, qu'il se couche le jour, la graine pous­sera, la plante grandira et les oiseaux se rassemble­ront.

C'est la vision profondément optimiste de Dieu sur l'Église. Nous, lorsque nous regardons l'Église c'est-à-dire parfois nous-mêmes, nous nous surprenons dans quelle agitation apostolique. Il faut organiser des réunions, il faut faire des sessions, des colloques, entretenir des revues, faire des synodes, mesurer tout ce que nous faisons, critiquer ce que nous ne faisons pas. On s'adonne même dans l'Église à l'autocritique. Nous avons une façon de gérer les choses de Dieu exactement comme d'autres gèrent leur ministère, leur syndicat ou leur mairie. D'abord dans une sorte d'agitation permanente, de va-et-vient continuel, d'estimations, de plans, de plans quinquen­naux, d'analyses de ces plans quant-aux résultats, quant à ce qui a été gagné ou perdu. Et l'on veut mieux faire que l'époque précédente, car on a jugé qu'elle était moins bonne que la nôtre et que nous étions plus capables que nos pères, ceux qui nous suivent penserons sans doute la même chose. Nous avons une façon de vivre dans l'Église et de gérer la Parole de Dieu comme des hommes d'affaires, comme quelque chose qui "doit porter du fruit", comme des récoltes qu'il y a à faire. Et alors on se lance dans une sorte de marketing évangélique, de commercialisation apostolique qui est absolument sans aucune mesure avec ce que l'évangile d'aujourd'hui nous dit. Parce que l'évangile nous dit : "Agitez-vous dans vos évê­chés ou vos paroisses, d'accord ! Mais une chose est certaine, c'est que vous dormiez ou pas, que vous vous agitiez ou pas, le Royaume, lui grandira. A la limite sans vous, sans vous."

Pourquoi ? Parce que la Parole de Dieu est suffisamment grande pour pousser toute seule. Parce que la Parole de Dieu a suffisamment d'énergie spiri­tuelle, puisqu'elle est "esprit et vie" pour pouvoir germer dans le cœur des hommes, sans que nous-mê­mes nous allions toujours gratter les champs, mettre des clôtures, répandre de l'engrais, nous agiter. Je dis que cet évangile est profondément pacifiant parce qu'il nous oblige à relativiser énormément tout ce que nous faisons. Je ne dis pas qu'il ne faut pas le faire, je dis qu'il faut le relativiser à l'absolu de la Parole de Dieu qui est semée et que le maître de la moisson ce n'est pas nous, qui que nous soyons, laïc, prêtre ou évêque. Non, le maître de la moisson, c'est Dieu. C'est Lui qui sème, c'est Lui qui engrangera et c'est Lui qui connaît le nombre des oiseaux qui viennent dans le feuillage de l'Église. Nous, nous sommes sur une pe­tite branche, à un coin de la frondaison, on connaît quelques-uns des oiseaux plus ou moins rares qui nous entourent, avec qui nous vivons, de la même espèce, mais nous ignorons complètement ce qui se passe dans les autres branches et dans tous les autres nids. Cela c'est le secret de Dieu. Alors laissons-lui ce secret. Ne cherchons pas à tout canaliser, à tout plani­fier. Ne cherchons pas à vouloir agir de façon unique dans toutes les zones de l'Église et vis-à-vis du cœur de chaque homme. Laissons à Dieu la liberté de vivre et de faire grandir son Royaume sans nous, sans nous. Tout en sachant qu'Il a besoin de nous, d'abord pour le recevoir ce Royaume, pour le laisser croître dans no­tre cœur, et ensuite pour nous ouvrir à cette provi­dence extraordinaire qui, quoi que nous fassions, quoi que nous pensions, quoi que nous organisions d'hu­main, parfois de trop humain, Lui donne à la semence sa croissance et Il nous demande simplement de nous réjouir parce que sans que nous nous en apercevions l'arbre, depuis deux mille ans, grandit, grandit et dé­passe nos jardins familiers ou nos parcs municipaux. Il s'épanche sur le monde entier et des oiseaux de toute espèce, de toute race, de toute couleur viennent déjà habiter dans le cœur de Dieu Mais de ce cœur nous n'avons pas du tout la mesure et c'est pour cela que Dieu nous demande d'être, comme Lui, profon­dément et définitivement optimiste pour son Église. "Laisse ton serviteur dormir en paix", car nous croyons que ton Église grandit même si nous ne sa­vons pas trop y faire et même si nous ne savons pas qu'elle grandit vraiment parce que nous la mesurons trop à l'aune de nos mesures humaines.

 

AMEN