LE MAL AU FOND DU COEUR DE L'HOMME

Gn 4, 1-15

(31 janvier 2004)

Homélie du Frère Bernard MAITTE 

Montmort : Le sacrifice d'Abel 

S

i je puis me permettre quelques confidences pour vous dire une chose personnelle, que vous aurez peut-être à cœur de garder pour vous, il y a certains passages de la bible avec lesquels j'ai beaucoup de mal. Il se trouve que l'histoire que nous avons entendu de Caïn et Abel est pour moi assez incompréhensible depuis fort longtemps, et j'essaie de résoudre les différents problèmes et paradoxes que cela me pose. Par une sorte d'humour, je dis parfois que la phrase de la Bible que je préfère, se trouve justement dans le passage que nous avons lu : "Suis-je le gardien de mon frère" ? Si bien que quand telle ou telle dame ou telle ou telle paroissienne me demande ce que fait tel ou tel frère, ce qu'il pense, où il est, je réponds : "Suis-je le gardien de mon frère ?"

       Ce passage me paraît très difficile, à première lecture, il y a une injustice. Pourquoi Dieu agrée-t-il l'offrande d'Abel, et pas celle de Caïn ? J'ai beau retourner le problème dans tous les sens, il y a une injustice. Ce que présentait Caïn, les fruits de la terre, il s'était donné du mal, il avait cultivé, il avait certainement fait son possible et du mieux qu'il pouvait faire, il le présente, il le donne à Dieu et Dieu ne l'agrée pas. Et puis, Abel se contente de donner une petite offrande, c'est vrai qu'il prend soin de son troupeau, l'enfantement de l'agneau, effectivement, il y a veillé, mais le travail n'est certainement pas plus considérable que celui de son frère. Donc, devons-nous déclarer que Dieu est injuste ? En posant cette question, cela fait aussi écho avec nous-mêmes sur le fait que parfois, nous avons pensé personnellement que Dieu était injuste, que dans telle situation de notre vie, ayant voulu faire le mieux possible, il y avait vraiment une injustice de Dieu. Et je connais, j'ai entendu des gens proches de moi, dire que la seule manière de résoudre l'affaire c'est de dire que Dieu aime tout le monde, mais qu'il a des préférences, l'amour de Dieu nous dépassant, on doit lui laisser ce droit. D'accord, je laisse à Dieu le droit d'avoir des préférences. Cela dit, des préférences peuvent-elle créer une telle injustice ?

       Je ne crois pas, tel ou tel me pardonnera, à ce genre de réponse. A la limite, le texte veut nous dire autre chose. On pourrait prendre le côté de Caïn, il voit qu'il y a de l'injustice, et il va aller jusqu'au meurtre. Dieu ne demande pas à Caïn : "Où es-tu ?" mais Il dit : "Où est ton frère ?" Et Dieu est assez dur avec Caïn parce qu'il dit : "Qu'est-ce que tu as fait ?" Comme s'Il allait chercher la petite bête. "Dis-moi ce que tu as fait ? Le sang de ton frère crie à mes oreilles". Tout cela est insupportable pour nous, quand finalement, on se reconnaît un petit peu dans Caïn.

       On peut aussi prendre le texte du côté d'Abel, parce que parfois, on est aimé, trop aimé, et l'on ne comprend pas pourquoi on est ainsi aimé, et en même temps, on se rend compte que tout l'amour que l'Autre a pu vous donner ne vous a pas dispensé des difficultés, des souffrances, voire même d'une certaine mort, et pour Abel, d'une mort certaine. Et l'on pourrait se demander pourquoi Abel subit un tel sort. Il n'avait pas demandé non plus à être préféré à son frère.

       Il y a le côté de Dieu, et ce côté de Dieu ce serait de dire, comme Il l'a dit à Moïse, et qui est le cœur de la révélation : "Je suis". On peut traduire de différentes façons, mais toutes les interprétations se répondent plus ou moins : "Je suis celui qui suis, Je suis l'Etre, il y a moi …" On peut aussi avoir cette interprétation : "Je suis qui je suis, et le reste ne te regarde pas ! Laisse-moi être Dieu, avec ce que je suis". Mais là, il ne veut pas notre réponse, la simplicité de Dieu et de son existence et de ce qu'on appellera le mystère divin. Finalement, c'est quelque chose qui nous échappe.

       Voilà, je crois que j'ai épuisé tous les côtés. Non, il y en a un que je n'ai pas épuisé et qui comporte peut-être la réponse. A la limite, le texte de la Bible ne s'intéresse ni à Caïn ni à Abel, ni même à Dieu. Alors, il ne s'intéresse peut-être ni à l'Amour, ni à la préférence ni à l'injustice de Dieu ? Le texte a un autre côté : c'est le côté du Mal. Il me semble que c'est cela que le texte veut dire. Le mal existe et il est tapi au fond du cœur de l'homme, et c'est cela que Dieu dit, c'est peut-être la phrase la plus importante : "Le mal est à la porte de ton cœur, selon que tu es bien ou mal disposé, le mal aura du pouvoir sur toi". Et ce côté du mal, c'est celui de la Genèse, homme et femme, différence, préférence, injustice ou amour. Et c'est le mal qui a gagné. "Ah ! Dieu vous a dit que vous serez morts ? Mais non, c'est parce que Dieu sait que le jour où vous en mangerez vous serez comme des dieux". -" Ah ! Caïn, Il n'a pas agréé ton offrande ? mais c'est certainement parce qu'Il a peur que tu deviennes comme Lui, que tu sois comme un dieu." Le côté du mal, c'est cette jalousie, c'est cette méchanceté, c'est cette calomnie, c'est ce mensonge. Et c'est cela que dit le texte aujourd'hui encore. Regardons les dispositions de notre cœur pour voir si du côté du mal nous ne sommes pas en train de nous laisser faire.

       AMEN