LA FORCE DE LA PAROLE DE DIEU

2 Co 11, 30-12,5 ; Mc 4, 1-20

Samedi de la quatrième semaine de l'Épiphanie – C

(4 février 1989)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

C

ette parabole du semeur qui nous est familière constitue une sorte de petit traité sur le mystère de la Parole de Dieu. Les hommes essaient, par tous les moyens, de donner des explications sur le sens et la réalité de la Parole de Dieu. Jésus Lui-même a pris soin de nous en dresser les aspects essentiels.

Le premier aspect de la Parole de Dieu c'est, pour utiliser un langage moderne, qu'elle est "perfor­mante". le but que Dieu s'est donné en se communi­quant par sa Parole, c'est d'être performant. "Ma pa­role ne reviendra pas à Moi sans effet !" C'est pour­quoi le Christ prend l'image du grain qui pousse dans la terre. Pourquoi sème-t-on du grain ? Pour la ré­colte. Dieu a toujours paré au plus pressé. Il a toujours envisagé l'Histoire sous l'angle le plus actif et le plus efficace. Il faut qu'il arrive à son terme. Par conséquent de même que le semeur, pour se nourrir et nourrir sa famille, passe par ce moyen efficace qui est de semer du blé pour qu'il pousse et donne une moisson abondante, de la même façon Jésus, de la part de son Père, envoyé par son Père, a voulu semer en terre le blé de son amour, de sa Parole, de son salut pour qu'il pousse et soit efficace.

Dès lors, tout dans la Parole de Dieu est su­bordonné à cela. Ce n'est donc pas le détail historique qui compte, ce n'est pas nécessairement non plus l'exactitude des termes, c'est d'abord le fait que cette Parole, parce que Parole de Dieu, a été investie d'un pouvoir de croissance. Et nous devons toujours ac­cueillir la Parole de Dieu en nous-mêmes, dans cette perspective-là. Qu'est-ce qui, dans cette Parole de Dieu, m'est donné pour me faire grandir, ou pour qu'elle grandisse en moi ?

La première qualité de la Parole de Dieu c'est donc sa qualité d'être performante. Et le Christ expli­que que cette capacité de porter fruit est mise en échec par de nombreux obstacles, mais cela ne change rien au fond du problème, car la visée est toujours la même. Même le blé qui n'arrive pas à terme était fait pour arriver au terme. Et le blé est toujours ce processus vital, dynamique d'une plante qui ne demande qu'à grandir, à pousser et à se développer. Nous devons donc toujours accueillir la Parole de Dieu dans ce sens.

Le deuxième aspect c'est plus mystérieux, mais Jésus l'explique en disant pourquoi Il parle en paraboles, c'est que le processus par lequel on com­prend la Parole de Dieu est coextensif à la manière dont il pousse en nous. La plupart du temps, dans notre vieille tradition d'enseignement, nous pensons qu'il faut d'abord tout expliquer avant de faire. Il y a d'abord la théorie et ensuite on passe aux actes et à la pratique. Dans la Parole de Dieu, ce n'est pas tout à fait comme cela. C'est au fur et à mesure qu'elle est efficace qu'elle se développe, qu'elle grandit, que l'on sait exactement ce qu'elle voulait dire c'est-à-dire finalement là ou elle voulait nous mener. Ainsi donc la Parole de Dieu n'est pas exactement ce qu’on pour­rait appeler "un programme de vie". Elle ne trace pas le portrait idéal du chrétien auquel, après avoir bien réfléchi, nous aurions simplement à nous assimiler. Mais la Parole de Dieu fait corps avec nous, et c'est dans la mesure où elle croît en nous et nous fait croî­tre que, petit à petit, elle dévoile ce qu'elle est. C'est cela le sens des paraboles. La parabole est une parole voilée, non pas une énigme pour rester cachée, mais pour se dévoiler au fur et à mesure que la sagesse de l'homme qui veut connaître l'énigme, s'y attache et s'en laisse imprégner.

Et c'est ce processus extraordinaire de la Pa­role de Dieu qui est cette maturation au jour le jour, de la Parole de Dieu en nous et de nous avec la Parole de Dieu qui constitue la vie du disciple. La vie du disciple n'est pas l'application d'un programme, fut-il divin, la vie du disciple c'est la convivialité perma­nente de la vie, de la capacité de croissance de la Pa­role de Dieu en lui avec la lente maturation et trans­formation de lui-même par cette Parole de Dieu. Et au fur et à mesure qu'il se laisse saisir et transformer par elle, il comprend là où cette Parole voulait le mener.

J'insiste beaucoup là-dessus parce que je crois que la Parole de Dieu n'est pas "un objet d'étude". Elle est une force pour le salut de tout croyant comme le dit saint Paul. Elle est fondamentalement grâce, c'est-à-dire capacité de faire grandir vers le but.

Et si parfois nous sommes tentés d'utiliser la Parole de Dieu comme une sorte d'objet de savoir, il faut savoir que, à ce moment-là, nous sommes déjà à côté de la puissance de la Parole de Dieu, non pas qu'il ne faille pas l'étudier, mais il y a manière et ma­nière de la laisser croître en nous. Et la vigilance que nous devons avoir dans cette rumination et cette assimilation nutritive de la Parole de Dieu, c'est précisément de ne jamais perdre la perspective de l'action efficace et de la dynamique de la grâce qui se réalise en nous à travers cette Parole.

 

AMEN